
Genève (Suisse), le 7 mai 2009. Ros Han, Chan Vichet, Sia Phearum et Seng Sokheng devant le Palais Wilson, quai Wilson, siège du Haut-commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies © Laurent Le Gouanvic Du haut des marches du Palais Wilson, à Genève, actuel siège du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies (OHCHR) et ancien hôte de la feue Société des Nations, Ros Han, Chan Vichet, Sia Phearum et Seng Sokheng contemplent la vue imprenable sur le lac Léman et le quai du Mont-Blanc, une artère de Genève (Suisse) sur laquelle se côtoient boutiques de luxe, banques et hôtels huppés. Au cœur de la cité helvète, dans un décor qui contraste singulièrement avec ceux de Kratie, d'Oddar Meanchey et de Phnom Penh, ces quatre Cambodgiens sont venus porter auprès de la communauté internationale les revendications et les appels à l'aide de communautés cambodgiennes expulsées de leurs terres ou menacées de l'être. Avant d'assister lundi 11 et mardi 12 mai à la présentation du rapport du gouvernement du Cambodge devant le Comité sur les droits économiques, sociaux et culturels du OHCR, qui tient actuellement sa 42e session, ces hérauts de la société civile cambodgienne ont multiplié les rencontres dans l'espoir de mettre fin aux expulsions et expropriations dans leur pays.
Opération de la dernière chance "C'est notre dernière chance", lâche, le regard noir, Seng Sokheng représentant du réseau communautaire Peace Building Community Network, originaire de la province d'Oddar Meanchey, au nord-ouest du Cambodge. "Nous avons essayé beaucoup de choses pour dénoncer les expulsions violentes qui ont frappé nos communautés : nous avons alerté les autorités, nous avons défilé devant la municipalité de Phnom Penh, l'Assemblée nationale, le Conseil des ministres... Mais rien. Cela n'a rien donné, énumère ce militant des droits de l'Homme arrivé avec cette délégation de la société civile cambodgienne en Suisse mercredi 6 mai. Alors, la dernière chose qui nous reste à faire, c'est de plaider notre cause sur la scène internationale".
"Nous avons déjà protesté de nombreuses fois auprès du gouvernement cambodgien, mais cela n'a rien changé, renchérit Ros Han, représentant du groupe informel Indigenous Rights Active Members, qui est lui aussi du voyage et entend dénoncer les spoliations de terres dont sont victimes populations autochtones et minorités ethniques du Cambodge. Nous avons essayé de discuter, d'argumenter, de publier des communiqués, de plaider notre cause auprès des autorités en tentant de les sensibiliser... Mais cela n'a donné aucun résultat." Faire réagir la communauté internationale Malgré les incessantes protestations des ONG travaillant sur place, au Cambodge, malgré les images et les informations diffusées par la presse et via Internet, les menaces d'expulsion planent encore sur des centaines de familles, notamment à Phnom Penh. Dans l'ensemble du pays, nombreuses sont celles, affirme Ros Han, qui se voient privées de leurs ressources ancestrales, les terres qu'elles occupaient ayant été cédées en concession à des sociétés privées ici pour des plantations, là pour des exploitations minières, ailleurs pour des barrages. D'où l'initiative de plusieurs ONG de tenter, cette fois, d'aller frapper directement aux portes des Nations unies, à l'occasion de l'audience du Cambodge devant le Comité sur les droits économiques, sociaux et culturels du OHCHR, avec un espoir : que la communauté internationale réagisse et fasse pression sur les autorités cambodgiennes pour que des violences comme celles vécues par les habitants de Dey Krohom ne se reproduisent plus dans le royaume cambodgien. Pour que le cas de Dey Krohom ne se reproduise pas Le cas de Dey Krohom, Chan Vichet le connaît bien : il vivait dans ce quartier du centre de Phnom Penh avec sa femme et ses deux enfants et a longtemps résisté contre un départ forcé, avant que les hommes de main de la compagnie privée 7NG, sous le regard passif des forces de l'ordre, ne réduisent un matin à néant les dernières maisons et tout ce qu'elles abritaient. Vichet a accepté de venir raconter son histoire auprès de hauts responsables onusiens, malgré l'épée de Damoclès suspendue en permanence au-dessus de sa tête, depuis sa condamnation par la cour de Phnom Penh, le 16 février 2009, à dix-huit mois de prison avec sursis et cinq ans de mise à l'épreuve, à la suite d'une plainte de la compagnie 7NG. "J'ai laissé les miens pour venir ici. Et je sais que quand nous retournerons [au Cambodge], nous retrouverons non pas une vie, mais une demi-vie d'homme. J'ai tout perdu. Je suis déjà à moitié mort. Alors au moins, si je dois mourir, je préfère que cela soit utile aux communautés pauvres qui sont encore menacées, pour qu'elles puissent vivre enfin dans de meilleures conditions", martèle-t-il. Son histoire, Vichet l'a racontée aux différents interlocuteurs qu'il a eu