Phnom Penh (Cambodge), le 22 février 2009. Uon Monyleap, habitante du Building, directrice du département éducation à l'ONG Mith Samlanh ©Stephanie Gée Ce sont des habitants du rez-de-chaussée du Building, à quelques encablures de la flamboyante Assemblée nationale du Cambodge, qui nous ont conseillé d'aller frapper à la porte de Mme Monyleap, située au deuxième étage. "C'est une intellectuelle, elle parle des langues étrangères et travaille pour une ONG !" Le personnage est ainsi posé, respectueusement, par le voisinage. Quand on finit par rencontrer la "savante" de la cage d'escalier, une fois n'est pas coutume, c'est elle qui nous interviewe. "Ne vous offusquez pas que je vous pose des questions, mais on ne sait jamais à qui on a affaire et il y a des journalistes qui déforment nos propos..." Cette quinquagénaire vit là depuis 1979 et y restera jusqu'aux dernières heures, assure-t-elle.
Des habitants dans la légalité Monyleap rappelle avoir obtenu son logement des mains du ministère de la Culture et des Beaux-arts, quand elle en est devenue une fonctionnaire au lendemain de la chute du régime khmer rouge. "Les gens confondent tout ! Notre situation n'est pas la même que celle des familles qui vivaient derrière nous, à Dey Krohom, [expulsées le 24 janvier]. Ici, ce sont à l'origine uniquement des fonctionnaires de la Culture qui occupaient les lieux. Au fil des ans, certains sont partis, ont vendu, et ça s'est mélangé." Plus d'un mois après cette éviction, l'épisode reste le plus discuté au Building, bien avant la question de la cherté de la vie. "C'est normal, cela nous renvoie en miroir le sort qui nous attend. Car un jour, ce sera à notre tour de partir. Mais je ne peux pas croire que nous serons chassés comme des malpropres car nous vivons ici tout à fait légalement. Si le marché que l'on nous offre alors n'est pas satisfaisant, nous protesterons !" Evidemment, elle sera triste de plier bagages après trente ans d'existence dans ce bâtiment, situé au cœur de Phnom Penh, avec pagode et marché sous la main. Le seul lot de consolation qu'elle verrait à partir serait de trouver à se reloger dans un endroit plus calme et plus sûr. Le coin du Building qui embarrasse La partie nord du Building a été déclarée "zone interdite" par les habitants du reste du bâtiment. "Généralement, on ne se rend pas là-bas. Mais si on croise l'un de ses locataires dehors, on se reconnaît et on se salue. Les jeunes filles d'ici n'ont pas le droit de s'y aventurer. Imaginez un peu : si elles y allaient, des clients pourraient se méprendre... C'est vrai que depuis que les prostitués et les drogués ont fait leur apparition dans cette extrémité de la barre, tout le Building a gagné la réputation d'endroit interlope. Nombreux sont ceux qui se font déposer dans les environs, n'osant pas avouer au conducteur leur véritable adresse. Il faut dire que c'est devenu gênant : les filles, aujourd'hui, n'hésitent pas à racoler ouvertement, hélant dans la rue tout homme qui vient à passer ! C'est dur à accepter, même si on n'a rien de personnel contre ces filles. Après leur arrivée au début des années 1990, ce sont les drogués qui ont fait leur apparition. Et qui dit drogue, dit criminalité..." Un quotidien dans la peur Avec son mari, elle a posé une solide grille métallique devant leur porte et ne cache pas vivre dans une certaine peur. "Je suis toujours sur mes gardes..." Cependant, elle comprend le désœuvrement de ces jeunes, parfois des provinciaux, qui, sans le sou et sans espoir de décrocher un emploi, sombrent dans des paradis artificiels, et la détresse de ces filles qui échouent sur le trottoir sans l'avoir choisi. Désormais, les cambriolages font partie du quotidien. "Il arrive que des voisins surprennent des jeunes en train de sortir paisiblement d'un logement avec télévision et autres équipements dans les bras en pensant qu'ils sont des proches