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Un combat solitaire pour préserver l'héritage des "Khmers Surin"
Par Sarah Oliveira   
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13-06-2008

Image
Phum Ponn (Surin, Thaïlande), le 15 avril 2008. Chaimongkol (à droite)
et Thong Luang (à gauche) feuillettent un manuel d'apprentissage du khmer
© Vandy Rattana

Les Khmers vivant dans ce qui est aujourd'hui le nord-est de la Thaïlande, appelés "Khmers Surin" par les Cambodgiens, seraient entre un et deux millions répartis dans plusieurs provinces. Alors qu'ils parlent de plus en plus le thaï au détriment du khmer, Chaimongkol Chalermsukjitsri s'est donné pour mission d'enseigner l'écriture khmère dans les villages de Surin. Ce Thaïlandais qui ne cache pas son origine khmère lutte à contre-courant contre l'oubli.

 

Pas de culture sans langue
"Si ce que j'ai fait est bon, préservez-le." Cette inscription d'une stèle de l'époque du roi Jayavarman VII retrouvée dans la province de Surin, Chaimongkol en a fait sa devise. En élaborant les cartes du nord-est de la Thaïlande pour le Geographic Information System à Bangkok pendant dix ans, il a pris conscience de l'héritage de ses ancêtres : temples pré-angkoriens, angkoriens, barays (réservoirs d'eau), routes anciennes… Mais pour lui, la source de la culture, c'est la langue. Et le constat est alarmant : à l'exception de quelques bonzes, rares sont les "Khmers Surin" sachant écrire le khmer. Les jeunes de la campagne comprennent encore plus ou moins la langue de leurs ancêtres mais parlent plus volontiers thaï…

"Il n'y a pas de culture sans langue, insiste Chaimongkol. Organiser tous les ans une fête des éléphants à Surin ne suffit pas. Si nous ne savons plus parler khmer, c'est comme une belle boîte qui ne contient qu'un épouvantail." Aujourd'hui, le seul endroit en Thaïlande où l'on peut apprendre à écrire khmer est l'université. "Plutôt que de rester assis et de regretter la disparition de notre langue, je préfère essayer de faire bouger les choses", explique Chaimongkol. En février 2007, il ouvre ainsi à titre bénévole une modeste école à Phum Ponn, un village de la province de Surin. La commune met à sa disposition un tableau et une télévision pour visionner des DVD d'apprentissage du khmer. Tous les samedis matins, 25 élèves - âgés de 9 à 44 ans - assistent avec assiduité à ses cours.
 
"Ils ont le khmer dans leur ADN"
Le plus difficile est de convaincre les parents de l'importance pour leurs enfants d'apprendre l'écriture khmère. Thong Luang, un des anciens du village de Phum Ponn qui enseignait aux côtés de Chaimongkol, se souvient qu'après la décision de la Cour internationale de justice de La Haye, en 1962 (qui avait statué que le temple de Preah Vihear relevait de la souveraineté cambodgienne), les Thaïlandais avaient brûlé des anciens écrits en khmer sur feuilles de latanier dans des pagodes de la région. Depuis, les bonzes n'ont plus osé enseigner le khmer. Selon l'historien cambodgien Michel Tranet, les vecteurs de la "thaïsation" sont la modernisation, la télévision et la scolarisation. Chaimongkol confie que certains "Khmers Surin" éprouvent même de la honte à parler leur langue, craignant d'être méprisés ou traités de "paysans". "Ils ont perdu leur fierté parce qu'ils ont été vaincus et dominés, explique Michel Tranet. Et qui écrit l'histoire ? Ce sont toujours les vainqueurs."

Tim, élève de Chaimongkol, jeune femme affable de 32 ans qui porte des lunettes aux verres épais, peut désormais lire des contes khmers. "Ils apprennent vite, je crois qu'ils ont ça dans leur ADN", plaisante le professeur. "Ce n'est pas facile pour les élèves les plus jeunes, nuance Tim, car ils ne savent pas bien parler khmer." Si l'occasion se présente, Tim espère enseigner le khmer dans l'école primaire où elle travaille. C'est là l'objectif à long terme de Chaimongkol : que les écoles publiques de la région proposent le khmer en option facultative. "A ce moment-là, je pourrai me retirer et vivre l'esprit tranquille dans mon jardin", assure-t-il. Mais la tâche est ardue. Les directeurs d'écoles paraissent enthousiastes mais n'ont encore pris aucune initiative à ce jour. "Je ne sais pas si c'est par manque de fierté ou de courage…", s'interroge Chaimongkol. Autre problème : les "Khmers Surin" sachant écrire le khmer et pouvant l'enseigner ne courent pas les rues.

Sur un fil d'équilibriste

Le parcours de Chaimongkol est atypique. S'il n'avait pas travaillé dans un camp de réfugiés à la frontière, il n'aurait jamais appris à écrire le khmer. "Quand je donnais des cours à Site II, les gens rigolaient en m'entendant prononcer certains mots. Alors, j'ai décidé d'apprendre l'écriture khmère avec un ami." Après deux ans passés à Phnom Penh, il réussit à jongler entre l'accent de Surin et l'accent du Cambodge. Les combats de 1997 le poussent à mettre un terme à ses études d'histoire, qu'il finançait en assistant un journaliste thaïlandais basé dans la capitale cambodgienne. Il se souvient qu'à Phnom Penh, quelques étudiants le considéraient alors comme un "traître".

En réalité, c'est bien par amour de la culture khmère que Chaimongkol vit de petits boulots pour se consacrer à l'enseignement de l'écriture khmère le week-end. Mais il n'est pas question pour lui de revendiquer l'indépendance ou le rattachement de Surin au Cambodge. "Comment pourrait-on demander cela ? Les Cambodgiens n'arrivent même pas à gouverner correctement leur pays. La plupart ne savent pas ce que cela signifie d'être Khmer…" Chaimongkol a conscience de marcher sur un fil d'équilibriste. Bien qu'il ne parle pas politique en cours, la langue pourrait être considérée comme un enjeu politique. Mais il se sent protégé par la Constitution du royaume thaïlandais.

Les quelques poils blancs de sa barbe attestent qu'il est entré dans l'âge de la sagesse. "A 20 ans j'étudiais. A la trentaine, j'ai fondé une famille. Maintenant, à la quarantaine, je n'ai plus peur de rien, assure-t-il. Auparavant, nous étions les maîtres de cette terre, on devrait au moins pouvoir préserver notre langue ! Nos enfants apprennent déjà le thaï de nombreuses heures à l'école chaque jour ; nous demandons juste quelques heures pour le khmer !"

Une course contre la disparition
L'historien Michet Tranet estime honorable l'initiative de Chaimongkol. "Mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan", note-t-il. Pour lui, les "Khmers Surin" sont un "peuple mourant". La "thaïsation" est un processus inéluctable et irréversible. "Pourquoi les 'Khmers Surin' continueraient-ils à parler khmer alors qu'ils en ont de moins en moins besoin ? En parlant thaï, la langue officielle de leur pays, ils s'assurent un avenir", souligne-t-il.  "J'ai bien conscience d'aller à contre-courant, ne cache pas Chaimongkol. C'est parce que j'ai la conviction que si nous ne sauvegardons pas le khmer, nous aurons bientôt des problèmes".

Ce n'est pas la faiblesse des moyens qui décourage Chaimongkol. Bien qu'il cherche des fonds, ne pas être financé par les autorités de Thaïlande ni par celles du Cambodge est pour lui un gage d'indépendance. "Une université de Bangkok m'a contacté pour m'informer que si j'enseignais le khmer en utilisant l'écriture thaïe, les autorités pourraient financer mon projet", confie-t-il. D'autres ont accepté, comme Thong Luang récemment, mais certainement pas lui. "Autant apprendre l'anglais en écrivant thaï ! lance-t-il par provocation. Je ne méprise pas l'écriture thaïe mais apprendre le khmer en écrivant thaï, à quoi ça sert ? Si on apprend le khmer, c'est pour apprendre le khmer !" Par ailleurs, ajoute-t-il, la prononciation de nombreux mots khmers ne peut être transcrite de manière satisfaisante avec l'écriture thaïe.

Dans son bureau, Chaimongkol accumule des livres - en khmer, en thaï et en anglais - sur tout ce qui touche de près ou de loin la culture khmère. Quelques beaux livres ont été offerts par la princesse Bopha Devi. Il espère un jour avoir les moyens de monter un institut culturel, qui organiserait des rencontres et des conférences en partenariat avec des organisations culturelles au Cambodge, "un peu comme les échanges entre l'Alliance française de Bangkok et le Centre culturel français de Phnom Penh". D'un côté, des étudiants cambodgiens pourraient venir enseigner le khmer quelques mois à Phum Ponn, ou y mener des recherches. De l'autre côté, les élèves de Chaimongkol pourraient faire un voyage-découverte au Cambodge et, si certains le souhaitent, poursuivre leurs études à Phnom Penh grâce à des bourses. A travers le maintien de la langue khmère dans le nord-est de la Thaïlande, Chaimongkol souhaite tout simplement construire un pont d'amitié entre les frères des deux côtés de la chaîne des Dangrêk.

 

Ka-set.info
 
 

Pour en savoir plus

Une école à l'ombre d'un temple khmer
Les cours de khmer de Chaimongkol dans le village de Phum Ponn se déroulent à quelques dizaines de mètres du plus ancien temple khmer présent sur le territoire thaïlandais, datant du Ve siècle. Il est entouré de palmiers à sucre. Le cadre donne tout son sens à l'apprentissage de l'écriture khmère. Chaimongkol explique à ses élèves les différences de prononciation entre le khmer de Surin et celui du Cambodge. Il a récemment ouvert deux nouvelles classes dans le village de Chruy, et une autre dans la bourgade de Svay. Il enseigne aussi le khmer à deux-trois élèves au chef-lieu de Surin.
Galerie de photos du temple (site personnel)

 


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