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Emmanuelle Nhean : de Phnom Penh à Paris, l'art khmer décliné en hymne à la joie
Par Laurent Le Gouanvic   
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29-12-2008

Emmanuelle Nhean © Laurent Le Gouanvic

Paris (France), le 11 décembre 2008. Emmanuelle Nhean, artiste-peintre
© Laurent Le Gouanvic
 

Du Cambodge à la France, Emmanuelle Nhean en a vu de toutes les couleurs. Mais celles qu'elle a retenues pour composer sa palette d'artiste-peintre symbolisent, plutôt que la douleur, la joie de vivre. "Représenter la beauté et les aspects positifs de la vie m'occupe déjà beaucoup trop pour avoir le temps de me consacrer à la souffrance", justifie cette Parisienne d'origine cambodgienne. Alors qu'elle vit depuis plusieurs années de son art, cette ancienne étudiante phnompenhoise en médecine a choisi d'emprunter un nouveau chemin artistique, conjuguant abstraction et figuration, sur le mode khmer. Une passion dont elle a fait sa profession, en France, et qu'elle considère aussi comme "un devoir" à l'égard de son pays d'origine, le Cambodge.

 

La médecine d'abord...
S'il fallait représenter, en quelques coups de pinceau, Emmanuelle Nhean, cette esquisse serait tout entière composée autour de son sourire : deux longs traits figurant ses yeux rieurs, deux petits cercles en guise de pommettes d'où courent deux sillons encadrant une large bouche embrassant le monde, le tout posé sur un auguste visage rectangulaire. Si ce n'était son ondulante chevelure noire, cette artiste-peintre ressemblerait à s'y méprendre au buste qui trône sur la bibliothèque de son petit appartement parisien, au-dessus de livres d'art et du Petit Robert : celui de Jayavarman VII, monarque qui régna sur l'empire khmer de la fin du XIIe au début du XIIIe siècle et fit bâtir hôpitaux et prestigieux temples, dont celui du Bayon.  

La vie de cette fille d'un colonel de l'armée républicaine de Lon Nol, réfugiée en France au début des années 1980, est pourtant loin de ressembler à celle du célèbre roi khmer. Elle rechigne d'ailleurs à la raconter, préférant disserter sur son œuvre, construite patiemment au fil des ans. Il y  aurait pourtant beaucoup à dire sur ce parcours qui a débuté de "façon ordinaire". "J'ai toujours aimé l'art. Mais au début, j'ai emprunté un chemin très classique. Je venais d'une famille aisée et mon souhait était d'avoir un solide diplôme, un bon métier, une jolie famille..." Après le lycée, la jeune femme se lance dans des études de médecine, histoire de compléter la panoplie des spécialités familiales, son frère et sa sœur étudiant la littérature et le droit. "J'étais sensible à l'art, mais je me disais : priorité au reste, je peindrai quand je serai à la retraite !"

En 1975, il n'est plus question ni d'art ni de médecine. Elle a 23 ans quand les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. Le 17 avril, elle se trouve aux côtés de sa famille et non à l'hôpital où elle s'occupait habituellement des blessés. Elle échappe ainsi au sort réservé à nombre d'étudiants, exécutés, et quitte la capitale cambodgienne sur ordre des soldats khmers rouges. Avec une partie de sa famille, elle survit, travaillant dans les champs dans la province de Takéo, à l'est du Cambodge.  

"Nous avons très vite compris ce qu'il fallait faire ou ne pas faire avec les Khmers rouges", raconte-t-elle. Son père, lui, en tant que haut responsable militaire lonnolien, n'aura pas eu le temps de camoufler son identité. "Des soldats khmers rouges l'ont reconnu et il a été emmené pour être exécuté."

Sur cette période, Emmanuelle Nhean est peu prolixe. "C'était comme tout le monde, à l'époque", résume-t-elle, avant de confier, s'excusant presque : "Jusqu'à présent, j'ai toujours refusé de raconter cela, hormis à mon entourage proche. Quand je me présente en tant qu'artiste, je veux avant tout montrer mes créations. Mais souvent, les gens se figent sur la déportation. Il faut sortir le Cambodge de là ! Nous avons vécu cela, nous l'avons surmonté. Maintenant, il faut retrousser nos manches et reconstruire ce pays !"

Grand bain culturel à Paris
"Après avoir traversé des choses aussi dures, plus rien n'était pareil", poursuit-elle toutefois, relatant très brièvement ses quatre mois passés dans un camp de réfugiés en Thaïlande, peu après l'entrée des Vietnamiens au Cambodge et la chute du régime khmer rouge, et juste avant son arrivée en France, à l'âge de 27 ans. A Paris, elle passe un brevet d'infirmière qui lui permet de trouver du travail puis s'inscrit de nouveau en médecine, pendant deux ans.  

Parallèlement à son métier d'infirmière qu'elle exerce la nuit, la jeune femme fréquente assidûment les galeries et les musées de la capitale française. Et a une véritable révélation. "En voyant toutes ces œuvres à Paris, je me suis dit : moi aussi je peux faire des choses. Et ce qui me fera avancer le plus, ce n'est pas la médecine mais l'art."  

Classicisme, impressionnisme, cubisme... Elle se délecte de tout et va de découverte en découverte, laissant d'abord ses sens agir, avant d'apprendre à maîtriser les différentes techniques, lors de cours. "Je me souviens de l'une des premières expositions à laquelle j'ai assisté sur Monet. Je suis myope et quand je mettais mes lunettes, je voyais les détails plus précisément, mais ça me paraissait moins beau. Inversement, quand je retirais mes lunettes, c'était flou mais tellement plus émouvant. J'ai compris qu'en changeant de vision et de façon de faire, on pouvait découvrir un autre monde. Au Cambodge, j'aimais déjà l'art, mais c'était comme instinctif, limité à un seul univers. A Paris, j'avais cela : l'ouverture sur le monde."

Une carrière d'artiste vite lancée
Soutenue dans sa démarche, entre autres, par son ex-mari, professeur et artiste-peintre, qui l'aide à "s'introduire dans le monde de l'art", elle expose une première série de toiles. "J'ai vendu la moitié de mes œuvres dès le premier jour, s'extasie-t-elle encore. J'ai tout de suite su que j'étais dans mon élément, que j'avais trouvé ma voie. Mes œuvres avaient un impact sur le public."

Peuple d'Angkor © Emmanuelle Nhean

"Peuple d'Angkor" © Emmanuelle Nhean

Le bouche-à-oreille fonctionne ensuite. Un éditeur français lui commande une illustration pour la couverture d'un recueil de textes asiatiques. L'épouse du directeur d'un grand groupe européen achète plusieurs de ses toiles, dont l'une sera choisie pour illustrer la carte de vœux officielle de la société... Elle est invitée à divers salons, représentant avec fierté son pays d'origine, le Cambodge ; se lance dans l'art des vitraux, avec une amie, et remporte un troisième prix dans un concours ; réalise des tapisseries très remarquées... "A chaque fois que je touchais à quelque chose, c'était magique !", s'exclame-t-elle, plissant les yeux.   

A l'écouter, tout cela ne serait que le fruit de rencontres fortuites et d'heureux hasards. Mais sa réussite, elle la doit aussi et surtout à une persévérance et un enthousiasme communicatifs. "Je travaille énormément, c'est vrai. Je dessine sans cesse. Comme un cow-boy qui, dans un western, tire sur tout ce qui bouge, je dessine tout ce que je vois !", plaisante-t-elle, prenant un plaisir évident à vivre au milieu de ses toiles aux couleurs chatoyantes, entreposées dans son petit appartement du 16e arrondissement de Paris comme autant de signes extérieurs de bonheur.

Donner une place à la culture khmère dans l'art contemporain
Emmanuelle Nhean s'est créé un univers à part, dans un nid douillet à la fois typiquement parisien et imprégné de culture cambodgienne. Elle n'hésite pas à reconstituer dans son petit salon, voire dans le couloir partagé avec les voisins, son immense "Sixtyque", six tableaux qui composent une seule et même œuvre, foisonnante, mêlant couleurs, motifs et symboles empruntés aux arts khmers traditionnels, au Cambodge contemporain et aux représentations picturales européennes. Une œuvre qu'elle a réalisée pour le salon de la Société des Artistes français, en tant qu'invitée d'honneur pour le Cambodge, et qui lui a valu la médaille de bronze du salon, puis le prix de la revue "Univers des arts".  

Ce "Sixtyque", comme les toiles qu'elle a accrochées aux murs de son appartement, constituent les étapes d'une quête que l'artiste s'est elle-même assignée : "parvenir à représenter l'art khmer dans l'art contemporain". "Pendant longtemps, à chaque fois que j'entrais dans l'art khmer, j'avais l'impression de copier", explique Emmanuelle Nhean, qui a d'abord suscité l'intérêt des collectionneurs grâce à ses tableaux abstraits. "Je me suis demandé comment sortir de cela, éviter de faire ce qu'on a toujours vu et tracer mon propre chemin pour parvenir à faire de l'art contemporain khmer. Cela m'a demandé plusieurs années de travail."

Aujourd'hui, tout en continuant à réaliser des toiles abstraites, elle dit "s'amuser à faire de la figuration pour plaire à ceux qui aiment l'abstraction et de l'abstraction pour ceux qui sont adeptes de la figuration", par le biais de l'art khmer. Son ardent désir d'unir culture khmère et art contemporain va cependant au-delà du simple jeu, admet-elle : "Je suis entrée librement dans l'abstraction mais je ressens un appel de la culture khmère. Pour moi, c'est comme un devoir".  

Peindre le bonheur plutôt que les affres du passé
Abstraite, figurative, européenne ou khmère, chacune de ses œuvres "a une petite histoire", souligne-t-elle, se remémorant le commentaire d'une dame d'origine cambodgienne, à la sortie de l'une de ses expositions : "Vos œuvres portent bonheur". Un compliment qui l'a particulièrement touchée, elle qui s'attache "à exprimer ce qui est beau" et "à amener quelque chose se situant au-dessus du quotidien, une part de rêve." Ainsi son tableau intitulé "Freedom" ("Liberté") représente-t-il au premier plan un corps de femme, inspiré des bas-reliefs angkoriens, portant le poids de tout un peuple libéré, massé derrière elle ? Plutôt que l'asservissement, l'artiste préfère représenter la libération, plutôt que la misère, la gloire. "Nous devons construire le XXIe siècle. Et le Cambodge doit participer à cela, comme les autres pays, avec son potentiel", martèle la dynamique quinquagénaire.  

Un retour au Cambodge empli d'espoir
Les maux qui minent le Cambodge - pauvreté, prostitution, corruption... -, elle les connaît, pour s'être rendue à plusieurs reprises depuis 1989 dans son pays natal. Mais ces voyages successifs ont aussi renforcé son espérance : "Je suis contente d'avoir vu le Cambodge évoluer, même s'il y a du bon et du mauvais. J'ai surtout pu constater qu'il existait encore des gens qui, malgré ce qu'ils ont vécu, ont gardé la volonté d'agir pour leur pays. Il faut travailler ensemble. Comme dit un proverbe cambodgien, 'on peut casser une baguette qui est seule mais on ne peut pas rompre un faisceau de baguettes'."  

Lors de son prochain séjour au Cambodge, probablement au cours de l'année 2009, Emmanuelle Nhean songe cette fois sérieusement à exposer à Phnom Penh, pour la première fois. Elle espère aussi tisser des liens avec les artistes cambodgiens contemporains, "découvrir" et "partager" avec eux, tout en apportant sa touche personnelle à ce qui est en train de devenir le nouvel art khmer, "une touche de vie, dans ce qu'elle a de beau et de positif".

 


Site personnel de l'artiste peintre Emmanuelle Nhean : www.nhean-khmerart.com

 


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1 Commentaire
Par belmkadem ahmed 2009-02-18 00:43:19
Salut l'artiste ! Vous êtes super
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