 Proveang (Preah Vihear, Cambodge), le 5 juin 2008. Extraction illégale d'or dans une mine à ciel ouvert ©John Vink/ Magnum L'ONG environnementaliste Global Witness, véritable poil à gratter du gouvernement cambodgien, revient avec un nouveau rapport, au vitriol comme le veut l'usage, dont le titre annonce la couleur : "Pays à vendre : bienvenue au Cambodge" ! Son précédent - "Les ramifications familiales de la déforestation" - publié le 1er juin 2007, lui avait attiré les foudres des autorités de Phnom Penh, et son dernier né ne fait pas exception. L'organisation basée à Londres, qui dès 1995 avait commencé à dénoncer les opérations de déforestation illégales au Cambodge, avait dû fermer son bureau phnompenhois en septembre 2005 "en raison des tentatives concertées des autorités pour empêcher nos activités", avait alors expliqué Mike Davis, l'un de ses responsables. Les schémas de corruption institutionnalisée et les logiques claniques et familiales de l'élite à la tête du pays qu'elle avait mis au jour dans l'exploitation forestière s'observent, selon elle, aujourd'hui dans l'exploitation des ressources minières et pétrolières. L'ONG tire la sonnette d'alarme.
Près de la moitié du royaume aux mains du privé "En plus de quinze ans, 45% des terres du pays ont été achetées par des intérêts privés. [...] Les impacts sociaux et environnementaux ont déjà été dévastateurs" : c'est par ce constat sans appel que l'ancien observateur indépendant des forêts au Cambodge - dont le mandat avait pris fin en avril 2003 - ouvre son dernier rapport, publié le 5 février. Et l'octroi de ces concessions, ajoute Global Witness (GW), s'accompagne souvent de spoliations foncières, des milliers d'habitants étant déplacés chaque année dans le pays. Or, prévient l'ONG, une fois que ces ressources naturelles auront été épuisées, elles le seront à jamais. GW, dont les informations divulguées dans "Pays à vendre", épais de 70 pages, ont été collectées au cours de l'année 2008, reproche à une partie de l'élite au pouvoir, qu'elle qualifie volontiers de "cleptocrate", d'avoir "liquidé des concessions potentiellement de grande valeur" à des compagnies, et ce d'une "manière non transparente et hautement suspecte". En outre, ces industries extractives doivent s'acquitter de "bonus" (des paiements versés par une société au gouvernement en retour des droits d'exploitation de ressources pétrolières, une pratique courante dans le monde) et autres frais - dont le montant s'élèverait à plusieurs millions de dollars estime GW - qui n'apparaissent pas, de ce qu'a pu observer l'ONG, dans le Tableau des opérations financières de l'Etat du ministère cambodgien de l'Economie et des finances, qui présente les revenus annuels de l'Etat, pour les années 2006 et 2007. Le cas des exploitations minières Tous les sites d'exploitation minière inspectés par GW en 2008 appartenaient ou étaient contrôlés par des hommes politiques ou l'élite militaire, rapporte l'organisation, qui relève une implication "évidente et grandissante des Forces armées royales cambodgiennes" (Farc) dans ce secteur, notamment dans les provinces de Stung Treng, de Preah Vihear et de Pursat. Le détournement des zones protégées pour leur valeur écologique inquiète particulièrement GW. "Au moins 6 des 23 zones protégées du Cambodge abritent dans leur périphérie des formes d'activités d'exploitation minière." L'ONG rappelle l'historique de cette classification : un décret royal avait, en 1993, reconnu 23 zones "protégées" au Cambodge, soit 32 289 km2 en tout ; cependant, en août 2006, le prakas de 1994 sur les zones protégées qui interdisait toute activité minière dans leur périmètre a été annulé "sans bruit". Et comme ces activités n'étaient plus explicitement prohibées sous la loi 2001 portant sur la gestion et l'exploitation des ressources minérales, "cela a laissé les zones protégées dans un vide juridique", lequel a été "rapidement exploité"... La situation serait ainsi particulièrement préoccupante dans la province sylvestre de Mondolkiri, où quelque 21% du total des zones protégées auraient été convertis en concessions minières, souligne GW. Si au milieu des années 1990 aucun projet minier d'ampleur n'existait au Cambodge, le Conseil pour le développement du Cambodge - l'organe gouvernemental responsable d'encourager les investissements étrangers - a approuvé, pour la seule année 2006, 403 millions de dollars d'investissements dans le secteur minier, note GW. Selon les recherches de cette dernière, plus de 100 licences pour l'exploitation de minerais ont été accordées, sur lesquelles presque aucune information n'a été rendue publique par les ministères compétents ou par les compagnies concernées. A l'image du secteur forestier, ajoute-t-elle, ces compagnies sont aux mains de l'élite dirigeante du pays. Gaz et pétrole font tourner la tête Les ressources en gaz et en pétrole ont fait l'objet de nombreuses spéculations et d'un fort intérêt médiatique car leur exploitation pourrait servir de moteur de la croissance économique. Le Fonds monétaire international (FMI) a pronostiqué que les revenus tirés de la manne pétrolière pourraient graduellement augmenter de 174 millions de dollars en 2011 (date annoncée du début de l'extraction de pétrole dans le Bloc A, aux mains de l'Américain Chevron), jusqu'à un maximum de 1,7 milliard de dollars en 2021, avant de chuter rapidement après. L'industrie est balbutiante, mais les appétits sont déjà bien aiguisés. La malédiction de l'or noir, qui a fait des ravages dans des pays comme le Nigéria, est dans toutes les mémoires. Dans "Pays à vendre", l'ONG émet ainsi de profondes inquiétudes sur la viabilité de l'institution mise en place pour gérer les ressources en gaz et en pétrole, l'Autorité nationale cambodgienne du pétrole (ANCP), un organe "constitutionnellement suspect placé sous le contrôle direct du Premier ministre Hun Sen et de son adjoint Sok An". L'ANCP a en effet été établie en janvier 1998 par décret royal "seulement", déplore GW, sans passer par la case législative, l'Assemblée nationale. Elle est, de surcroît, "hautement politisée", aux mains de fidèles de Hun Sen, souligne-t-elle, tandis que le Parlement n'a aucun regard sur cet organe, lequel ne serait pas non plus en coordination avec les autres ministères, pas même celui des Finances. Ce décret royal aurait ainsi transféré la responsabilité du secteur pétrolier et gazier du ministère de l'Industrie vers cette nouvelle institution, et ce sans être justifié par "aucune explication officielle", fait valoir GW. Par la suite, deux amendements apportés aux Régulations sur le pétrole de 1991 balayaient les garanties que les allocations de ces concessions se fassent de manière transparente et équitable, tandis qu'une nouvelle loi sur le pétrole reste dans les cartons, ajoute-t-elle. Bref, explique GW, un voile opaque entourerait l'allocation de ce type de concessions, des secrets que l'ANCP garderait bien cachés. "Ce qui se sait néanmoins, précise GW, c'est que l'ANCP a attribué tous les blocs offshore du Cambodge qui ne font pas l'objet de conflits à des compagnies privées". Et des blocs, cette fois-ci onshore, continueraient d'être alloués autour du Bassin du Tonlé Sap ainsi que de nouvelles licences de blocs offshore dans la zone maritime de contestation entre le Cambodge et la Thaïlande. En outre, précise GW, "le gouvernement cambodgien a annoncé qu'il n'adhérerait pas à l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives" destinée à renforcer la gouvernance pour une meilleure transparence des paiements et des revenus générés par les industries extractives, en rendant ces informations accessibles au grand public et en favorisant le bon usage de cette richesse. Il en résulte une "transparence zéro" dans le processus déterminant l'allocation de concessions dans l'industrie pétrolière, conclut GW, qui attire l'attention sur le fait que certaines des compagnies concessionnaires élues ont "peu d'expérience dans le secteur du pétrole et du gaz et des moyens financiers non avérés" pour assurer l'exploitation de ces ressources. "Et dans certains cas, il n'est pas publiquement connu qui contrôle la compagnie ou bénéficie de ses activités." Avec pour conséquence, regrette l'ONG, le fait que le peuple cambodgien, qui "possède ces ressources naturelles", se retrouve sans voix au chapitre. Le silence coupable des pays donateurs Global Witness ne blâme pas seulement le gouvernement mais également les pays donateurs qui, rappelle-t-elle, apportent "une aide équivalant à près de la moitié du budget national du Cambodge chaque année", auxquels elle reproche de ne pas user de l'influence que leur octroie leur contribution au développement du pays "pour améliorer la gouvernance". Et GW de dénoncer un décalage entre les engagements faits au niveau international et les actions des donateurs au Cambodge à un niveau national. Pour justifier le fait qu'ils ne fassent pas davantage pression sur Phnom Penh pour mettre en place de grandes réformes bénéfiques au peuple cambodgien, les pays donateurs argumentent que recourir à un discours plus musclé précipiterait le Cambodge "dans les poches de son plus gros donateur : la Chine". Une excuse, selon GW, qui "néglige le fait que la Chine, en dépit de sa générosité, ne peut offrir au gouvernement cambodgien la respectabilité internationale qu'il recherche". A l'aune de ce qu'elle a pu observer dans le secteur forestier cambodgien, Global Witness n'affiche pas un grand optimisme. Malgré tout, elle veut croire que les dégâts déjà commis "ne sont pas encore irréparables", et que les revenus générés par ces secteurs profiteront au développement du Cambodge plutôt qu'à accroître la pauvreté. Elle recommande ainsi un moratoire sur toute nouvelle concession, un examen des concessions existantes, et une pleine transparence de l'allocation et de la gestion de ces biens publics. Et elle appelle les pays donateurs à redéfinir les termes de leur engagement avec le Cambodge. Réaction des autorités cambodgiennes : GW est "naïve" Sans surprise, le gouvernement cambodgien n'a pas apprécié ce dernier rapport de Global Witness, dont les responsables ont été décrétés "indésirables" sur le sol cambodgien depuis 2005. Le premier à tirer à boulets rouges sur cette dernière publication a été l'ambassadeur du Cambodge au Royaume Uni, qui a accusé Global Witness, dont le siège est à Londres, de mener une campagne "malveillante pour tenter de discréditer le pays et ses dirigeants". Nambora Hor appelle les différents organismes internationaux qui financent GW d'exiger un examen immédiat des politiques et activités de l'ONG. "C'est naïf de la part de Global Witness d'imaginer que les donateurs internationaux du Cambodge ne sont pas pleinement conscients de la façon dont le gouvernement royal cambodgien conduit ses affaires." Et le diplomate d'ajouter que son gouvernement "travaille dur pour établir un cadre solide et complet pour gérer les industries extractives". Il assure également que les revenus générés par l'exploitation de ces ressources naturelles serviront à améliorer les conditions sanitaires, sociales et le système éducatif pour le peuple cambodgien, "ce qui est très important pour une prospérité à long terme du Cambodge". Même réaction chez Khieu Kanharith, le porte-parole du gouvernement, pour qui GW prendrait les pays partenaires du Cambodge pour "des imbéciles" en les jugeant incapables d'évaluer la situation "alors que chaque projet mené au Cambodge est contrôlé et conduit avec l'aide d'experts". Une ONG devenue "trop politisée" "Global Witness est devenue trop politisée. Son objectif n'est pas de militer pour la bonne gouvernance mais d'attaquer personnellement le Premier ministre Hun Sen. Cette ONG, que nous avons déjà chassée du Cambodge, est tout simplement en mal de publicité. Elle agit comme un parti d'opposition !", tranche Khieu Kanharith. Le porte-parole accuse GW d'avoir cherché à "semer la confusion dans l'esprit du public en confondant licence d'exploration et licence d'exploitation". "Quand vous explorez, c'est souvent à vos risques et périls car, pour l'heure, on ne sait pas en quelles quantités ces ressources sont disponibles ! A ce jour, nous n'avons donc pas distribué de licences d'exploitation !" Le gouvernement cambodgien prendra-t-il des mesures contre ce rapport et ses auteurs ? Le ministre répond par la négative. "Qu'est-ce qu'on peut répondre ? Il n'y a pas grand-chose de précis dans leur rapport, et ils n'ont même pas regardé en détail la Loi sur le budget ! Nous préférons ne pas entrer dans la polémique."
"Pays à vendre : une opportunité qui n'attend pas" Au dos de son rapport "Pays à vendre", Global Witness s'est amusée à résumer sans détours les conclusions de ses enquêtes sur la gestion des ressources naturelles au Cambodge sous la forme d'une publicité. Sous le titre "A vendre", un texte dit : "Avez-vous de l'argent à investir ? Vous voulez un rapide retour sur investissement ? Sans aucune question posée ? : opportunité d'investissement exclusif, sites magnifiques avec campagne luxuriante et vues pittoresques, [...], discrétion garantie, [...] Contactez-nous dès maintenant ! N'attendez pas !" A côté du texte, trois photos, de forêt, de terre et de sable, toutes barrées du tampon "vendu"... Et en bas, l'inscription d'un site internet - www.countryforsale.net - où télécharger le dernier rapport de l'organisation.
Egalement sur Ka-set- La loi anticorruption, réclamée depuis plus de dix ans au Cambodge, sera-t-elle adoptée début 2009 ? (01-12-2008) - Plongeurs, scientifiques et villageois se mobilisent pour la protection des fonds marins du Cambodge (28-08-2008) - Quand l'extraction aurifère se fait aux dépens de l'or vert (12-06-2008)
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier