
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 24 juin 2009. Le co-procureur international Robert Petit a expliqué, lors d'une conférence de presse, les raisons de son départ et les défis qui attendent le tribunal (lire encadré) ©Vandy Rattana Retour, mercredi 24 juin, sur la création et le fonctionnement du camp de rééducation de Prey Sar, également désigné sous l'appellation "S-24", placé sous la responsabilité de S-21 au même titre que le site d'exécution de Choeung Ek, situé lui aussi en périphérie de Phnom Penh. Une audience au cours de laquelle les juges sont revenus à plusieurs reprises sur les réponses de Duch, parfois assez confuses, souvent contradictoires, pour tenter d'esquisser un portrait de ce lieu de rééducation qui n'en avait que le nom.
"Si des documents le prouvent, alors je ne le nierai pas" S-24 a été établi peu après la "victoire" du 17 avril 1975, notamment sur le périmètre de la prison de Prey Sar - où fut détenu Duch sous le régime du Sangkum Reastr Niyum de Norodom Sihanouk - mais qui ne sera pas utilisée à cet effet sous les Khmers rouges. Pourquoi ? "Parce qu'il n'y avait pas d'eau", indique Duch. La fonction principale de ce camp - placé sous la direction du camarade Houy, qui devait rendre des comptes au directeur de S-21, donc Nath puis Duch - était de réformer et rééduquer les combattants. Ceux qui y entraient perdaient tous leurs droits, reconnaît l'accusé, qui évoque plus tard l'image d'une "prison sans murs". "Personne de province n'est venue à Prey Sar. Ceux et celles envoyés à Prey Sar provenaient essentiellement de l'armée centrale, je crois." Pourtant, fait observer le président Nil Nonn, des documents retrouvés prouvent que des membres du personnel de S-21, et de leurs proches, ont été envoyés à S-24..." "Si des documents le prouvent, alors je ne le nierai pas. Peut-être, je ne me souviens pas...", ne tergiverse pas Duch. "Et là, vous revenez sur ce que vous avez dit ?" Les "composantes" de S-24, comme les appelle Duch, étaient affectées à la production de riz, à la culture de légumes, à la construction de digues, au creusement de canaux, etc., énumère l'accusé, pour fournir en nourriture S-21 et l'Angkar. Si une journée de repos était prévue tous les dix jours, "plus tard, tout le monde y compris les cadres, comme moi, devions travailler tous les jours". Duch ne croit pas qu'il y ait eu des interrogatoires et des séances de torture menées à S-24 car il ne l'avait tout simplement pas autorisé. Le juge le confronte alors à des témoignages rapportant la pratique des électrochocs, un témoin ayant affirmé avoir vu ses collègues revenir de Prey Sar "la tête rasée et la peau ulcérée par les décharges électriques" reçues. "Or vous n'aviez pas contesté ce fait, dans un accord avec les co-procureurs, qui est repris dans l'ordonnance de renvoi. Et là, vous revenez sur ce que vous avez dit ?" Cette contradiction ne dérange pas Duch. "Il se peut qu'il y ait eu des interrogatoires mais sans que je l'ai décidé ! Peut-être cela relève-t-il d'une initiative de Houy [...]. Quant aux électrochocs, je ne pense pas que cela ait été pratiqué car S-24 disposait de peu de générateurs. En tout cas, aucun rapport d'interrogatoires à S-24 ne m'a été envoyé..." Un embrouillamini commence alors, qui se poursuivra tout au long de l'audience sans pouvoir parvenir à de conclusions claires, sur le nombre de personnes passées par S-24. Duch semble parler d'un peu plus de cent personnes au total. Nil Nonn le corrige. Dans les faits non contestés, lui dit-il, l'accusé a reconnu qu'au moins 571 personnes - membres du personnel de S-24 et détenus - ont échoué à S-21, sur la base de listes retrouvées. "Je ne conteste pas ce chiffre alors, concède Duch. Il y a ce dont je me souviens et il y a ce chiffre, que je reconnais." La juge Cartwright tente d'en savoir davantage. Selon les documents disponibles, 590 personnes ont été transférées de S-24 à S-21, dont 47 membres du personnel. Mais Duch admet que d'autres étaient envoyés directement de Prey Sar au lieu d'exécution de Choeung Ek. Combien ? "Je ne peux l'évaluer", s'excuse l'accusé. "Je n'arrive pas à avoir une idée claire du nombre de personnes détenues à S-24, insiste Sylvia Cartwright. Pouvez-vous m'aider ?" Finalement, la seule indication que peut fournir Duch sont des statistiques de mars 1977 qui indiqueraient qu'il y avait, à ce moment-là, 1 300 personnes gardées à Prey Sar. Plus tard, l'accusé souligne que rien n'était stipulé dans la ligne du parti concernant la réhabilitation des personnes. Et il ajoute : "Dans la pratique, vers la fin de l'existence de S-24, la rééducation revenait à écraser. La rééducation n'était qu'une façade." La terminologie de la rééducation Le juge Thou Mony prend la relève. Il demande à Duch d'expliciter les termes "rééducation" et "adoucir". "Le but de la 'rééducation' était de se reconstruire, de construire un nouveau soi. [...] Quant à 'adoucir', cela consistait à se former par le travail ou la discipline. 'Se forger' signifiait travailler dur et respecter la discipline. Les personnes envoyées à S-24 étaient déjà considérées comme des ennemis à moitié." Elles étaient classées en trois catégories, selon la gravité de l'infraction qu'on leur reprochait d'avoir commise. Les tâches qu'on leur affectait ne variaient pas d'un groupe à l'autre, explique l'accusé. "La seule différence résidait dans les droits reconnus aux intéressés et les libertés qui leur étaient concédées." Ceux et celles figurant dans la troisième catégorie étaient les plus exposés. A la moindre faute, ils étaient "emmenés". Duch réfute ensuite l'affirmation selon laquelle des étrangers auraient été envoyés à Prey Sar. En revanche, des enfants se sont retrouvés dans ce camp. Quand une femme y était conduite, sa progéniture suivait. Détention à Prey Sar : un sursis avant l'écrasement L'après-midi, c'est le juge Lavergne qui conduit l'interrogatoire. "Quelles étaient les raisons qui motivaient l'envoi en rééducation ? Selon vous, cela concernait des personnes dont on ne savait pas si elles étaient amies ou ennemies et dont le parti voulait s'assurer qu'en les soumettant à un travail forcé elles ne nuiraient pas au parti. [...] Si quelqu'un était douteux, on pouvait décider de le rééduquer. Ai-je bien compris ?" "Oui, je crois que vous avez bien compris", opine Duch. "Et quand une personne était arrêtée pour être envoyée à Prey Sar, la décision de l'écraser était déjà à moitié prise, c'est exact ?" "Oui, cela reflète ce que j'ai dit." "A part les 30 individus libérés sur place pour servir de soutien à Prey Sar, toute autre personne détenue à Prey Sar ne pouvait en principe pas être libérée ?" "Oui, c'est ce que j'ai dit ce matin." Le juge français poursuit. "Vous avez dit que les détenus de Prey Sar ne pouvaient pas voir leur sort s'améliorer et passer du groupe 3, le plus potentiellement nuisible, aux groupes 2 et 1, les condamnés les plus légers." "Effectivement, c'est ce que j'ai dit." "Qui concrètement avait le pouvoir de décider d'écraser les détenus de Prey Sar, soit en les envoyant à Choeung Ek, soit en les envoyant à Tuol Sleng ? En référiez-vous à vos supérieurs ? [...]" "Je peux répéter ce que j'ai dit. Tous les combattants appartenant à S-21, qu'ils travaillent à Phnom Penh ou à Prey Sar, ne pouvaient être arrêtés sans que la décision ait été prise en ce sens par l'échelon supérieur avec des raisons claires, à savoir qu'ils sont des facteurs qui affectent ou détruisent les forces et non en raison de leur inefficacité au travail. Pour ce qui est des personnes détenues à Prey Sar, la décision de les tuer incombait au Comité de S-21 mais j'ai délégué cette responsabilité à mon secrétaire adjoint. [...] Ceci n'est pas pour nier le fait que j'ai commis des crimes mais pour dire que ce n'est pas moi qui ai pris les décisions concrètes. Mais j'ai appliqué les principes de l'échelon supérieur..." Sur quelle base se prenait la décision d'écraser ?, demande le magistrat. Duch explique alors qu'il y avait consultation avec lui au cas où il y ait besoin d'obtenir de ces personnes des aveux au préalable. Quid de 160 enfants de Prey Sar envoyés directement à Choeung Ek ? "C'était sans me consulter car il n'y avait pas de raison d'obtenir des aveux de ces enfants", répond sur le même ton Duch. Esclavage et persécutions "Dans les débats, jusqu'à maintenant, on a beaucoup employé les mots de 'rééducation' et de 'composantes'. Dans l'ordonnance de renvoi, une terminologie plus crue est utilisée. Il est question de 'réduction à l'état d'esclavage'. Pour vous, Prey Sar était-il un lieu où les gens étaient réduits à l'esclavage ?" Et le juge Lavergne de citer l'extrait de l'ordonnance : "Certains des détenus à S-21 et à Prey Sar ont été contraints d'effectuer un travail forcé. Dans tous les aspects de leur vie, ils faisaient l'objet d'un contrôle strict et d'une véritable appropriation, ce qui se traduisait par la limitation de leur liberté de circulation et de leur espace de vie, par la prise de mesures visant à les empêcher ou les dissuader de s'évader et par leur soumission à des sévices et autres traitements cruels. Tous ces actes ont eu pour conséquence de priver les détenus de leur libre arbitre." "Monsieur le juge, répond Duch, le langage caractéristique du droit international utilisé pour décrire Prey Sar est exact. Cela correspond à cette description." "Pour vous aussi, enchaîne le magistrat, Prey Sar était un lieu de persécution et qui a contribué à une politique d'extermination. Vous avez dit que l'objectif tôt ou tard était d'exterminer les personnes détenues à Prey Sar." "Oui, cela reflète aussi les crimes commis à Prey Sar." L'audience est levée, presque deux heures plus tôt qu'à l'habitude. Le matin même, les co-procureurs, rejoints par le co-avocat international du groupe 1 des parties civiles, ont demandé à ne pouvoir poser leurs questions à l'accusé sur ce thème que le lendemain, n'étant pas prêts...
Robert Petit s'explique sur son départ Le co-procureur international a donné une conférence de presse mercredi 24 juin aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), estimant insuffisant le communiqué qu'il avait publié la veille pour annoncer sa démission qui prendra effet au 1er septembre. Pour lui, cette décision, motivée par des raisons uniquement personnelles et familiales et sans aucun lien avec ses responsabilités professionnelles aux CETC, a-t-il insisté, aura peu d'impact sur le tribunal. "Même si mon ego doit en souffrir, je dois avouer que cela n'aura pas d'impact" car, expliquera-t-il, son bureau travaille en équipe. Une décision, a-t-il précisé, prise "après mûre réflexion, après des mois de réflexion et de discussions avec les Nations unies, qui sont à l'heure actuelle à la recherche d'un remplaçant". Si Robert Petit s'est dit conscient du fait que "certains ne seront pas satisfaits de [sa] réponse", il s'est également dit "conscient que certaines personnes, pour des raisons que seules elles connaissent, essaieront de trouver d'autres raisons pour justifier cette décision". "D'aucuns ont laissé penser que cela pourrait avoir un impact sur le désaccord qui est en cours avec ma collègue nationale. Je tiens à vous signaler que ces peurs sont infondées." Et lorsque la Chambre préliminaire (CP), qui doit trancher ce différend portant sur de nouvelles enquêtes à ouvrir, aura rendu sa décision, "c'est moi ou mon remplaçant si c'est le cas qui prendront les mesures nécessaires par la suite. [...] Cette question est maintenant entièrement entre les mains de la CP et d'après ce que j'en sais, la CP n'a pas l'intention d'aller où que ce soit". Interrogé sur les défis à venir pour les CETC, le procureur a souligné qu'il "existe aussi des problèmes qui sont extérieurs à la cour mais néanmoins fondamentaux et qui doivent être résolus correctement". "Evidemment, les allégations comme celles de corruption dans l'administration doivent être réglées. Et sur un problème plus large, je trouve très inquiétant que des responsables élus ou quiconque autre que du personnel judiciaire puissent penser qu'ils peuvent dire légitimement à n'importe quel tribunal ce qu'il devrait faire ou pas. Bien sûr cela va au cœur de l'apparence de légitimité de la procédure et doit être réglé. Finalement, quand ce tribunal prendra fin, il devra pouvoir expliquer au peuple cambodgien pourquoi il a fait ce qu'il a fait et pourquoi cela devrait constituer la justice."
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