
Phnom Penh (Cambodge), le 16 novembre 1991. Le prince Ranariddh, lors de la première conférence de presse donnée par son père au Palais royal à son retour d'exil © John Vink / Magnum Ces deux dernières années, le rôle politique des princes et princesses du Cambodge n'a cessé de décliner. La déroute du parti royaliste, le Funcinpec, les défections de ses membres influents au profit de la formation au pouvoir, le Parti du peuple cambodgien (PPC), et l'anémique résultat obtenu par les partis des membres de la famille royale cambodgienne lors des élections législatives du 27 juillet 2008 ont fini de les écarter un peu plus d'un pouvoir tout entier aux mains du Premier ministre Hun Sen et de sa famille politique. Plusieurs hautes personnalités de la famille royale, parmi lesquelles l'ancien "premier Premier ministre" et président de l'Assemblée nationale Norodom Ranariddh, se sont officiellement retirés de la scène politique cambodgienne, acceptant volontiers de nouvelles fonctions honorifiques au sein du Palais royal, où ils sont invités à "servir le peuple et la nation"... et à redorer leur blason.
Les royalistes divisés Les divisions au sein du Funcinpec depuis 1995 et plus particulièrement celle qui a conduit à la création du Parti Norodom Ranariddh (PNR) en 2006, suivies des piètres scores de ces deux formations lors du dernier scrutin législatif, ont considérablement, en quelques années, réduit l'influence politique des princes et princesses et motivé le retrait politique de certains d'entre eux. Désormais, plus une seule personne de sang royal ne figure sur la liste des députés, pas plus que sur celle du gouvernement du quatrième mandat (2008-2013) conduit par le Parti du peuple cambodgien (PPC) du Premier ministre Hun Sen. Avec quatre sièges d'élus (2 chacun), les deux frères ennemis, Funcinpec et PNR, ne sont plus en mesure de revendiquer quoi que ce soit auprès du PPC qui entend bien profiter des faiblesses de son partenaire gouvernemental (le Funcinpec) pour étendre ses pouvoirs, tant sur le plan exécutif que législatif.
Ce recul du rôle de la famille royale sur la scène politique, amorcé il y a quelques années déjà, semble se poursuivre inexorablement, alors que, dernier événement marquant, le prince Norodom Ranariddh a démissionné du poste de président du parti qu'il a lui-même créé et baptisé de son propre nom, le PNR et annoncé très officiellement son retrait de la vie politique, début octobre, après vingt-cinq ans passés au cœur des luttes de pouvoir. Une décision qu'il a publiquement justifiée à la fois par la "fatigue" et par son désir de "servir le roi et le peuple". Le fils de l'ancien roi Norodom Sihanouk est ainsi le quatrième personnage de la famille royale à quitter le ring politique, après les princes Norodom Sirivuddh, Sisowath Thomico et Norodom Vicheara.
Le prince Ranariddh, absent du Cambodge durant la campagne électorale de juillet 2008, en raison de sa condamnation pour abus de confiance dans l'affaire de la vente du siège de son ancien parti, le Funcinpec, a pourtant été élu député dans la circonscription de Kompong Cham. Malgré cela, il a décidé de confier son mandat législatif à son secrétaire général personnel, You Hockry. Après avoir reconnu les résultats des élections législatives, il a pu bénéficier, sur proposition du chef du gouvernement au roi, d'une grâce royale qui lui a permis de revenir sur le territoire cambodgien librement, fin septembre, au terme de plus d'un an d'exil.
"Le nombre d'électeurs favorables à ces partis [le Funcinpec et le PNR] a baissé, ce qui limite leur influence politique, note Koul Panha, directeur exécutif de l'ONG locale d'observation électorale Comfrel. Faire de la politique, c'est prendre de grands risques. Parfois, cela donne de bons résultats, parfois de mauvais."
Les nouvelles règles du jeu politique Cette perte d'influence électorale et politique n'est toutefois pas le fruit du hasard. Adopté en mars 2006, un amendement à la Constitution, proposé par le parti d'opposition de Sam Rainsy (PSR) et accepté par la formation au pouvoir, le PPC, a tout d'abord notablement modifié la donne : pour former un gouvernement, le parti vainqueur n'a désormais plus besoin que du soutien de la moitié des députés, plus un, et non des deux tiers comme c'était auparavant le cas. Le message est clair : grâce à cet amendement, le PPC peut se passer d'une coalition avec un tiers parti pour gouverner. Au lendemain de l'adoption de cet amendement, sans attendre la tenue d'un nouveau scrutin législatif programmé pour 2008, le prince Ranariddh avait démissionné de son poste de président de l'Assemblée nationale qu'il occupait depuis la deuxième législature (1998-2003). Sept mois plus tard, il était démis de ses fonctions de président du Funcinpec, lors d'un congrès réunissant ses anciens partisans.
"Cet amendement est l'une des raisons qui explique la perte d'ascendant politique du Funcinpec face au PPC. Avec la règle du '50% plus un', le PPC [effectivement grand vainqueur des élections de juillet 2008 avec 90 sièges d'élus sur 123] peut tout faire" analyse Koul Panha.
Un an après l'adoption de cet amendement, un nouvel événement a ravivé le débat sur la participation des princes et princesses à la vie politique de leur pays : l'ancien roi Norodom Sihanouk a appelé, via un message posté sur son site internet, les membres de la famille royale à renoncer à mener des activités politiques pour se consacrer pleinement à des activités sociales. Un appel à l'époque entendu par le prince Norodom Sirivuddh, le premier à rejoindre le Palais royal alors qu'il était député (Funcinpec) de la province de Kandal.
