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 Phnom Penh, 30 avril 2008. Chuon Vibol, journaliste, Mony Sothara, psychiatre à TPO, et Mom Savann, ingénieur du son, lors d'une émission de soutien aux victimes des Khmers rouges, sur Radio 102. © John Vink / Magnum
"Le tribunal [mis en place pour juger les anciens responsables du Kampuchea démocratique] peut contribuer à guérir mais il peut aussi réveiller les traumatismes." Le psychiatre Sotheara Chhim et l'organisation qu'il dirige, TPO Cambodge, l'avaient anticipé, et lançaient il y a trois ans un programme de soutien psychologique aux victimes des Khmers rouges. "En refaisant surface, ces blessures déstabilisent les survivants, les rendent craintifs; ces séquelles les affectent dans leur capacité à fonctionner, dans leur manière d'élever leurs enfants, et leurs souffrances rejaillissent sur leur famille." Afin que les professionnels de la santé mentale de l'ONG puissent rassurer le plus grand nombre sur le caractère attendu de cette résurgence de problèmes psychologiques, la voie des ondes a notamment été retenue. L’émission de radio "Le passé dans le présent" a démarré en février dernier.
Quand les sentiments bridés se débrident Quinze heures sonnent à la station FM 102 du Centre des médias des femmes. Ce mercredi, c'est le psychiatre Mony Sothara qui intervient au nom de TPO Cambodge. Sagement installé, il attend le jeune présentateur, en retard. Le thème du jour : le changement d'attitude chez les Cambodgiens depuis qu'ils ont traversé le régime des Khmers rouges. Durant ces années noires, rappelle le médecin à l'antenne, les Cambodgiens n'ont eu d'autre choix que d'étouffer leurs sentiments. La peur les forçait ainsi à réprimer tout transport de colère. Pour échapper à une mort quasi certaine, ils se sont adaptés, ont suivi les ordres. Sans protester. Et aujourd'hui, ces passions jadis bridées s'expriment à l'air libre, avec plus ou moins de violence. "La colère que certains ont gardée contre ce régime se libère enfin et les rend tempétueux; tandis que ceux dont la frayeur fut le principal compagnon sont maintenus dans un état de peur constante et évitent tout ce qui pourrait leur rappeler cette période." La solidarité d'antan passée par les armes Après les explications du psychiatre, les vues de citoyens recueillies lors d'un micro-trottoir sont exposées. "Avant le régime khmer rouge, on était tous très solidaires, les jeunes obéissaient aux anciens, les hautes personnalités respectaient le peuple. Aujourd’hui, on ne se fait plus confiance", regrette celui-ci ; "Avant, les habitants participaient à des activités sociales, s’entraidaient. Maintenant, ils sont tous arrogants, matérialistes et c’est chacun pour soi !", déplore celle-ci ; "Avant on était des bouddhistes très croyants, honnêtes. Il n’y avait pas de vols. Mais le régime khmer rouge a mis à terre toutes ces belles valeurs", se désespère cet autre. Le constat d’une rupture sociale depuis Pol Pot se répète d’un sondé à l’autre. Canaliser les peurs Les auditeurs ont ensuite la parole, pouvant intervenir en direct à l’antenne. "Ils ont du courage de nous appeler pour parler d’un sujet qui les meurtrit autant. Certains, étouffés par la douleur, perdent leurs mots, se bloquent. Notre émission leur offre l’opportunité de se soulager un peu de leur cauchemar. Et quand on a affaire à des personnes particulièrement traumatisées, nos psychiatres peuvent les aider de leurs conseils", explique Hang Sambath, le réalisateur de l’émission.  Phnom Penh, 30 avril 2008. Le journaliste Chuon Vibol et la psychiatre de TPO Mony Sothara répondent aux questions des auditeurs relatives au traumatisme post khmer rouge © John Vink / Magnum Certains s’égarent dans leur propos. Ainsi le premier auditeur en ligne, Seng, qui appelle depuis Prey Veng, liste d’une manière chaotique des problèmes, s’écartant du sujet. "La déforestation, les problèmes de frontière, les risques d’invasion du pays par ses voisins, les clandestins vietnamiens... J’ignorais toutes ces choses-là sous les Khmers rouges. Aujourd’hui, ces questions m’obsèdent et personne ne semble s’intéresser à les résoudre. Les hommes politiques préfèrent ferrailler entre eux plutôt que de se soucier de l’intérêt du pays", lâche-t-il dans une frénétique logorrhée. Le psychiatre ne se démonte pas, et tente d’apaiser cet esprit visiblement surmené. "Votre attitude est dictée par la peur... Mais la fuite n’est pas une solution, il faut affronter la réalité pour vous débarrasser de cette peur. On est en 2008 et la guerre est terminée..." Entre la peur et la colère Rebondissant sur le commentaire d’un auditeur qui appelle ses compatriotes "à donner de la valeur au bonheur, à gagner sa vie par des moyens honnêtes et à aimer la paix, et non pas à se laisser guider par l’ambition et l’enrichissement personnel", Mony Sothara tente d’expliquer ces dérives : "On devient égoïste parce qu’on a peur. Peur de la guerre mais aussi peur de la famine qu’on a endurée sous les Khmers rouges. Du coup, les gens n’ont en tête que de cumuler des biens par crainte de manquer et d’avoir à renouer avec une vie misérable". Le psychiatre revient sur les deux principales tendances qui se retrouvent chez les survivants : chez les uns, la colère qui les mine de l’intérieur et se traduit par un comportement violent et potentiellement nocif pour l’entourage ; chez les autres, la peur qui paralyse et pousse à ne pas se confronter aux problèmes. "Ces deux attitudes dominantes expliquent l’origine du changement de comportement des Cambodgiens", analyse Mony Sothara, qui relève toutefois que certaines victimes ont, en surmontant ces difficiles épreuves, gagné en combativité sans développer de troubles psychologiques. "De notre expérience, le mieux on arrive à enseigner à ces personnes que ce qui leur arrive est normal, le plus rapidement elles parviendront à surmonter leurs problèmes, en reconnaissant l’existence de cette souffrance", résume la psychologue Chantal Dorf, conseillère auprès de TPO.
Un coup de fil pour se libérer Depuis six mois, TPO a mis en place au Cambodge une hotline pour recevoir des appels de victimes à la déroute, à la recherche de conseils, de réponses ou tout simplement d’une oreille attentive. Le numéro est le (+855)(0)23 350 888, (appel gratuit si passé depuis le Cambodge à partir d'une ligne 023 ou 011), et des spécialistes se tiennent prêts à répondre au bout du fil les jours de la semaine entre 8h-12h, et 14h-17h. |