des propriétaires. Quand ces derniers reviennent et constatent le vol, ils réalisent seulement leur méprise...", rapporte dans un petit rire las Monyleap. "Ils chapardent même les fruits et les bonbons laissés en offrandes sur les autels installés dans les couloirs... !" Après un cambriolage et une moto volée au parking payant du bas, sa famille est échaudée. Dans son foyer, on s'est organisé : l'un d'eux doit se sacrifier et garder le domicile la nuit tombée, invitation à l'extérieur ou pas. On est obligé d'élever la voix, soudain pris en étau entre le karaoké du bas qui a repris du service et des décibels - "il fonctionne tous les jours et souvent jusqu'à minuit" - et une ribambelle d'enfants qui ont pris d'assaut le couloir pour en faire une aire de jeux. Monyleap sourit. "Que voulez-vous faire contre le bruit ?" La force de l'habitude. Une "notable" discrète dans le voisinage Depuis 13 ans, Monyleap travaille à Mith Samlanh / Friends, une organisation locale qui travaille avec les enfants des rues et leurs familles. Elle s'est hissée l'an dernier au poste de directrice du département éducatif comprenant notamment les volets d'éducation informelle et de formation professionnelle. Ses deux filles, à l'image des parents, sont instruites. Les diplômes de la famille équivalent à des titres de noblesse au Building. Ici, on les tient en respect. Pour preuve, au mariage de l'une de ses filles, en octobre dernier, tous les voisins sans exception, "même ceux qui s'entendent comme chien et chat", sont venus. L'anecdote est suffisamment éloquente pour que Monyleap ne disserte pas plus longuement sur le sujet. Il est d'ailleurs difficile de la faire parler d'elle. Cette mère de famille a cependant su se préserver d'une exposition de sa vie privée et du qu'en-dira-t-on. Ainsi s'il est connu de tous qu'elle travaille en ONG, nul ne sait qu'elle s'occupe d'enfants des rues, qui n'ont pas toujours la cote chez ses compatriotes. Quand elle a rejoint Friends en 1995, c'était avec certaines appréhensions, se souvient-elle. "Puis je me suis vite rendu compte que ces enfants étaient avant tout des victimes de la société, privés d'affection, de soins, de nourriture..." Aujourd'hui, elle n'imaginerait pas faire autre chose. Toute son énergie, Monyleap la passe à encourager ces jeunes marginalisés à étudier, "sans discrimination", pour qu'ils puissent s'offrir un ticket de réinsertion sociale. Et à leur expliquer leurs droits et leurs devoirs. "Au départ, c'était dur. Il a fallu commencer par leur inculquer les règles de politesse, par leur apprendre à dire 'bonjour', 'au revoir'... Mais sur la durée, quelle satisfaction que d'aider autant de jeunes à avoir une vie meilleure !" Quand Monyleap se promène dans les rues de Phnom Penh, il n'est pas rare que d'affectueux "maman" la saluent à son passage, sortis de la bouche de ces jeunes auxquels personne ne prête attention. "Quand je les entends m'appeler 'maman', à chaque fois ça m'émeut profondément..." Les gens du Building Fonctionnaires, commerçants, artistes, prostitués... Ka-set donne la parole, chaque mois, dans la chronique "Les Gens du Building", aux habitants d'un haut lieu urbanistique de la capitale du Cambodge Phnom Penh, le "Building blanc", dont la disparition prochaine a été annoncée.
- Les gens du Building (1) : Il était une fois à Phnom Penh deux Buildings - Les gens du Building (2) : Echec et mat sur café noir - Les gens du Building (3) : Au salon des belles-de-nuit - Les gens du Building (4) : La probité pour bâton de vieillesse - Les gens du Building (5) : Linda met les jeunes à la console - Les gens du Building (6) : Hun Sarath, la voix d'or de l'immeuble - Les gens du Building (7) : Vichhat, fils du Building et fier de l'être (26-12-2008) - Les gens du Building (8) : Sokchea le sculpteur et la guerre des barricades (30-01-2009)
|
Par hachem
Par Achey
Par Ben du Cambodge