 Preah Vihear, 9 mars 2008. Avant l'arrivée des touristes et des pèlerins cambodgiens et thaïlandais, les bonzes se préparent à la prière. ©John Vink/ Magnum
Dans l'attente d'être classé au rang de patrimoine mondial par l'Unesco, le temple de Preah Vihear continue d'alimenter tensions et passions des deux cotés de la frontière. Les Thaïlandais, les plus nombreux à se rendre sur le site, depuis chez eux, s'y promènent en simples visiteurs, prenant soin d'éviter la question de l'appartenance de l'édifice multiséculaire ; les Cambodgiens s'y affichent en fervents patriotes, formulant des prières pour qu'en juin l'enregistrement sur l'auguste liste devienne réalité.
La route de latérite rouge, en bon état, vient mourir au pied du promontoire de la chaîne des Dangrek au sommet duquel se dressent fièrement les vestiges majestueux du temple longtemps disputé par les deux royaumes. Un chemin à forte densité caillouteuse prend la relève, qui mène au site où un panneau de l'agence de déminage CMAC accueille le visiteur et le dissuade de s'écarter des sentiers battus. On comprend pourquoi l'accès par la Thaïlande est le plus prisé... Dès potron-minet, quelques silhouettes se hissent en haut de la falaise, s'interrompant par intervalles dans leur marche pour reprendre leur souffle. Des bonzes, qui une fois arrivés, contournent la porte d'entrée du temple, à moitié écroulée, qu'un fil rouge de sécurité encercle. Les religieux connaissent le chemin, disparaissant à l'arrière du temple d'où leurs prières s'envolent dans une douce mélopée. Les Khmers sur le front Avec le retour de la polémique sur la “nationalité” de ce site sacré, les Cambodgiens ont repris le chemin du temple de Preah Vihear. Kong Vandy, une Phnompenhoise, a fait le voyage avec sa famille. Ce n'est pas le premier. Devant les fresques figurant des dieux, elle implore la bonté de ces divinités pour que le temple soit reconnu comme Cambodgien. “Ce temple a été construit par nos ancêtres. Aucun pays ne peut nous le réclamer !”, glisse-t-elle d'une voix feutrée, s'arrachant à ses méditations. Le vénérable Khan Yun, venu s'installer en 2003 au pied de ce décor majestueux qui domine de quelque 500 mètres la plaine cambodgienne, dit observer la fibre patriotique qui anime désormais ceux de ses compatriotes qui convergent vers ce lieu hautement symbolique. “Ils viennent prier pour que le temple reste dans le giron cambodgien, je les entends. C'est normal, on ne veut pas être dépossédé de notre temple !” Un pèlerinage Mais l'avenir du temple n'est pas la seule préoccupation de ces bouddhistes. Spéculateurs fonciers et commerçants se pressent sur le site pour s'assurer à coups d'offrandes et de baguettes d'encens de la bonne marche de leurs affaires. Tous les vœux y passent. “Un couple désireux d'avoir un enfant est venu se recueillir ici et je les ai revus plus tard au temple, qui remerciaient les esprits d'avoir accédé à leur requête...”, rapporte l'achar Sok, qui du haut de ses 75 ans incarne depuis un an le gardien des génies du lieu. Des Thaïs en pagaille Le week-end, dès 8 heures du matin, s'aperçoit une longue procession de Thaïlandais s'acheminant depuis leur territoire vers cette succession de sanctuaires reliés entre eux par un système de chaussées et d'escaliers. Ils sont près de 200 chaque fin de semaine à prendre d'assaut ce coin reculé, accolé à leur frontière. L'entrée sur le site leur est facturée 50 bahts (1,5 dollars) contre 10 dollars pour les étrangers. Ils s'y rendent le plus souvent en famille. Sam Chay, un guide thaïlandais, avoue omettre de préciser auprès de ses clients à qui appartient le temple. “Il est encore un peu tôt pour le dire… Et je n'ai jamais lu dans les livres d'histoire ni vu sur les cartes que ce temple était propriété du Cambodge”, se défausse-t-il, avant de faire la leçon : “Si ce temple relève du territoire cambodgien, alors il faudrait qu'ils le restaurent ! Il m'est difficile d'y faire venir des touristes car tout est en ruines, et certains endroits sont dangereux”. Susceptibilités à ménager Ros Heng, responsable du poste-frontière de Preah Vihear depuis 2007, raconte qu'un mois après sa prise de fonctions les autorités thaïlandaises ont décidé de fermer leur porte une semaine durant en signe de mécontentement. L'accès au temple avait été refusé à leurs militaires. “On ne laisse pas entrer des soldats en uniforme sur un site touristique, s'offusque le responsable. Leur présence pourrait effrayer les touristes. S'ils souhaitent visiter le temple, qu'ils le fassent en tenue civile !” Sur un ton narquois, il ajoute : “Porte ouverte, porte fermée… Les Thaïlandais font comme ils veulent, cela ne nous inquiète pas. On peut toujours avoir des touristes !” Revenu à plus de bon sens, Ros Heng reconnaît que l'accès au temple côté cambodgien est difficile, et que les touristes khmers ne font pas le poids numérique à côté des touristes thaïlandais. Un projet de développement de la zone est cependant sur les rails, qui relève des missions attribuées à la toute nouvelle Autorité nationale de Preah Vihear. “Il faudrait commencer par une grande séance de nettoyage du site. Les Cambodgiens reconnaîtraient alors la valeur de cet héritage !”, propose la Phnompenhoise Vandy. Si le site est classé par l'Unesco, il est à espérer que de véritables travaux de mise en valeur seront alors engagés.
Le bien né Chong Kaosou ? Son vrai nom est Bun Yaline mais ici tout le monde l'appelle Chong Kaosou, ce qui signifie littéralement “au bout du bitume”. C'est que Yaline est né il y a tout juste deux mois à la frontière khméro-thaïlandaise. Touch Nathalie, sa mère, sentant les contractions se faire plus pressantes, alla voir le gardien du poste-frontière thaïlandais pour lui demander de passer dans son pays accoucher entre de bonnes mains. “C'était en pleine nuit mais il n'en a eu cure. Il m'a dit que 'jamais' il ne me laisserait passer ! C'était par pure vengeance car le jour même, le côté cambodgien avait refusé à des militaires thaïlandais l'accès au temple”, se souvient la jeune mère, qui dût donner naissance à son fils seule, sous le clair de lune, au bout de la belle route thaïlandaise goudronnée qui mène au poste-frontière. Yaline a aujourd'hui deux mois et est déjà lié à une lourde promesse. “Il est né avec difficulté sur le territoire thaïlandais. Quand il sera grand, il devra récupérer ce sol qui est le nôtre !”, prophétise sa mère avec grand sérieux.
D'autres vestiges... “C'est mille riels, monsieur!”, réclame une vendeuse de tee-shirts installée près du temple de Preah Vihear. L'homme qui n'a encore fait aucun achat hésite, puis s'enquiert auprès de la commerçante de la raison de cette demande. Celle-ci se contente de pointer du doigt les toilettes dont il vient de sortir. Et pour mieux le convaincre de payer, elle ajoute : “L'eau est chère ici !” L'homme proteste, arguant qu'il n'a pas utilisé d'eau. La vendeuse hausse alors la voix et se lance dans une diatribe que seuls les mille riels pourraient arrêter. Par peur du scandale, l'homme s'exécute à contrecoeur. Trois WC, voici les seuls vestiges des infrastructures construites par les Thaïlandais du temps où ils géraient le site que les Cambodgiens ont accepté de conserver... Tout le reste a été détruit pour effacer toute trace de leur passage.
Un peu d'histoire Construit entre le IXe et le XIIe siècle, le temple de Preah Vihear a été occupé de 1949 à 1952 par la Thaïlande. Le 15 juin 1962, la Cour internationale de justice de La Haye décidait dans un arrêt que le temple relevait de la souveraineté cambodgienne. Dès 2001, le Cambodge a déposé une demande de classement sur la liste du patrimoine de l'humanité auprès de l'Unesco. En 2007, le temple a été reconnu comme répondant aux critères universels, mais il a été demandé aux autorités cambodgiennes de rédiger “un rapport d'étapes qui explique en détail comment elles géreront le site”, rappelle Philippe Delanghe, chef de l'unité culture au bureau cambodgien de l'Unesco. Un rapport qui a été remis fin janvier au Centre du patrimoine mondial. Avant le 15 mai, des réponses aux commentaires formulées par le Centre doivent être apportées. La décision sur le classement de Preah Vihear sera rendue le 4 ou 5 juillet 2008 à Québec (Canada).
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier