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Célébrer les 4 et 5 juin : entretenir une fiction
Par Raoul Marc Jennar, docteur en études khmères   
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04-06-2008

Le docteur en études khmères Raoul Marc Jennar propose un rappel historique sur la cession du Kampuchea Krom, expression cambodgienne qui signifie "Bas Cambodge" et qui désigne la Cochinchine, au Viêtnam. Un événement, explique-t-il, qui n'est pas survenu le 4 juin 1949, comme trop souvent avancé.

"Pendant des siècles, le système de monarchie élective qui caractérise le Royaume des Khmers s'est traduit, à chaque succession, par une guerre civile au cours de laquelle les prétendants au trône ont fait passer leurs ambitions avant l'intérêt national n'hésitant jamais, lorsque le trône leur échappe, soit à plonger le pays dans la guerre civile, soit à solliciter l'intervention de l'étranger, soit les deux à la fois. Après l'indépendance du pays en 1953, ce fait ne sera même pas contesté par le gouvernement cambodgien qui écrit : "Toutes ses interventions [de l'Annam] furent faites sur la demande d'un prince cambodgien, soit contre un autre prince prétendant au trône, soit contre les Siamois ou sur la demande des rebelles". (1)

C'est ainsi qu'en 1623, la khmère "Prey Nokor" est devenue l'annamite "Saïgon" et que "Peam" s'appelle "Hatien" depuis 1715. Au début du 19e siècle, cinquante ans avant l'arrivée des Français, le canal reliant Hatien à Chaudoc est creusé sur l'ordre des mandarins annamites. A partir de 1820, il détermine, sur 53 km, la frontière entre la Cochinchine et le Cambodge.

Durant toute la première partie du 19e siècle, le Cambodge est l'objet de conflits internes qui attisent les convoitises de ses deux grands voisins. Le royaume est extrêmement affaibli au point de subir ce qu'on appelle un condominium, c'est-à-dire l'obligation de respecter la suzeraineté des deux Etats voisins. Ce statut de vassalité résulte d'un accord intervenu en 1845 entre le roi du Cambodge Ang Duong, l'Annam et le Siam.

Cependant, le texte de cet accord n'a pas fait l'objet, à ce jour, d'une publication. Il ne figure dans aucun des recueils de traités connus. Les recherches dans les archives thaïlandaises et vietnamiennes n'ont pas permis de le retrouver. A-t-il disparu ? N'a-t-il jamais été coulé en forme de document diplomatique comme l'affirmait en 1946, de M. Thioulong, alors ministre des Finances du Roi Norodom Sihanouk : "La terre de Cochinchine est terre cambodgienne cédée par le roi du Cambodge à l'empereur d'Annam, mais aucun texte diplomatique ne l'avait sanctionné" ? Faute de pouvoir répondre à ces questions, force est d'examiner comment les différents auteurs s'expriment sur son statut et sur son contenu.

Sur la forme juridique de cet accord, les plus nombreux parlent de "traité" (2), d'autres de "pourparlers de paix" (3), de "négociations" (4) de "compromis" (5), de "règlement de paix" (6), de "projet d'entente" (7).

Sur le contenu, les informations varient. Les plus précises proviennent d'un auteur thaïlandais (8) :

"Un traité de paix fut conclu en décembre 1845 entre le général thaï et le Roi Ang Duong d'un côté et le commandant des forces annamites de l'autre. Les conditions de la paix furent débattues et établies sur les bases suivantes :
    1. Intronisation et reconnaissance du Roi Ang Duong ;
    2. Mise en liberté des princes, princesses
        et autres personnages retenus en Cochinchine ;
    3. Reddition des prisonniers faits de part et d'autre ;
    4. Réaffirmation de la souveraineté de la Thaïlande
        sur Battambang, Angkor et quelques autres régions
        du Grand Lac ;
    5. Annexion définitive par les Vietnamiens
        de la Cochinchine où tous les noms khmers
        des villes et provinces seront remplacés par
        des noms annamites."

Un auteur français et un auteur vietnamien fournissent sensiblement les mêmes indications (9). Un autre apporte sur la question du Kampuchea Krom une confirmation importante : "En 1845, une paix est conclue qui reconnaît le territoire du Cambodge à cette date". (10) Un autre enfin observe qu'à cette date "les six provinces de la Basse-Cochinchine sont toutes administrées par des Annamites" (11). Un historien cambodgien de renom, M. Mak Phoeun, constate que "la mainmise effective de Huê sur les territoires khmers du Kampuchea Krom date, et cela en dépit des protestations du monarque cambodgien, de cette époque dès la fin des négociations précitées." (12)

Selon cet accord entre les trois souverains, qu'il ait été coulé en traité ou pas, le Cambodge a renoncé à ses droits sur la Cochinchine à partir de 1845.

Le 17 février 1859, un corps expéditionnaire français s'empare de Saïgon. Le 5 juillet 1862, la France signe avec l'empereur annamite Tu Duc un traité par lequel celui-ci cède les provinces de Bien Hoa, Gia Dinh et Vinh Tuong, c'est-à-dire la moitié orientale de la Cochinchine. A partir de mars 1866, les forces françaises occupent les provinces occidentales de la Cochinchine : Vinh Long, Hatien et Chau Doc. Elles sont annexées aux possessions françaises en 1867. Le 15 mars 1874, un nouveau traité franco-annamite reconnaît la pleine souveraineté de la France sur ces trois provinces déjà annexées. La colonie française de Cochinchine est devenue une réalité confirmée par les traités franco-annamites de 1862 et 1874.

Comme l'écrira plus tard le gouvernement français, dans une lettre du 8 juin 1949 au roi du Cambodge : "C'est donc de la Cour d'Hué que la France a reçu la totalité du Sud-Viêtnam, ses droits sanctionnant des opérations militaires menées contre des mandarins annamites et non contre des autorités khmères". De fait, comme on l'a vu, le Cambodge, en 1862, n'exerce plus d'autorité effective sur le territoire des six provinces cochinchinoises depuis des  décennies, voire un à deux siècles.

Après la Deuxième guerre mondiale, l'aspiration des peuples colonisés à retrouver leur pleine souveraineté amène la France à des concessions dont la première, en ce qui concerne l'Indochine, est la reconnaissance des trois Etats qui la composent : Cambodge, Laos, Vietnam. En ce qui concerne ce dernier, cette reconnaissance implique la rétrocession de la Cochinchine au Vietnam.

Au cours des négociations qui précèdent cette reconnaissance, le Cambodge soulève la question du Kampuchea Krom en avançant la thèse suivante : lorsque la France est arrivée en Cochinchine, le Cambodge n'a renoncé à ses droits que parce qu'il s'agissait de la France à laquelle il s'était adressé pour demander sa protection ; dès lors, lorsque la France renonce à ses propres droits sur la Cochinchine, le Cambodge reprend les siens.

Or, comme on vient de le voir, la base de cette argumentation cambodgienne n'est pas conforme à la réalité historique. Les territoires cochinchinois relèvent tous de la souveraineté annamite avant l'arrivée des Français. La France, ainsi qu'en témoignent les traités passés avec la Cour de Hué, ne négocie pas avec le Cambodge le passage sous son autorité des provinces cochinchinoises.
 
Et il est important de noter que ni en 1862, ni en 1874, le Cambodge n'a formulé de réserves quant au titre de propriété s'appliquant aux provinces cochinchinoises. Il faut d'ailleurs constater que, pendant près d'un siècle, aucune autorité cambodgienne ne s'exprime sur la question du Kampuchea Krom. Une réalité s'impose : "Les provinces de l'Ouest cochinchinois étaient annamites un siècle avant l'arrivée des Français" comme l'écrit R. Davée, président de la délégation française à la commission mixte franco-khmère de 1949 (13). Le Cambodge ne pouvait, entre 1862 et 1874, confier à la France une souveraineté sur des territoires sur lesquels il avait perdu toute autorité.  

En 1949, la France ne fait que rendre aux Vietnamiens ce qu'elle leur a pris, à eux et à eux seuls, au siècle précédent. Célébrer le 5 juin, comme l'anniversaire de la cession par la France du Kampuchea Krom au Viêtnam, c'est tout simplement entretenir une fiction.

Dans un de ses livres de mémoire, le Roi-Père S.M. Norodom Sihanouk précise que "le territoire khmer que je défends et défendrai toujours n'est pas celui de l'empire (XIIe siècle) qui s'étendait à la Cochinchine (Sud-Viêtnam), au Laos, à la Thaïlande, à une partie de la Birmanie et de la Malaisie. Il faudrait n'avoir aucun bon sens pour revendiquer ces territoires que nous avons perdus au cours des siècles par ruse ou par guerre. L'héritage qui, à mes yeux et aux yeux des patriotes khmers, est indéniablement nôtre est celui qui a été transmis à mes royaux prédécesseurs par S.M. le Roi Norodom, premier du nom, avant qu'il ne soit contraint de faire appel à la France, en 1863, pour sauvegarder le peu qui restait de l'empire. Ce territoire est le minimum de l'Etat khmer." (Norodom Sihanouk, Souvenirs doux et amers, Paris, Hachette, 1981)."




(1) Mémoire du Cambodge sur ses terres au Sud-Vietnam (Cochinchine), Phnom Penh, Imprimerie du Palais royal, Ce document signé Le Président du Conseil est daté du 24 avril 1954. Le Président du Conseil était M. Penn Nouth. La phrase citée se trouve p.5.

(2) LECLERE (Adhémard) – op.cit   p. 462 ; HU (Nim),- op.cit. p.87 ; OSBORNE (Milton) – The French Presence in Cochinchina and Cambodia. Bangkok: White Lotus, 1997,  p.10. ;  GOMANE (Jean-Pierre) – L’exploration du Mékong. La mission Ernest Doudart de Lagrée-Francis Garnier (1866-1868). Paris : L’Harmattan, 1994, p.39. ; COEDES (G.) – Les peuples de la péninsule indochinoise. Histoire. Civilisations. Paris : Dunod, 1962, p. 187 ; SCHREINER (Alfred) – Abrégé de l’histoire d’Annam. Saigon : chez l’auteur, 1906, p. 123  ; SCHREINER (Alfred) - Les institutions annamites en Basse Cochinchine avant la conquête française. Saigon : Cleude et Cie, 1900, tome I, p. 201 ; MANICH (Jumsai) – History of Thailand and Cambodia. Bangkok : Chalermnit Press, 1987, p.82 ; OBAYAWATH (Wasana) - Les relations entre la Thaïlande et le Cambodge depuis 1863, thèse, Université d’Aix-Marseille, 1968, p.21.

(3) DAUPHIN-MEUNIER (André) – Histoire du Cambodge. Parsi : PUF, 1961, p.97.

(4) LAFONT (Pierre-Bernard, (Dir.) - Les frontières du Vietnam.  Paris : L'Harmattan, 1989, p.147 ; CHANDLER (David) – Cambodia Before the French : Politics in a Tributary Kingdom, 1794-1848. The University of Michigan, 1973, p.170, 176-177, 181.

(5) BECKER (Elizabeth) - Les larmes du Cambodge.  Paris: Presses de la Cité, 1988, p. 328.

(6) SMITH (M. Roger) – op.cit., p.15.

(7) PHUNG-VAN-DAN – La formation territoriale du Vietnam, in Revue du Sud-Est Asiatique, Bruxelles, 1964, n°4, p.155.

(8) OBAYAWATH (Wasana) – op.cit. p. 21. Les mêmes informations ont été publiées par le même auteur dans L’emprise thaï sur le Cambodge et l’établissement du protectorat français in MIEGE (J.L.) éd. – Etudes indochinoises. Frontières et contacts dans la péninsule indochinoise (XVIe s.- XIXe s.). Université de Provence. Institut d’histoire des pays d’outre-mer. Etudes et documents, n° 13, janvier 1981, p.54.

(9) DAUPHIN-MEUNIER (André) – op. cit.  p.97 et PHUNG-VAN-DAN – op.cit. p. 155.

(10) LAMANT (Pierre) – Quand l’intervention de l’Occident brise un processus historique : le cas de la France au Cambodge in NGUYEN THE ANH et FOREST (Alain) éds – Guerre et paix en Asie du Sud-Est. Paris : L’Harmattan, 1998, p.295.

(11) SCHREINER (Alfred) – Abrégé de l’histoire d’Annam. op.cit., p.127.

(12) MAK PHOEUN – La frontière entre le Cambodge et le Vietnam du XVIIe siècle à l’instauration du protectorat français présentée à travers les chroniques royales khmères in Les frontières du Vietnam – op.cit. p.147.

(13) Commission Franco-Khmère, Revendications territoriales du Cambodge sur la Cochinchine, Note pour Monsieur le Haut-Commissaire de France en Indochine, 11 mai 1949, pièce 5. CAOM : HCR/CP 286 et 41.


 


1 Commentaire
Par Ratana 2009-05-16 07:36:08
L'acquisition des territoires se faisait par guerres ou par diplomatie. La France comme toutes les puissances européennes qui créaient des colonies ou protectorats au cours du 19è siècle ne signent des traités inégaux qu'avec les occupants de fait mais pas de droit, dans le cas de la cochinchine occidentale ( à l'ouest du Mékong). Le Cambodge , devenu protectorat, était trop faible pour porter plainte à la France par voie diplomatique , puisque la France est détenteur de la diplomatie indochinoise. Mais la partie cambodginne s'est plaint en 1949 lors du partage de l'Indochine française. Le fait que la CochinChine était colonie au lieu d'être protectorat comme l'annam et le Tonkin, présumait que son statut était particulier quand elle l'a créée en 1862; les troupes vietnamiennes étaient là en tant qu'occupant mais pas en tant que propriétaire. La propriété vietnammienne était entérinée par la France en 1949 au détriment des Cambodgiens, car elle avait d'autres chats à fouetter. Elle avait déjà du mal à se défendre elle-même contre les vietminh. C'ETAIT A MON AVIS TROP COMPLIQUE DE RENDRE AU MOINS LA PARTIE OUEST DE LA COCHINCHINE AVEC DEUX OU TROIS BRAS DU DELTA DU MEKONG AUX CAMBODGIENS. DIRE QUE LES CAMBODGIENS ONT ACCEPTE DE FAIT L'OCCUPATION VIETNAMIENNE DES TERRITOIRES PERDUS EST COMME DIRE QUE LA FRANCE ETAIT ACCUEILLIE A BRAS OUVERTS EN INDOCHINE. Les rois cambodgiens étaient faibles et ses troupes battues, mais on ne pouvait dire que, du fait qu'il n'avait rien écrit, ils concédaient les provinces conquises définitivement ni aux Thais ni aux Vietnamines. Dans l'histoire et en diplomatie, tout est question de puissance militaire, économique ou culturelle dominante. Les Cambodgiens ont encore la culture à défendre. Considérés comme membres des 50 minorités du Vietnam au même niveau que les montagnards du centre-vietnam, nos khmers krom cultivés ont fait leur travail comme ont fait ceux qui sont venus à Phnompenh, tels leurs membres éminents Son Sann, Chau Sau.
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L'auteur
Politilogue de formation, Raoul Marc Jennar découvre le Cambodge en 1989 dans le cadre d'une mission effectuée en tant que conseiller au Sénat de Belgique et au Conseil Régional Wallon. L'effet est immédiat : à son retour, il démissionne de ses fonctions et devient Conseiller diplomatique du Forum international des ONG au Cambodge.

De 1992 à 1999, il est successivement consultant auprès de l’Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (Apronuc), responsable du programme de l’Unesco "culture de la paix au Cambodge", puis consultant auprès de l’Union européenne pour les questions politiques cambodgiennes. Il sera également observateur international lors du retrait du Cambodge du corps expéditionnaire vietnamien (septembre 1989) ainsi que lors des élections de 1993, 1998 et 2003 au Cambodge. En 1998, il soutient avec succès une thèse de doctorat en science politique sur les frontières du Cambodge contemporain à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco - Paris). Pendant ces années, il publie profusion de livres et d'articles, notamment Les Clés du Cambodge.

En 2003, il effectue pour le compte de l'ONG Oxfam une mission de cinq mois au Cambodge qui négocie alors son entrée à l’OMC. Une expérience qui le conduit à devenir, de 2005 à 2007, consultant auprès du groupe parlementaire européen Gauche Unitaire Européenne/Gauche Verte Nordique (GUE/NGL) pour les questions liées à la mondialisation.

Depuis octobre 2007, il est consultant auprès du gouvernement du Cambodge et consultant de l’Onu pour le tribunal chargé de juger les dirigeants Khmers rouges, partageant son temps entre le Cambodge et la France.

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