Un retrait destiné à rétablir leur réputation Aux yeux de certains observateurs de la vie politique au Cambodge, ce retrait de la vie politique ne nuit pas pour autant à la réputation de la famille royale et n'a rien d'anormal, venant de politiciens, qu'ils soient de sang royal ou non. "C'est leur choix, comme cela pourrait aussi être celui de politiciens issus de familles ordinaires. Quand ils n'obtiennent pas de bons résultats, ils retournent vers des activités neutres. C'est comme dans le business ! Mais il est vrai que ceux qui ont fait de la politique ne se retirent généralement pas facilement", fait valoir Koul Panha, soulignant toutefois qu'en dépit de leur absence de la scène politique, les personnalités princières peuvent conserver leur influence. Dans d'autres Etats monarchiques comme en Thaïlande ou au Japon, poursuit le directeur de Comfrel, la famille royale, qui occupe des fonctions honorifiques au sein de l'Etat, est encouragée à s'occuper d'activités neutres plutôt qu'à s'impliquer en politique, mais garde une aura considérable.
S'abstenant volontairement, depuis neuf mois, de tout commentaire politique, le prince Sisowath Thomico, après avoir mis sur pied en 2006 le parti du Front du Sangkum Cheat Niyum et scellé une alliance avec le PNR un an plus tard avant de rejoindre le Funcinpec, plaide désormais avec force en faveur d'un éloignement de la famille royale de l'arène politique, même si la Constitution du pays ne prohibe pas les activités politiques des héritiers de la monarchie khmère. "S'ils s'attachent à servir le peuple, la Nation et le roi, l'influence des membres de la famille royale sera restaurée", juge le cousin du roi Norodom Sihamoni, qui n'est pas parvenu à réunir politiquement les forces royalistes comme il souhaitait le faire.
Une évaluation à faire pour les formations royalistes Emmené aujourd'hui par Keo Puth Rasmey, gendre du roi-père Norodom Sihanouk, le Funcinpec, fondé par ce dernier et en tête des formations politiques d'un Cambodge en pleine reconstruction, il y a quinze ans, a ensuite pâti de ses propres divisions internes et de défections en faveur du parti dominant. Récemment, une quarantaine de membres, dont un fidèle du parti, Serei Kosal, et le conseiller du président, Aok Socheat, ont ainsi rallié le PPC. Problèmes de direction, opportunismes et ingérence d'autres partis en son sein ont mis à mal un Funcinpec qui fut pourtant partenaire du PPC dans le gouvernement de coalition, énumère Koul Panha. "Par ailleurs, certains électeurs seraient aussi mécontents du fait que le Funcinpec n'aurait pas tenu ses engagements lors des précédentes élections, notamment en ce qui concerne l'intégrité du territoire, l'immigration ou l'amélioration du niveau de vie des fonctionnaires", avance l'analyste politique.
Nhek Bun Chhai, secrétaire général du Funcinpec et l'un des deux seuls députés élus en juillet 2008 sous les couleurs de ce parti, à qui Hun Sen a confié la proposition des candidatures de membres du Funcinpec à des postes de sous-secrétaires d'Etat dans le quatrième mandat, qualifie pour sa part de "normales" les défections enregistrées par sa formation et déclare ne pas s'y intéresser. "Certains ont quitté [le parti] pour satisfaire leurs propres intérêts et obtenir des postes. C'est leur droit. Un séminaire du parti aura lieu prochainement afin de réexaminer la structure du parti", promet le vice-Premier ministre, qui se veut rassurant quant à la pérénnité de sa formation et récuse les informations selon lesquelles il convoiterait la place de son président...
Un retour à la coutume khmère d'avant le 18 mars 1970 Ce retrait de la vie politique de certains membres de la famille royale a été, sinon encouragé, du moins "couronné" par le roi Norodom Sihamoni. Celui-ci a nommé début décembre son demi-frère, le prince Ranariddh, au poste honorifique de chef du groupe des conseillers personnels supérieurs du roi, avec rang de Premier ministre, après que 26 princes et princesses ont été nommés, début novembre, conseillers et ambassadeurs du cabinet royal et du secrétariat royal, avec rang de ministre, secrétaire d'Etat et sous-secrétaire d'Etat. Saluant ces nominations en cascade, le prince Sisowath Thomico, l'un des 26 promus, rappelle qu'elles permettent à ces princes et princesses de percevoir un salaire. "Avant le 18 mars 1970 [date du coup d'Etat du général Lon Nol renversant Norodom Sihanouk, alors prince et chef de l'Etat], les membres royaux bénéficiaient d'un salaire versé par le Palais royal. Ces désignations d'aujourd'hui constituent donc un retour à la tradition khmère et honorent la famille royale", estime le prince Thomico. Et ce dernier de souligner que les personnalités de sang royal peuvent ainsi servir le roi et le peuple "dans les domaines culturel, humanitaire et sanitaire".
Pour Koul Panha, ces nominations honorifiques sont surtout le fruit d'un compromis avec le gouvernement et constituent un test pour les membres de la famille royale. "Il faut bien qu'ils aient conscience que ces titres ne leurs sont attribués que parce qu'ils renoncent à leur influence politique", fait observer Koul Panha.
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Par Achey
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