l'occasion de rencontrer à Genève, pour que tous prennent conscience des impacts négatifs d'un développement incontrôlé, mené au profit d'une minorité et au détriment de la majorité de la population, pauvre. "J'ai expliqué quels étaient les problèmes liés au développement à Phnom Penh. J'ai raconté ma propre histoire et j'ai voulu attirer l'attention sur les autres communautés qui sont à leur tour menacées d'expulsion. A Phnom Penh, treize groupes vivent aujourd'hui avec cette menace au-dessus de leur tête", rappelle-t-il. Des témoins vivants Pour Vichet, il était important de témoigner directement, pour que ces hauts responsables onusiens prennent conscience que ces drames consignés dans des rapports et chiffrés dans des tableaux sont bien réels. "Nos interlocuteurs ont manifesté de la tristesse et de la pitié. Et surtout, ils ne s'attendaient pas à cela. Ils ne pensaient pas que le gouvernement était capable d'agir de la sorte. Ils avaient bien lu et vu des informations sur Internet, concernant les expulsions foncières au Cambodge. Mais jusque-là, ils n'avaient jamais entendu directement le témoignage de victimes, venues spécialement ici pour leur parler". Le "rapport parallèle" de la société civile Sia Phearum, directeur du secrétariat de Housing Rights Task Force, une ONG cambodgienne parmi les plus actives dans le domaine des droits au logement et de la lutte contre les expulsions et spoliations foncières, complète ce témoignage par des arguments et des chiffres à l'appui, rassemblés dans un "rapport parallèle" sur les droits fonciers et au logement au Cambodge en 2009, réalisé conjointement par plusieurs organisations cambodgiennes et qu'il remet à ses interlocuteurs genevois. Un document censé compléter - quand il ne le contredit pas - celui présenté par le gouvernement, et dont la couverture montre une photo d'une résidente de Dey Krohom, les bras chargés des quelques affaires qu'elle a réussi à sauver avant que sa maison ne soit détruite. Au-dessus de sa tête, en toile de fond : les griffes menaçantes d'une excavatrice qui s'apprête à mettre à terre une maison de bois et de tôle. En plus de quelques chiffres collectés par différentes ONG - 150 000 personnes seraient sous le coup d'une expulsion, dont 70 000 à Phnom Penh selon Amnesty International - ce document détaille les différentes expulsions foncières qui ont eu lieu ces dernières années et livre un ensemble de recommandations dont une paraît a priori élémentaire : que le gouvernement fasse appliquer la loi foncière de 2001 et respecte ses engagements internationaux en matière de droits de l'Homme. Les larmes du développement "Nous ne voulons pas que cela se reproduise encore et encore", insiste Phearum, qui précise le sens de cette démarche : "Faire en sorte que les Nations unies et les donateurs, d'une manière ou d'une autre, poussent le gouvernement pour qu'il mette un terme aux expulsions en cours à l'égard des autres communautés". "Nous n'agissons pas contre le gouvernement cambodgien, mais nous voulons juste que les Nations unies et le gouvernement s'occupent enfin de ces problèmes", tient à souligner pour sa part Sokheng, qui s'attèle notamment à dénoncer les conséquences néfastes de certaines concessions foncières sur l'environnement et la santé des habitants. "On ne peut pas continuer à développer le Cambodge avec les larmes du peuple. Nous sommes favorables à un véritable développement, pour les pauvres. Pas au développement des larmes", conclut Vichet. Nouvel appel onusien Leur message aura au moins été en partie entendu. Quelques jours avant l'examen de la situation au Cambodge devant le Comité sur les droits économiques, sociaux et culturels du OHCHR, et au lendemain de leur rencontre jeudi 7 mai avec le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à un logement convenable, Raquel Rolnik, celle-ci publiait un communiqué afin d'appeler le gouvernement à empêcher de nouvelles expulsions, notamment à l'encontre du "Groupe 78", à Phnom Penh. "Depuis que je suis devenue rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à un logement convenable en mai 2008, j'ai observé une augmentation des expulsions par la force à travers le Cambodge (...). Dans la plupart des cas, les autorités ont refusé de reconnaître les droits de propriété revendiqués par les communautés affectées et ont échoué à proposer des compensations justes ou des solutions [de relogement]", souligne-t-elle dans ce texte daté du 8 mai. "Malheureusement, le gouvernement du Cambodge n'a pas répondu à mes demandes, ou seulement après de longs délais", ajoute-t-elle. Reste donc à savoir si ce nouvel appel sera suivi d'effet.
Sur le Net 42e session du Comité sur les droits économiques, sociaux et culturels du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'Homme, du 4 au 22 mai 2009 : programmes, rapports et compte-rendu
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