
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 18 mai 2009. Les bâtiments de la cour, situés à 20 kilomètres du centre de Phnom Penh, au seizième jour d'audience du procès de Duch ©John Vink/ Magnum Après deux semaines de suspension d'audience, le procès de l'ancien directeur de S-21, Duch, a repris cahin-caha, lundi 18 mai, avec retard et des cafouillages dans les versions de documents à donner en lecture, concernant les positions de la défense sur les chapitres de l'ordonnance de clôture relatifs à la mise en œuvre de la politique du parti communiste du Kampuchea (PCK) au centre de détention et de torture phnompenhois. L'expert américain Craig Etcheson, enquêteur attaché au bureau des co-procureurs du tribunal, a en fin de journée commencé à témoigner sur la structure du Kampuchea démocratique qu'il a étudiée de près.
Un Comité permanent tout puissant Le terme "écraser", cher à la propagande khmère rouge dès avant 1975, a souvent été repris dans les débats et Duch, en ce début de cinquième semaine de procès, a tenu à revenir sur le sens donné à ce mot. "Avant était utilisé le mot 'résoudre', remplacé sous Son Sen par 'écraser'. Ce n'est pas un terme que j'ai choisi... Il signifiait : arrêter secrètement une personne, l'interroger en recourant à la torture, puis l'exécuter secrètement à l'insu de sa famille. [...] Ce terme revenait à dire que toute personne qui devait être écrasée ne pouvait en aucun cas être remise en liberté et qu'il ne s'agissait pas de suivre une procédure judiciaire. Il n'y avait alors point de lois ni de tribunaux et le Comité permanent [du PCK] concentrait entre ses seules mains les trois pouvoirs [législatif, exécutif et judiciaire] !" Le rôle des confessions Duch a déclaré lors de l'instruction que "le contenu des confessions [était] le travail le plus important de S-21". Il a reconnu en audience que certaines d'entre elles étaient citées dans les deux revues officielles (Le Drapeau de la révolution et Jeunesses révolutionnaires) ou encore ont fait, sur ordre de l'échelon supérieur, l'objet d'enregistrement sur bandes sonores en vue d'être diffusées lors de réunions politiques ou sur les ondes de la radio de propagande, la Voix du Kampuchea démocratique. Il s'agissait pour l'essentiel des aveux de prisonniers vietnamiens, diffusés dans leur intégralité, et de prisonniers cambodgiens considérés comme importants, dont seuls des extraits étaient repris. L'objectif, a rappelé Duch, était de révéler les noms des traîtres au parti. Cependant, le rôle de S-21 n'était pas de déterminer si les détenus étaient bien des traîtres car le simple fait de leur arrestation et de leur transfert à ce centre suffisait à établir leur culpabilité. Dans des confessions parfois épaisses de plusieurs centaines de pages, les prisonniers étaient, sous la contrainte, tenus de rédiger une autobiographie politique, d'admettre leurs supposés crimes et leur supposée appartenance à des agences de renseignement (CIA, KGB ou organes du Parti communiste vietnamien), et de mettre en cause d'autres supposés ennemis de la révolution. Des documents rédigés à des fins politiques, servant de prétextes à l'élimination de ceux et celles qui représentaient des obstacles, a reconnu l'accusé. Ainsi des listes d'ennemis étaient établies sur la base de ces dénonciations forcées. Des confessions instrumentalisées dans le cadre d'une lutte pour le pouvoir Qu'un nom soit mentionné plusieurs fois dans des aveux entraînait l'arrestation de cette personne. Une règle cependant modulée au cas par cas, précise l'accusé. Ainsi, a-t-il cité en exemple, "le nom de Ta Mok [membre du Comité permanent du comité central du PCK] est apparu dans des confessions mais le Comité permanent a décidé de ne pas prendre de mesures contre lui".
Si Duch affirme aujourd'hui qu'il a vite été sceptique quant à la véracité des aveux, il fait valoir qu'à l'époque, il n'avait rien à sa disposition pour les jauger et démêler le vrai du faux, et ajoute qu'en annotant ces confessions, il ne cherchait qu'à faciliter la tâche de ses supérieurs et à leur faire gagner du temps. Pour Duch, qu'ils suivent ou non ce qui était écrit dans les confessions recueillies à S-21 relevaient du bon vouloir des dirigeants du régime. Il rapporte ainsi des propos de Pol Pot, consignés dans le procès-verbal d'une réunion du 9 octobre 1975 : "La police est une chose mais, ici, c'est à nous de décider qui on arrête". Le juge Lavergne lui demande alors s'il estime, au-delà de ses doutes, que les aveux aient aussi pu être utilisés pour servir une lutte absolue pour la maîtrise du pouvoir au sein du PCK par certaines personnes. Duch en convient. Deux hommes ainsi s'affrontaient, selon sa propre analyse : Pol Pot et Ta Mok, le dernier ayant fait arrêter et juger Frère n°1 en 1997 sur la base de confessions-dénonciations. L'accusé a également relevé que Ta Mok, puissant secrétaire de la zone Sud-Ouest, n'avait jamais envoyé qui que ce soit à S-21, à deux exceptions près, concernant des individus qui, au départ, n'appartenaient pas à son réseau et venaient de la ville.
