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Mme Kim Sathavy, juge à la Cour suprême du Cambodge, raconte dans "Jeunesse brisée" son internement dans un camp de travail khmer rouge. Elle explique à Ka-set ce qui l'a conduite à effectuer cette démarche.
1 - Pourquoi écrire ? J’ai pensé que l’écriture allait me permettre de me délivrer de mes cauchemars. Ils étaient fréquents. Quand la journée a été bonne, je dors normalement mais quand il y a un problème et que j’ai un souci, alors la nuit se meuble de cauchemars. J’ai rêvé qu’on me réveillait brutalement à 3 heures du matin pour travailler dans les chantiers de l’Angkar, ou qu’on m’envoyait construire des digues ou des barrages, j’avais peur de descendre dans l’eau, je n’avais rien mangé, j’avais peur qu’on m’emmène ailleurs, je revoyais les Chhlôp (milice du Kampuchea démocratique) emmenant les gens avec les mains attachées dans le dos, etc.
Je confie bien souvent mon histoire à mes amis et aux gens que je rencontre dans mon travail. Ces échanges m’ont beaucoup aidée, mais pas assez pour me libérer des cauchemars ; ceux-ci remontent comme des bulles fermentées. Certains de mes amis m’ont encouragée à écrire. Avec les encouragements de Borng Do, je suis revenue sur les lieux de ma détention dans la province de Kompong Cham. J’ai fait plusieurs déplacements à Phum Thmey (c’est là que j’ai été déportée pendant ces quatre années), pour revoir la famille qui constituait mon havre de secours sous le Kampuchea démocratique, j’ai même rencontré les anciens chefs de mon camp, une d’entre elles s’est même confiée ; et j’ai voulu aussi revoir certains endroits qui portent encore les stigmates des atrocités commises, comme par exemple le Vat O Trakuon, une pagode isolée qui a servi de prison principale du district de Korng Meas. Parler du passé c’est un devoir de mémoire et une démarche de mémoire : ce devoir de mémoire est universel, il touche l’humanité tout entière à l’égard des crimes commis. Mais ce devoir de mémoire est aussi national, et la démarche de mémoire est aussi une nécessité individuelle car elle est propre à chacun d’entre nous. C’est un travail pour la paix et la réconciliation, en aidant les autres survivants à s’exprimer et à comprendre, mais aussi les cadres de korngchalat à s’exprimer, celles qui s’enferment dans le silence de leur culpabilité et de leur incapacité à s’exprimer. S’il faut pardonner, il faut savoir à qui on pardonne.
J’ai voulu aussi témoigner pour aider les jeunes générations à comprendre notre histoire, et à s’approprier notre identité nationale, parce que sans identité, il n’y a pas de nation. Pour avoir le sentiment d’appartenir à un même peuple, il faut reconstruire et protéger notre identité, dans toutes ses dimensions, culturelle et linguistique évidemment. 2 - Le régime khmer rouge Pol Pot avait l’ambition folle de dépasser les bâtisseurs d’Angkor, c’est ce qu’il a dit, mais son organisation reposait sur les paysans pauvres et les moins éduqués. Comment pouvait-on imaginer que ces paysans sans expérience puissent conduire la société vers le progrès ? Une société a besoin de cadres, de professeurs, d’ingénieurs. Comment croire à l’avenir si plus personne n’enseigne ?
Pour une utopie, ils ont : - tué les femmes et les hommes éduqués, en leur imposant des privations jusqu’à la mort, - détruit l’éducation et la culture - fermé les lieux du savoir et de la culture : les écoles, les universités, les théâtres, les pagodes, etc. - pratiqué un génocide sur les bonzes, les Chams, les intellectuels. Albert Camus disait sur les nazis : qu’on ne pense pas mal parce qu’on est meurtrier, mais on est meurtrier parce qu’on pense mal. On peut donc être meurtrier sans avoir tué soi-même. C’est en cela qu’ils sont coupables.
Le Kampuchea Démocratique a été un régime de tromperie et de famine dont je garde un souvenir brûlant et intact. Les Khmers rouges ont brisé la cellule familiale, mais au-delà de la famille, il n’y avait plus de solidarité sociale, ni de groupes de parenté ou de voisins avec lesquels chacun s’identifie et tisse un réseau de confiance. Ce régime a introduit la méfiance au cœur même des foyers. Les enfants devaient consacrer leur vie à l’Angkar et ne respectaient plus leurs parents : ils violaient leur conscience devant les parents impuissants.
Les Khmers rouges ont transformé chaque être humain en machine dépourvue de sens critique. Mus par la famine et la peur d’être tués, les gens ne se reconnaissaient plus et pouvaient dénoncer un père, un frère ou une sœur. On volait tout, si on récoltait du maïs on volait du maïs, si on récoltait du riz on volait du riz etc., et souvent le vol des produits alimentaires dans les ballots des collègues, etc. Tout le monde perdait complètement son sens moral et notre conduite se résumait à un seul désir "remplir son estomac". Le silence était un gage de sécurité, selon l’expression "planter le kapokier" car le mot "kor" a un homophone qui signifie "muet". Chacun pour soi, voilà ce que nous étions devenus. Ma conclusion est que la plus grande faute des Khmers rouges est d’avoir eu la folle prétention d’entraver le rythme sacré de la vie, de nos vies. 3 - Pourquoi livrer ce témoignage au moment du procès ? Le retour à l’équilibre psychologique exige un temps assez long. Il faut laisser passer le temps pour que les douloureux souvenirs soient mûrs et que les victimes prennent du recul. Chacun essaie ce qu’il peut pour s’en sortir et retrouver son équilibre, moi-même par les études, le travail, et en servant la justice de mon pays, par la communication et par l’écriture en renouant avec les survivants et les chefs de mon camp.
Tout cela demande du temps et de la patience, vous pouvez constater que des témoignages sur la shoah continuent à sortir aujourd’hui, soixante ans après, comme le livre de Simone Veil "Une vie" ou bien celui de Joseph Bialot "C’est en hiver que les jours rallongent", qui a attendu soixante ans pour livrer son témoignage sur sa déportation à Auschwitz en 1944 [lire encadré ci-contre "références bibliographiques"]. Ce n’est qu’une coïncidence. Mon travail de mémoire a commencé en 1996 quand j’ai pour la première fois rendu visite à la famille de Ta Chourp et Yeay Pheap, et je me suis mise à l’écriture seulement en 2005. 4 - Mon opinion de juge Il me semble qu’il est essentiel de reconnaître le statut des victimes, de leur accorder une réparation morale et d’éclairer la responsabilité des bourreaux. Ce procès, nous le devons à la mémoire des victimes, nous le devons devant l’humanité tout entière.
Le devoir de mémoire ne s’arrête pas là : il faut que cette période soit intégrée à l’histoire de notre pays, enseignée dans nos écoles, et fasse l’objet d’un véritable dialogue entre les générations pour qu’enfin cette blessure puisse se refermer.
Nous sommes bouddhistes. Le Bouddhisme libère de la vengeance mais il ne libère pas chacun de son propre examen de conscience. La justice seule pourra aider notre pays à sortir de son passé.
Mme Kim Sathavy présentera son livre jeudi 12 juin à 18h30 à la salle de cinéma du Centre culturel français de Phnom Penh, No218 rue 184
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier