| Agée de 24 ans, originaire de la province de Kompong Cham, Chak Sopheap a reçu une bourse pour poursuivre un master en relations internationales, spécialisé sur les relations de paix, à l'Université internationale du Japon. En direct du pays du soleil levant, elle anime un blog très engagé dans lequel elle livre, sans tabou et sans langue de bois, ses impressions sur son nouvel environnement et sa terre d'origine, le Cambodge. Son ton libre et décomplexé lui vaut de compter parmi les "cloggeuses" les plus populaires de la Toile et des médias cambodgiens. Entretien... via Internet, forcément.
Ka-set : Sur votre blog, vous établissez des liens et des comparaisons entre le Japon et le Cambodge. En quoi cette expérience japonaise est-elle enrichissante, pour une jeune Cambodgienne ? Chak Sopheap : Depuis mon enfance, j'ai toujours rêvé d'étudier à l'étranger, aux Etats-Unis ou au Japon. Pour moi, les Etats-Unis représentent une terre d'opportunités où les gens peuvent jouir d'une liberté civile et politique. Vivre dans des pays étrangers m'aide à grandir et à comprendre comment une société peut fonctionner sous le même label de démocratie que celui revendiqué par le Cambodge. Le Japon, comme le Cambodge, a subi de graves dommages dans le passé, surtout durant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, il est devenu l'une des nations les plus florissantes au monde du point de vue économique. Moi qui viens d'un pays qui a connu un génocide et de nombreux conflits politiques, je me sens très inspirée par le modèle de croissance japonais. K7 : Depuis combien de temps écrivez-vous des blogs ? CS : J'ai commencé mon premier blog en mai 2007. Une amie essayait alors de promouvoir l'usage du blog dans un programme pour la jeunesse que je suivais. J'ai trouvé ça passionnant et je me suis dit qu'ouvrir un blog me permettrait d'assouvir mes passions : communiquer et débattre sur les sujets de société, en particulier la politique et la bonne gouvernance. La plupart du temps, je cherche à travers mes billets à refléter la réalité de la vie au Cambodge et à encourager le débat sur ces questions. K7 : Comment votre famille considère-t-elle votre activisme et votre vie de "cloggeuse" ? CS : Ma famille n'est pas trop conservatrice. Pour mes parents, l'éducation est primordiale, c'est pourquoi ils m'ont toujours encouragée à approfondir mes connaissances, autant sur la théorie que la pratique. Pour moi, c'est un moteur qui me donne envie d'apprendre davantage et de continuer à faire de mon mieux pour améliorer la société. Au début, ils étaient assez peu enthousiastes à l'idée de voir leur fille se lancer dans une carrière de défense des droits de l'Homme, c'était avant que je ne les convainque du bien-fondé de mon choix. Maintenant, ce sont les premiers supporters de mon travail de volontaire au sein de mon réseau Youth Network for Change [l'ONG pour laquelle Sopheap est volontaire, NDLR]. Ils me donnent le feu vert pour rester toute la nuit à y travailler s'il le faut. C'est rare dans une famille cambodgienne de laisser les filles veiller ou de les laisser voyager avec d'autres jeunes, inconnus. Leur confiance m'honore et m'incite à en faire plus. K7 : Connaissez-vous beaucoup de femmes qui, comme vous, s'engagent politiquement et utilisent Internet pour s'exprimer ? CS : Il y a un nombre croissant de bloggers sur Internet, aussi bien des filles que des garçons. C'est un exemple remarquable d'égalité entre les sexes dans le milieu des nouvelles technologies, un monde connu pour être dominé par les hommes. Plus les femmes seront présentes en ligne, et informées de ce qui se passe dans le monde, plus elles gagneront l'estime des autres et de l'estime pour elles-mêmes. En même temps, je viens de lire une étude qui se conclut ainsi : "Les hommes ont tendance à écrire sur tout excepté sur leur vie personnelle, surtout sur la politique, tandis que les femmes écrivent spécifiquement sur leur vie personnelle et leur développement". Cette idée découle d'un préjugé machiste. Les bloggers se distinguent par leurs préférences et leur accessibilité, non par leur sexe. K7 : Ne craignez-vous pas que le gouvernement ne durcisse son attitude vis-à-vis de l'Internet, notamment avec la loi actuellement en préparation, comme cela se passe en Thaïlande ou au Vietnam ? Pensez-vous qu'une loi soit nécessaire ? CS : Je pense que la multiplication des échanges sur le Web alarme le gouvernement et le conduit à réduire l'espace, comme pour les chaînes de télévision, de radio ou pour les journaux. Il y a eu un débat récemment autour du site représentant des dessins d'Apsaras aux seins nus. Le gouvernement a bloqué ce site, il semble donc qu'il y ait une tendance à durcir l'encadrement d'Internet. La plupart des Etats s'accordent pour dire que la globalisation est inévitable et l'économie de marché la meilleure façon de doper la croissance. Ils ne devraient pas faire d'exception pour les droits de l'Homme ou la liberté civique. Pour rester compétitif dans le marché mondial, l'accès à l'information et la liberté d'expression devraient être garantis. Ainsi, la "Grande muraille de feu" ["The Great Firewall", expression couramment utilisée pour évoquer la censure pratiquée par le gouvernement chinois, en référence à la Grande Muraille de Chine, NDLR] de la Chine ou la censure ayant cours en Thaïlande, au Vietnam ou même au Cambodge devraient être considérées comme des violations des droits de l'Homme dans ces pays. Cela peut aussi être considéré comme une barrière économique et sociale pour les citoyens. Il ne devrait pas y avoir de "Grande Muraille" construite au nom d'une protection nationale, comme dans le passé, surtout à l'ère du numérique. K7 : Les bloggers cambodgiens résident essentiellement à Phnom Penh. Il existe un fossé énorme entre les jeunes selon qu'ils sont citadins ou issus des campagnes, en matière d'accès aux nouvelles technologies. Pensez-vous que les idées distillées dans les blogs reflètent ce que pensent les personnes vivant loin des villes ? Comment faire pour réduire cette fracture numérique ? CS : Je suis d'accord, ce fossé existe. Il résulte en particulier d'un problème d'accessibilité et aussi d'une barrière de langue. Toutefois, je pense que tous les jeunes Cambodgiens font face aux mêmes épreuves, aux mêmes problèmes. Ils partagent la même structure sociale, les mêmes problèmes de chômage, d'éducation de mauvaise qualité, de corruption, de désordres sociaux comme les crimes, les escroqueries, les maladies infectieuses. Les jeunes des villes ont la possibilité de se faire entendre sur Internet, c'est la seule chose qui les différencie des jeunes des campagnes.
Les propos ci-dessus ont été recueillis lors d'entretiens par courriel et par chat Blog de Chak Sopheap : Sopheapfocus.blogspot.com Egalement sur Ka-set
Cloggers : les jeunes Cambodgiens ont trouvé leur voix sur le Net (02-03-2009)
Sur la Toile Blog de Chak Sopheap : Sopheapfocus.blogspot.com
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