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Khmers du Massachusetts (5) : Ticket retour simple pour Phnom Penh
Par Stéphane Janin (Lowell, USA)   
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08-10-2008

Etats-Unis - Lowell - Deported Diaspora © Stéphane Janin

Lowell (Etats-Unis), 16 août 2008. A l'occasion de la Fête des eaux, des militants de l’association "Deported Diaspora" informent et sensibilisent les visiteurs sur le problème des déportations
© Stéphane Janin

Lowell (Etat du Massachusetts), mardi 5 août 2008, 19h30 -  On frappe à la porte de Chanthan, 32 ans, une Cambodgienne née dans un camp de réfugiés en Thaïlande et débarquée aux Etats-Unis en 1979 à l'âge de 3 ans. Un officier de police en civil, sans mandat de perquisition, demande à entrer pour voir le frère de la jeune femme, Chanthon, de deux ans son aîné. "Ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas là pour l'arrêter..." Chanthan hésite. Finalement, elle prétend que son frère n'est pas là. Elle l'ignore mais le quartier a déjà été bouclé par des agents des services de l'immigration et des douanes (ICE, Bureau of Immigration and Customs Enforcement). Dix minutes plus tard, Chanthon quitte la maison, menottes aux mains. Il sera peu après envoyé dans un centre de détention d'Otero County, au sud du Nouveau-Mexique, près de la frontière avec le Texas, soit à quelque 4 000 kilomètres de son foyer. Il n'est pas le seul, 15 Cambodgiens de Lowell ont été appréhendés le même soir lors d'un raid sur la ville. Ils risquent tous, à une date indéterminée, un renvoi au Cambodge, un pays que la plupart d'entre eux ont quitté il y a plus de 25 ans et qu'ils ne connaissent pour ainsi dire pas.


"Un système absurde"
Quel crime Chanthon a-t-il commis pour se retrouver sur la liste des indésirables que le gouvernement américain veut expulser du pays? D'après sa sœur, "pas grand-chose". Elle raconte. “Il y a 12 ans, mon frère rendait visite à des proches installés à Rhodes Island. Là-bas, il a traîné un temps avec des Cambodgiens de mauvaise réputation. Un jour, la police les a tous embarqués, mon frère avec. Les flics n'avaient pourtant rien contre lui : il n'avait aucun crime ni vol, il ne transportait pas d'armes ni de drogues. Il a passé deux semaines en prison, a été relâché et l'affaire classée. Mais c'est un immigré, qui n'a jamais sollicité la citoyenneté américaine et n'a pas pris la peine de renouveler ses papiers depuis un bout de temps..."


Depuis, Chanthon menait une vie tranquille, avec un emploi stable et la garde de ses deux petits garçons obtenue suite à son divorce d'avec sa femme. "C'est lui qui gagne les revenus nécessaires pour s'occuper des enfants ! C'est incroyable que le système puisse être à ce point aveugle et inhumain. L'envoyer en prison au Nouveau-Mexique, avec la menace d'une déportation, c'est absurde!», s'étrangle la soeur.

Le combat de Dimple Rana en faveur des "déportés"
Des histoires comme celle de Chanthon, il y en a partout aux Etats-Unis. La défense de ces "double peine", Dimple Rana en a fait l'un de ses combats. Avec trois amis, elle a fondé en mars 2008 l'association "Deported Diaspora", qui réunit un groupe de jeunes militants communautaires désireux de prévenir les déportations et de combattre cette procédure "de renvoi au pays" en vigueur aux Etats-Unis.


D'origine indienne et née sur le sol américain, Dimple Rana a grandi au sein d'une communauté cambodgienne, à Revere, une banlieue de Boston à 50 km de Lowell. "A l'âge de 11 ans, j'ai créé un gang, avec des Khméro-Américains, un peu par réaction au racisme et à la pauvreté ambiante. Je pensais qu'un gang me permettrait de faire face à ces injustices... Quatre ans plus tard, j'ai réalisé que ce n'était pas la bonne formule. Lorsque je suis revenue en ville après mes premières années universitaires, les gangs avaient versé dans la violence : ça a été un constat d'échec très difficile à accepter. Depuis, j'ai décidé de dédier ma vie à ce que j'appellerais 'le changement social'..."


Entre 2005 et 2007, Dimple séjourne au Cambodge où elle enseigne l'anglais et devient bénévole à l'association d'accueil des "returnees" ("Rap", devenue ensuite "Risp"), fraîchement rapatriés de force au Cambodge. Sur le terrain, elle prend conscience des conséquences de la déportation sur ceux qui en sont victimes, de leur déracinement et de la difficulté pour eux de recommencer une vie dans un pays qui est leur mère-patrie mais où ils n'ont jamais vécu.


Quand elle revient aux Etats-Unis, elle observe que les déportations s'y multiplient. "La déportation concerne potentiellement tous les immigrés non citoyens américains qui ont été fichés, ne serait-ce qu'une seule fois dans leur vie, par la police. Peu importe pour quoi, quand cela s'est passé, ou qu'ils soient détenteurs de la fameuse 'Green Card'. Posséder la carte de résident permanent ne signifie pas que vous êtes un citoyen américain! Et la loi est impitoyable pour les non-citoyens américains."

Des accords passés partout dans le monde
Aujourd'hui, seuls deux pays au monde n'ont pas encore accepté de signer un accord de déportation avec les Etats-Unis : le Laos et Cuba. Le Vietnam, longtemps opposé, en prend désormais le chemin. En mars 2001, le Cambodge signait un tel accord avec Washington. Depuis 2002, ce sont déjà 187 Cambodgiens des Etats-Unis qui ont été rapatriés. Les 15 Cambodgiens de Lowell arrêtés dans la soirée du 5 août 2008 pourraient s'ajouter à cette liste si l'ICE réussit à boucler leur dossier de déportation en moins de 90 jours. Au-delà de ce délai, le détenu doit être libéré.

Le détail de la loi "Ira-Ira"
La déportation fait partie, aux Etats-Unis, d'un arsenal de mesures sur l'immigration que l'Illegal Immigration Reform and Responsibility Act (une réforme communément appelée "Ira-Ira") a considérablement durci. Votée en 1996 sous la présidence Clinton, l'Ira-Ira établit, dans les grandes lignes, que :

- Les auteurs de délits mineurs ou crimes dits de "turpitudes morales" (ex : vol dans un magasin, fait d'alcoolisme sur la voie publique…) sont désormais éligibles à la déportation.
- Tout crime ou délit, même le plus mineur soit-il, est qualifié "d'aggravé" à partir du moment où il est commis par un non citoyen américain.
- La loi Ira-Ira est rétroactive : Un non citoyen américain peut être est éligible à la déportation pour un crime commis il y a même 20 ans, bien avant que la loi soit amendée.
- La loi Ira-Ira introduit la notion de "Due Process", signifiant qu'aucun candidat à la déportation ne peut bénéficier d'un examen de son dossier, qu'aucune considération ou circonstances atténuantes ne peuvent être prises en compte (comme le fait que la personne concernée soit soutien de famille ou mariée à un citoyen américain).

Des dispositions très controversées
Pour défendre ce texte de loi, les autorités ont l'habitude de servir un discours sécuritaire bien huilé qui trouve écho chez nombre de familles américaines. "Tous les individus qui sont appréhendés lors de ces opérations sont connus des services de police et d'immigration. Nos opérations ciblent des criminels et des membres de gangs qui ont contribué à une vague de violences qui secoue les quartiers…", expliquait le 9 août dernier Bruce M. Foucart, un agent spécial en charge des services d'immigration de Boston, dans les colonnes du journal Boston Globe.


L'argumentaire n'est cependant pas pour rallier tout le monde. A Lowell, ces menaces d'expulsion ont commencé à bouleverser la communauté cambodgienne. Certains de ses membres n'hésitent pas à parler d'injustice à l'encontre de ceux et celles qui ont souvent payé leur dette envers la société et ont depuis reconstruit leur vie.


A l'occasion d'une réunion de "Deported Diaspora" dans les locaux de l'Association cambodgienne d'aide mutuelle (CMAA) de Lowell, Niem ne mâche pas ses mots. Cette assistante thérapeute bilingue, arrivée au Canada en 1979 avant de partir s'installer dans le Massachusetts en 1994, explique pourquoi elle est "en désaccord total" avec cette loi sur l'immigration.

"C'est trop facile pour les Etats-Unis de se débarrasser ainsi des indésirables qu'ils ont eux-mêmes engendrés. Lorsque ces personnes sont arrivées ici, elles n'étaient souvent que des enfants, abîmés par la guerre et les camps de réfugiés. Et elles ont grandi ici. C'est bien la société américaine qui est responsable de ce qu'elles sont devenues et non pas le Cambodge! Pourquoi les traiter ainsi ? Ce dont ces personnes ont besoin, c'est d'aide pour se réinsérer...", s'emporte-t-elle, avant de rappeler le rôle que la communauté cambodgienne a joué, selon elle, dans la renaissance de Lowell, "une ville qui était quasiment sinistrée à notre arrivée. Et c'est comme ça qu'on nous remercie?". Sa conclusion est sans appel : "Il faut combattre cette loi, comme il fallait combattre les mesures ségrégationnistes entre Blancs et Noirs dans le passé! On ne peut pas prétendre être une démocratie, vouloir montrer le bon exemple partout dans le monde, et agir de cette façon !"

Des immigrés souvent démunis dans les centres de détention
Lors de la Fête des eaux de Lowell en août dernier, Dimple Rana et les militants de "Deported Diaspora" ont recueilli 600 signatures en faveur de la cause qu'ils défendent. "Les gens se sentent aujourd'hui bien plus concernés. Il faut se mobiliser et ne pas baisser les bras. Parce qu'après les arrestations, il y a encore des abus à dénoncer, commis dans les centres de détention. Nombre de détenus ignorent leurs droits et n'ont pas d'avocat, et ce n'est pas les services d'immigration qui vont s'en occuper…", relève Dimple.


Les services de l'immigration et des douanes (ICE) dépensent annuellement un milliard de dollars, en général au profit de compagnies ou groupes privés gérant les prisons, pour administrer sur l'ensemble du territoire américain la détention de plus de 27 500 immigrés, selon le site du réseau national Bill of rights defense committee.

Connaître ses droits...
Chanthan a, pendant près de deux mois, "remué ciel, terre et argent", selon son expression, pour faire libérer son frère.


"Lorsque mon frère a été arrêté, je suis allée le voir en Pennsylvanie où il était détenu. Là-bas, on m'a dit qu'il n'y était pas. C'était un mensonge, on n'a simplement pas voulu me laisser le voir. Quelques jours plus tard, il était envoyé au Nouveau-Mexique, à 4 000 km de Lowell !!!* Il a fallu que je trouve un avocat à distance qui accepte de s'occuper de son cas. J'en ai sollicité des dizaines et des dizaines, essuyant des refus pas toujours polis, manquant parfois de me faire arnaquer par des personnes peu scrupuleuses qui ont bien compris qu'on est loin, vulnérables et souvent prêts à tout  pour revoir notre proche. Finalement, j'ai trouvé une avocate au Texas, spécialisée dans l'immigration, une personne vraiment très bien. Au bout de 5 semaines, elle a réussi à le faire sortir! Je n'y croyais pas… Je pense que si les familles réussissent à trouver le bon avocat, les chances d'éviter la déportation sont plus grandes."


Au final, Chanthan a déboursé 2 000 dollars pour les frais d'avocat et 10 000 dollars à l'administration américaine pour obtenir la libération de son frère le 19 septembre dernier, une somme qu'elle récupérera si son frère ne se fait pas remarquer par les services d'immigration ou la police les trois mois suivant sa libération.


Chanthon, qui a perdu 5 kilos, a retrouvé ses deux fils et son travail. Il a frôlé la catastrophe. Malheureusement, tous n'ont pas sa chance d'être soutenus par une sœur aussi dévouée que Chanthan, maîtrisant bien l'anglais et capable de trouver rapidement des fonds, pour empêcher la machine d'expulsion de faire son triste travail.


* Mettre de la distance géographique entre les familles et les détenus afin d'éviter les contacts et de prévenir toute action judiciaire est une technique fréquemment utilisée par les services d'immigration américains.

 


1 Commentaire
Par françois 2009-06-11 19:33:20
merci pour cet intéressant article !
stigmatiser les populations d'origine étrangère, les faire passer pour des "sans-droits", on voit que ça marche encore dans nombre de démocraties occidentales...

par ailleurs je souhaite attirer votre attention sur un détail : déportation n'est pas la bonne traduction pour l'anglais "deportation" dans ce contexte.
expulsion est plus approprié. déportation a une autre connotation.
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