
Phnom Penh (Cambodge), le 11 novembre 2008. Réparation d'une pirogue lors de la Fête des eaux. Les Chams se sont rendus célèbres pour la qualité des bateaux qu'ils fabriquent © John Vink / Magnum Le soleil commence déjà à être haut, l'embarcation est à l'eau. Une longue pirogue - comme tant d'autres en cette veille de Fête des eaux - se prépare à partir pour Phnom Penh. C'est l'entraînement de la dernière chance. Pour donner à son équipe du cœur à l'ouvrage, un homme jovial au centre du bateau enchaîne petites chansons et grosses blagues, grivoiseries et contrepèteries, loin de l'austérité qu'on lui prête habituellement : il s'agit du bilal du village, celui qui appelle les fidèles musulmans à la prière quotidienne.
Comme le dynamique religieux, au village de Chroy Montrei, province de Kandal, on aurait préféré être connus pour les bateaux, plutôt que pour les activités terroristes pour lesquelles ont été condamnés il y a quelques années certains membres de son école coranique… Etonnant, finalement, que le monde ait davantage retenu ce bref épisode judiciaire encore enveloppé d'ombres, plutôt que la grande réputation de ses talentueux fabricants de bateaux de pêche qui ne s'est pas démentie deux siècles durant. Un renom qui s'étendait autrefois à l'ensemble du pays, et qui est évoqué dans quelques témoignages laissés par des explorateurs occidentaux.
Du bateau de pêche à la pirogue de course, il n'y a qu'une brasse… et un peu d'audace. Ici on a commencé à participer aux joutes seulement au début des années 1990, ce qui n'a pas empêché au "Chok Leng Moha Saen Chay" [le nom donné au bateau] de remporter la première place, deux fois de suite, alors que la Fête des eaux reprenait ses droits. Mais aujourd'hui, c'est à l'ombre de la nouvelle mosquée, élevée - comme c'est souvent le cas - sur des fonds de parents et amis installés aux Etats-Unis, que la vieille pirogue repose. "Maintenant les jeunes ne s'intéressent plus à la fabrication des bateaux", explique le bilal. On abandonne alors l'ancienne pirogue pour la nouvelle, fabriquée en dehors du village par des artisans khmers.
Un peu plus loin de ce côté du fleuve, à Chruy Changvar, les mêmes aveux s'entendent : "Avec la nouvelle législation en vigueur, c'est devenu impossible de faire venir le bois si près de Phnom Penh", confie à demi-mot un pêcheur cham de 40 ans qui, cette année encore, jouera de la pagaie pour son équipe. "Le bois est coupé à Kompong Thom et y est travaillé par des Khmers". Les rituels d'hommage aux esprits de la forêt normalement perpétués par ces artisans non musulmans apparaissent au premier abord peu en accord avec la croyance monothéiste de l'islam. Un mélange des genres qui ne dérange pas notre pêcheur-pagayeur : "L'essentiel est que nous, qui sommes musulmans, nous montrions notre respect à Allah". C'est donc au sein du village que le bateau est peint, décoré de représentations plus adaptées. Les nâgas disparaissent au profit d'un large répertoire floral… La présence d'yeux dessinés à la tête de la pirogue afin de "l'éveiller" est également interdite car elle peut conduire à l'association avec un esprit anthropomorphe, explique un autre athlète, bien gêné de constater, après vérification, que des yeux ont été peints sur sa pirogue, musulmane ou pas. Son collègue de pagaie se montre plus pragmatique : "Tu veux enlever les yeux de la pirogue ?! Tu as déjà vu un poisson aveugle filer droit ?!!!". Des yeux et un Dieu qui apparemment font bon ménage : cette année, le "Baksei Chamkrong" s'est refait une beauté grâce à ses cousins d'Amérique… et a raflé la première place. Une nouvelle qui, si elle rend fiers les Chams de Chruy Changvar, n'est nullement une surprise : déjà représentés voguant sur les bas-reliefs du temple Bayon, les Chams sont connus pour leurs talents de rameurs, au point qu'ils furent longtemps recrutés pour conduire les jonques du Palais royal. Un statut privilégié qui prit fin avec le protectorat et l'apparition d'autres moyens de transport.
Une réputation dont on relativise néanmoins la portée de l'autre coté de la presqu''île, où l'on a pourtant souvent fourni à la cour de nombreux rameurs. Un petit homme espiègle, barbichette taillée en pointe et turban sur la tête, bondit sur une pirogue qui doit rejoindre les quatre bras : il est temps de lui porter chance. Il est le hakem, chef de la mosquée, et, dans sa bénédiction, associe l'arabe, le cham et le khmer : "Que nous fassions un seul souhait mais que Dieu nous en accorde dix !", proclame-t-il. Mais déjà, au micro sifflant, il envisage le pire : "Que l'on ne se laisse pas prendre par la jalousie, que les gagnants et les perdants se réjouissent sans se détester, que la honte de perdre ne vous submerge pas !".
Avec seulement 200 familles, le petit village situé derrière la Régie des eaux de Phnom Penh peine à financer dignement une pirogue et des athlètes performants, face à une concurrence grandissante. "Autrefois il n'y avait pas autant de monde qui participait…", confiait en 2006 un fidèle spectateur.
En 2008 le "Dara Santchei Rasmei Mekong" n'a même pas participé aux courses, pour cause de bateau trop fatigué. "Mais l'an prochain, c'est sûr, on recevra enfin des donations pour financer les rénovations de notre pirogue et bien nourrir les sportifs !", reprend plein d'espoir notre passionné Hakem. C'est prometteur car les bases sont là : "Le style du chaew [pagayer debout], c'est vraiment notre spécialité à nous les Chams. Les Khmers, eux, ils ont du mal, ils préfèrent le Om Touk [ramer assis]".
Confirmant la règle, une exception - et pas des moindres - se trouve pourtant juste là, encore une fois à Chruy Changvar, près du pont. Il y avait bien une pirogue dans cette autre mosquée, réputée, mais celle-ci vieillissait, autant que ses pilotes, devant le désintéressement de la jeune génération. Il fallait réagir. Et c'est justement un jeune du cru qui, ayant bien gagné sa vie, a racheté la "Bopha Keang Khleang", lui a redonné force et dorures… et de dynamiques pagayeurs… pardon, pagayeuses ! Car non seulement le bateau est l'un des rares à être conduit par des femmes, mais en plus, son propriétaire cham est allé les chercher à Koh Touch, une île bien khmère.
"Je ne voulais pas que le village cesse de prendre part aux joutes, mais en même temps, plus personne ne voulait participer, même pas les femmes d'ici. Comme on est à proximité de Phnom Penh, les gens sont trop occupés par leurs affaires". Cet entraîneur improvisé va donc recruter une petite cinquantaine d'amazones de l'eau fortes déjà d'une solide réputation dans leur région. "Et c'est comme ça qu'on a pu monter la seule équipe de Chaew féminine ! Il n'y en a aucune autre. Ainsi, on peut maintenant dire que les femmes comme les hommes peuvent Chaew(er) !".
Leur pirogue s'approche de la jetée, pressée de se lancer. Ses jeunes rameuses s'impatientent, pas perturbées de ne pas avoir effectué les traditionnelles offrandes d'encens, de bananes ou de musique à l'avant de leur embarcation pour assurer leur protection : "On n'a pas peur !", explique à la hâte une grande femme, qui fait signe au propriétaire que le temps va manquer. Ceux qui auraient bien discuté féminisme avec celui qui a mis tout son cœur dans cette pirogue attendront : il s'en va prier Allah que sa pirogue file comme un nâga. Pardon… comme une nagi !
"Clichés chams", chaque troisième vendredi du mois sur Ka-set
1 - "Clichés chams" (1) : les illustres aïeux de Saeth Mith (22-08-2008) 2 - Des "Ta Arabes" venus des Indes (19-09-2008) 3 - Lorsque les gourmandises du Mawlid régalent les morts et les vivants (17-10-2008)
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