Phnom Penh (Cambodge), le 23 août 2008. Dans un salon de coiffure, on coiffe et on panse les bobos © John Vink / Magnum
Cheveux longs méchés, délicatement dégradés, fleurant bon les soins capillaires. Maquillage absent, à l'exception d'un vernis noir incongru sur les ongles de pied. Sobriété des vêtements à mille lieues des tenues affriolantes qu'affectionnent ses clientes. Navy (prénom changé à sa demande), jeune fille sage de 24 ans, coiffe tous les soirs à partir de 17 heures les prostituées du Building, à Phnom Penh. Elle parle de son activité avec réserve, sur le bout des lèvres.
De la calculette au shampoing L'idée de transformer le minuscule appartement familial du Building en salon de coiffure, elle la doit à sa mère. Navy avait choisi des études de comptable, dans une université privée de Phnom Penh, où elle est aujourd'hui inscrite en quatrième année. "Pourquoi comptable ? Parce que c'est plus facile de trouver un boulot !" Sa mère ne s'y est pas trompée. Elle avait vu avec quel enthousiasme sa fille aimait donner dans son temps libre un coup de main à une coiffeuse alors installée dans ce même couloir du 2e étage du Building. Il y a un an, elle a réaménagé leur logement, tapissant les murs de miroirs et achetant tout le nécessaire à coiffure comme dans n'importe quel autre boîte à coupe.
"Je vais finir mes études mais je me demande à quoi pourra bien me servir un diplôme de comptable dans mon salon de coiffure !"
Depuis un an, la Battambangaise d'origine a recomposé son emploi du temps. Le matin, cours à la fac où elle jongle avec les chiffres, l'après-midi, cours dans un centre de coiffure où elle perfectionne son jeu de ciseaux, et le soir, mise en pratique.
"Pour l'heure, je sais couper les cheveux, maquiller mais j'en suis encore au stage de l'apprentissage pour les coiffures sophistiquées exigées pour les cérémonies de mariage." Ses talents suffisent ici à satisfaire une clientèle demandeuse de coupes simples, cheveux lissés, tressage de nattes à l'occasion. La demoiselle aux bonnes manières n'est pas la seule à exercer au Building mais, dans ce coin de Phnom Penh, la demande de ce type de service est particulièrement importante.
Une clientèle entre paillettes et châtaignes En une soirée, une dizaine de belles-de-nuit défilent dans le salon de Navy. Avec leurs têtes à rafraîchir et leurs bobos d'une vie déjà bien écorchée à dissimuler sous le fard. "Je vois des parents emmener leurs filles au Building..." et repartir sans leur progéniture mais avec quelques billets en poche. La jeune coiffeuse observe à distance ce ballet de prostituées qu'abrite le Building, et en parle avec circonspection. Froide et lapidaire, elle confie que ces filles sont de plus en plus jeunes. Pour nombre d'entre elles, à peine sorties de l'adolescence.
Quand une prostituée en a gros sur leur coeur, elle se laisse à vider sa colère devant le miroir. Ou quand elles viennent à plusieurs, elles s'ouvrent à ces mains qui les coiffent sur la misère de leur quotidien. "Il leur arrive d'être battues par des clients, me racontent-elles. Elles ont aussi des problèmes de drogue... J'ai pitié d'elles." Navy les écoute, et s'est imposée comme règle de ne jamais faire de commentaires.
La coiffeuse se souvient de l'histoire que lui a confiée l'une de ces nymphettes. Alors qu'un client l'entraînait loin des lumières de la ville, redoutant un viol collectif comme elles sont nombreuses à l'avoir déjà expérimenté, elle a sauté de la moto roulant à vive allure, et s'est gravement blessée. Silence. Petite moue. "Je n'aime pas cette ambiance, j'en ai assez d'entendre les insultes des proxénètes envers les filles qui fusent à tout vent..." Elle assure se moquer du profil de ses clientes - "prostituées ou pas, ce sont des femmes comme les autres" - mais dit rêver de s'échapper de cet endroit, d'ouvrir un salon "ailleurs". "En attendant, je dois économiser", poursuit-elle, pragmatique.
Une coiffeuse compréhensive mais avertie Parfois, Navy doit faire du beau avec des têtes abîmées sous les coups d'un compagnon ou d'un client trop violent. Avec sa palette de maquillage, elle leur rend leur beauté. Et quand une prostituée s'est fait battre, celle-ci lui demande de changer son style de coiffure pour chasser le mauvais oeil. Et ce principe vaut dans l'autre sens. Une coupe de cheveux qui "marche" bien sera conservée à l'identique aussi longtemps qu'elle assurera chance et succès.
Autre superstition qui a la vie dure chez ces jeunes filles : ne pas faire de compliments sur leur beauté. "Si l'une d'entre elles s'aventure à louer les charmes d'une de ses copines, cette dernière lui répond affolée : 'Ne me dis pas ça, sinon je n'aurai pas de clients ce soir !'" Navy dit comprendre leurs craintes. "Toute atteinte à leur beauté signifie la fin de leur gagne-pain... "
La famille semble être à l'aise avec la clientèle qu'attire le commerce de leur fille. De toute façon, ils ne se faisaient pas d'illusion. Au Building, ce sont avant tout les prostituées qui courent constamment derrière de salvateurs coups de peigne.
L'ennui, c'est qu'il y a quelques mauvais payeurs parmi ces filles. A peine Navy a-t-elle fini de les coiffer que certaines s'en vont en tapinois. La jeune coiffeuse ne se décourage pas et a appris à récupérer son dû. "Quand je les ai retrouvées, je les oblige à me payer en haussant le ton de ma voix jusqu'à les faire infléchir", explique-t-elle calmement mais fermement. Déterminée, mais pas inconsciente. Si la friponne est protégée par des voyous sans scrupules, Navy l'avisée ne tentera alors rien contre elle. Elle connaît trop bien le voisinage fait de fripouilles, camés et proxénètes cambrioleurs à leurs heures, et sait qu'il ne faut pas leur chercher querelle. Sur un ton qui depuis le début ne trahit aucune émotion, la coiffeuse confesse qu'elle ne sort jamais le soir. Pas d'escapade nocturne, pas de problèmes : l'adage est éprouvé.
Navy a assez parlé, nos questions commencent à l'embarrasser. Elle refuse de se laisser prendre en photo. Malgré nos suppliques, elle reste inflexible. On comprend alors qu'elle ne veut pas être reconnue car, en dehors du Building, ses amis ignorent tout de son univers, de cette adresse qui lui fait honte. Car dans cette vie qu'elle mène ailleurs, le Building n'a pas droit de cité.
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