
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 27 avril 2009. Salle de presse, le douzième jour du procès de Kaing Guek Eav, alias Duch, aux CETC ©John Vink/ Magnum En cette première journée de la quatrième semaine du procès de Duch, ce dernier a insisté sur le fait qu'il n'était pas dans ses attributions d'interroger personnellement les détenus à S-21, à une exception près et sur ordre de ses supérieurs. Son second, le camarade Hor, en charge des affaires militaires, avait pour fonctions d'arrêter, de détenir, d'emmener les prisonniers à Choeung Ek pour qu'ils y soient "écrasés", et d'intervenir en cas d'attaque extérieure. "Moi, j'étais trop occupé par la lecture des confessions..." qu'il fallait obtenir complètes avant que les prisonniers ne meurent. Il a par ailleurs reconnu que les centres de sécurité M-13 et S-21 offraient de nombreuses similarités.
Le personnel de S-21 était constitué d'éléments de la division 703, d'éléments du centre de sécurité M-13 que dirigea Duch jusqu'à sa fermeture en 1975, et d'agents de renseignement de Phnom Penh. Des effectifs qui seront complétés par des adolescents que Duch avait demandé l'autorisation à ses supérieurs de recruter. Une poignée d'entre eux deviendra messagers, les autres, en raison de leur immaturité, seront affectés à la recherche d'herbage pour les lapins, a-t-il expliqué. Les purges qui décimeront le personnel de S-21 affecteront essentiellement ceux issus de la division 703 et les agents de Phnom Penh. Le principe selon lequel ces purges étaient orchestrées revenait à éliminer les proches et subordonnés de la personne en premier lieu "écrasée". Ainsi, à S-21, des interrogatrices dont les époux étaient cadres à S-21 ont-elles subi le même sort que leurs maris quand ceux-ci ont perdu la confiance du parti et ont été éliminés. Duch a par ailleurs produit en audience des exemples de confessions écrites de détenus afin d'expliquer quel en était le mode opératoire. Il annotait de sa main la première page du document, avant son envoi à son supérieur Son Sen, qui en faisait autant avant de le transmettre à Pol Pot qui cochait un coin de la page pour montrer qu'il l'avait visé. "J'étais en contact quotidien avec mes supérieurs", a ainsi relevé l'accusé, tout en expliquant que ces confessions renseignaient sur le niveau d'infiltration du Parti communiste du Kampuchea par ses ennemis et servaient à démanteler les réseaux de traîtres. S-21, le prolongement de M-13 Les similitudes entre les deux centres de sécurité ne manquent pas. Au départ, ils ont tous deux été dotés de la mission d'éduquer, a reconnu Duch. "L'objectif était d'apprendre aux jeunes gens que nous recevions la cruauté, et nous utilisions dans le cadre de cette formation la terminologie communiste. [...] Nous avons formé ces jeunes [enfants de paysans] à pouvoir réagir dans des conditions extrêmes et à exécuter tout ce qu'on leur ordonnait de faire. [...] De façon générale, la nature même de ces personnes se trouvait changée une fois qu'on les avait éduquées. Elles passaient d'êtres doux à des personnes capables de travailler dans des conditions cruelles où il fallait jurer, frapper [...]. Et c'est moi qui avais la responsabilité de cette éducation, de les transformer de cette façon." Ainsi, a résumé l'accusé, ce qui avait été défini à M-13 a continué d'être mis en œuvre à S-21. En matière de formation à la cruauté, de techniques d'interrogatoire, d'utilisation de la torture ou de conditions de détention, c'était assez semblable aux méthodes utilisées par les Khmers rouges partout ailleurs dans le pays, dans les centres de sécurité, a-t-il pu comprendre par la suite. Les qualités d'un bon chef pour S-21 En 1976, le camarade Nath est démis de ses fonctions de directeur de S-21 pour, officiellement, devenir le superviseur de l'unité de la communication militaire pour le pays tout entier. Il est alors demandé à son adjoint, Duch, de le remplacer. "Comme je l'ai déjà dit au [co-juge d'instruction] Lemonde, j'étais meilleur que Nath dans la pratique des interrogatoires. [...] Le Parti [communiste du Kampuchea] avait moins confiance en Nath qu'en moi car j'étais honnête, je leur disais la vérité. J'aurais préféré mourir plutôt que mentir !", a assuré Duch, qui avait souligné devant le juge Lemonde qu'il pouvait alors se targuer d'une expérience en matière d'interrogatoire commencée dès 1971, au sein de M-13. Lors de son audition par le co-juge d'instruction, - a rappelé le juge Lavergne en audience -, l'accusé a également déclaré : "J'avais l'impression que, même si je détestais toujours autant le travail de police et les interrogatoires, j'avais à faire ce travail. Je le faisais mieux que Nath. Je devais le faire, c'était inévitable, c'était un ordre, je devais le faire !" Se comparant à son prédécesseur, Duch affirmait, plus tôt en audience, que contrairement à Nath, il n'avait jamais pris de décision de façon unilatérale, attendant toujours les instructions de ses supérieurs. L'accusé a alors répété qu'il avait dans un premier temps tenté de se soustraire à cette promotion, affirmant sa volonté de rester directeur adjoint de S-21 et proposant en remplacement de Nath un autre élève de Son Sen, formé avant lui au communisme. Il a expliqué avoir été "terrifié" à l'idée d'endosser de telles responsabilités mais que, devant les menaces de son supérieur Son Sen, il a été obligé de se soumettre et d'accepter ce nouveau rôle "sans pouvoir protester davantage" sinon il risquait de perdre sa tête. Une démarche des co-procureurs pour faciliter ou biaiser les débats ? Le 23 avril, le bureau des co-procureurs a distribué en audience à toutes les parties un livret reprenant des documents figurant au dossier d'instruction, une initiative qui obtenait le feu vert de la Chambre de première instance mais contre laquelle objectait vivement la défense. Me Roux, co-avocat international de Duch, est revenu sur cette démarche, arguant que présenter une sélection de documents "partielle et donc partiale" ne pouvait se faire avant que l'accusé ne soit interrogé. Lors de la réunion de mise en état du 15 janvier 2009, a rappelé l'avocat, la Chambre a indiqué que "compte tenu du fait qu'elle avait le devoir d'assurer la conduite des débats, il lui revenait en premier de présenter les éléments de preuve". "Il me semble donc qu'il était prématuré de déposer un tel document avant même que la Chambre ait procédé à l'interrogatoire de l'accusé et il n'était pas juste de déposer ce document en indiquant que c'est un document du dossier alors que [...] c'est une sélection de documents du dossier, ce qui est tout à fait différent !" Le co-procureur international adjoint, Alex Bates, a en face fait valoir que l'objectif était d'assister le travail de la Chambre en produisant par avance les documents sur la base desquels les parties souhaitent débattre contradictoirement en audience, mais aussi de permettre d'économiser du temps. Il a ajouté que ce document avait été présenté "sans analyse et sans conclusion" et que la défense avait "parfaitement le droit de faire de même" . La Chambre de première instance décidera finalement, au terme de la première pause de la journée, que "toute partie a le droit de présenter des documents et de les distribuer à la Chambre et à toutes les parties afin de pouvoir faciliter le déroulement de l'audience", tant que ces documents ne sont pas accompagnés de commentaires, et que, si possible, ces pièces soient confiées en avance à la Chambre via un greffier.
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