 Kambol (Cambodge, Phnom Penh). 18 mai 2009: Salle de presse lors du 16e jour d'audience du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum Esquisses d'une hiérarchie du pouvoir sous le Kampuchea démocratique En milieu d'après-midi, l'universitaire Craig Etcheson, auteur notamment de The Rise and Demise of Democratic Kampuchea (L'ascension et la chute du régime du Kampuchea démocratique) publié il y a 25 ans, a commencé à livrer un aperçu de la hiérarchie du Kampuchea démocratique et du PCK, dont "le Comité central était en théorie l'organe le plus puissant du Kampuchea démocratique". Le PCK, conformément aux statuts du parti, devait se tenir en congrès tous les 4 ans, le premier ayant eu lieu en 1960 et le cinquième en 1978, ainsi qu'en réunions ordinaires tous les six mois dont la fréquence ne sera pas, là, respectée, a expliqué l'enquêteur du tribunal. Le bras exécutif du Comité central était le Comité permanent, aussi connu sous l'appellation "Angkar Leu", dirigé par un secrétaire, Pol Pot (décédé en 1998) et un secrétaire adjoint, Nuon Chea. Ieng Sary, Vorn Vet (exécuté en 1978), Sao Phim (s'est suicidé en 1978), Ta Mok (décédé en 2006) et Ros Nhim (exécuté en 1978) en constituaient les membres, avec Son Sen (exécuté en 1997) et Kung Sophal (exécuté en 1978) comme membres suppléants. Plus tard, Son Sen sera promu membre titulaire du Comité permanent.
Le Comité permanent, a poursuivi le Dr Craig Etcheson, en s'appuyant sur des graphiques qu'il a réalisés, régnait sur les zones (au départ au nombre de six) qui découpaient le pays, chacune étant dirigée par un comité composé d'un secrétaire désigné par le Comité permanent, qui nommait ensuite son adjoint, responsable des questions de sécurité, et un membre responsable des questions économiques. Les zones étaient elles-mêmes subdivisées en entités appelées "secteurs", dont le nombre variait d'une zone à l'autre, et qui étaient également administrés par un triumvirat équivalent. Les secteurs étaient, eux, découpés en districts, aussi dirigés par un triumvirat. Puis venaient les communes, gérées par un comité du PCK, le niveau le plus bas de la hiérarchie, et sous elles les villages, ou plutôt des coopératives, des brigades mobiles, etc. "La création de zones et de secteurs est une innovation administrative mise en place sous le Kampuchea démocratique", a relevé l'Américain, reconnaissant, à la suite de Duch, que les statuts du PCK de 1976 devaient constituer un document "confidentiel", "le parti accordant beaucoup de valeur au secret". Chaque comité de zone et de secteur commandaient des unités militaires de la taille d'un régiment, qui se résumaient à de simples milices ("chlop") au niveau du district. "Tous les échelons étaient constamment enjoints par le Comité central de prendre des décisions concernant la sécurité intérieure." Et l'expert cite un extrait d'un exemplaire de la revue Drapeau révolutionnaire datée de mai 1978 : "Nous devons considérer comme essentiel le devoir d'attaquer les ennemis intérieurs, [...], chaque échelon du parti devant dès lors suivre la règle de conduire l'armée et le peuple à attaquer de tels ennemis et à les éliminer complètement, à les éliminer, à les éliminer, encore et encore, sans cesse afin que les forces du parti soient pures et [...] le soient à tous les échelons et à tout moment." Quant à la création de S-21, si l'accusé a déclaré aux juges d'instruction que l'ordre émanait de Son Sen et du secrétaire de la division 703 en août 1975, au regard des principes de centralisme démocratique et de collectivisme décrits dans les statuts du PCK, il paraît peu probable à Craig Etcheson que Son Sen ait agi de son propre chef mais plutôt sur ordre du Comité permanent. Néanmoins, le supérieur direct de Duch de mars 1976 à septembre 1977 (ensuite Duch sera sous les ordres directs de Nuon Chea) se trouvait, selon le chercheur américain, au carrefour du gouvernement, du parti et de l'armée en étant à la fois vice-Premier ministre pour la défense nationale, membre du Comité permanent du PCK, et enfin chef du personnel dans l'armée révolutionnaire. Cependant, souligne-t-il, la véritable autorité de Son Sen émanait de sa position au sein du PCK. Reprise demain matin. Petit remaniement au tribunal Un communiqué de presse des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) indique, lundi 18 mai, que Reach Sambath, jusque-là attaché de presse, est promu responsable de la Section des Relations publiques, responsable de l'ensemble des relations avec les médias et de la mise à disposition d'informations publiques concernant le travail des CETC, prenant la suite de Helen Jarvis. Cette dernière, impliquée dans la mise en place des CETC depuis 1999, est réaffectée en tant que responsable de l'Unité des victimes, suite à la démission de Keat Bophal de ce poste. Il est précisé que "d'autres postes sont en train d'être pourvus afin de renforcer les fonctions de l'Unité des victimes concernant le traitement des plaintes et demandes de constitution de parties civiles ; l'assistance et le soutien des parties civiles, notamment la représentation juridique ; et la préparation de recommandations sur les possibilités de regroupement des parties civiles dans le Dossier No 2".
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