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Boeung Kak : les jours du plus grand lac de Phnom Penh sont comptés
Par Zineb Dryef avec Chan Soratha   
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18-09-2008

Image

Takmau (Kandal, Cambodge), le 17 septembre 2008. Des résidents de Boeung Kak appellent le Premier ministre Hun Sen à intervenir afin d'empêcher leur prochaine éviction
© John Vink / Magnum

Boeung Kak, le plus grand lac de Phnom Penh, ses guesthouses et son dédale de paillottes ne seront bientôt plus qu’un souvenir, happés par une modernisation que veut mener à grand train la ville pour gagner le titre de grande capitale régionale. Place aux buildings qui s’élancent dans les airs, aux centres commerciaux, bureaux et banques, vus au Cambodge comme autant de gages d’un développement économique prometteur. Le coup de balai sur ce grand quartier d’un urbanisme anarchique devrait laisser à quai plusieurs milliers de familles, priées de partir en échange de compensations que plusieurs estiment largement insuffisantes. Une résistance s’est organisée chez les riverains, un combat dont l’issue est pourtant déjà connue. Etat des lieux.


Un lac de 90 hectares va disparaître
Des toits de tôle et de briques recouvrent les berges le long du lac Boeung  Kak. Des cloisons fines séparent les familles les unes des autres. Une pièce de 8m2, un hamac et quelques ustensiles. Moli vit ici depuis 1995. Ce soldat à la retraite se débrouille comme il peut pour survivre. Deux de ses quatre fils lui assurent une petite aide financière régulière. Il demeure imperturbable lorsqu'il évoque la menace d'une expulsion : "Je partirai lorsqu'on me dira de partir mais je ne sais pas où j’irai." Personne n'est venu le voir pour lui demander de quitter sa maison. Ni pour lui proposer des aides.

 

Ils sont nombreux à Boeung  Kak à avoir appris par les médias que des menaces d'expulsions pesaient sur eux. Et à avoir constaté, impuissants, que d'énormes tuyaux déversaient du sable dans le lac depuis le 26 août. Un vaste projet de remblaiement du lac a été validé par la mairie de Phnom Penh en 2007. Pour 79 millions de dollars, le promoteur cambodgien Shukaku Inc. a obtenu un bail de 99 ans pour exploiter quelque 133 hectares dans cette zone. A ce grand lac de 90 hectares et à ses milliers de petites paillottes succéderont des tours, des hôtels et un immense centre commercial. Il ne restera que 10 hectares d’étendue d'eau. Tel est le plan annoncé par la municipalité de Phnom Penh. Le nom de ce quartier a été tout trouvé par les sociétés exploitantes : New City of East (la nouvelle ville de l’Est).

 

Mais pour mener le projet à bien, il faut d'abord faire partir la population. 700 familles selon la mairie, 4 225 familles selon le Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme (HCDH). Soit près de 20 000 personnes. Les locataires, nombreux, ne sont pas pris en compte par la municipalité ce qui explique en partie le fossé entre les chiffres des uns et des autres. L'organisation  Amnesty International, de son côté, dénonce ce qui pourrait être "la plus grande expulsion forcée de l’après-guerre au Cambodge".

 

La majorité des Cambodgiens ne disposent pas de titres de propriété
De part et d'autre des rails désaffectés - la gare ferrovière longe le lac - on s'entasse dans un chapelet de minuscules habitations en bois et de commerces exigus : c’est le quartier pauvre de Boeung Kak, le village n°4. Beaucoup se sont installés autour du lac à la fin des années 80, grossissant le bidonville déjà existant. Ils se revendiquent propriétaires de leurs maisons. Mais comme pour la majorité des Cambodgiens, aucun document officiel ne le prouve. En 2003, une étude du ministère de l'Aménagement du territoire sur l'ensemble du Cambodge a montré que si "71% des personnes interrogées se déclarent propriétaires", toutefois "seules 5,4% sont en possession d'un titre de propriété".

 

Cette situation s'explique par l'histoire foncière de ce pays de plus de 13 millions d'habitants. Ce n'est qu'en 1993 que l'Etat a officialisé la reconnaissance au droit à la propriété privée, aboli en 1975 par la dictature khmère rouge. Sans titres de propriété ni cadastre précis, les litiges fonciers se sont multipliés et les expulsions de populations généralisées partout dans le pays. Depuis 2001, une loi foncière octroie pourtant un titre de propriété aux personnes résidant régulièrement sur une terre depuis plus de 5 ans. Afin de protéger les ressources naturelles d'une surexploitation anarchique, l'article 15 de la loi foncière de 2001 stipule que ces ressources sont un bien inaliénable de l'Etat et qu'elles ne peuvent être louées plus de 15 ans.

 

Aujourd'hui, ce sont ces lois que font valoir les ONG qui dénoncent unanimement le remplissage du lac et l'expulsion de ses habitants. "Beaucoup ne possèdent pas d’actes de propriété mais sont légalement propriétaires des terrains de Boeung  Kak", explique Choug Chou Ngy, l'avocat des résidents. Payé par Housing Rights Task Force, une coalition d'ONG impliquées dans la lutte contre les expulsions de populations et la défense du droit au logement, il entend engager une procédure judiciaire pour faire reconnaître les droits des habitants de Boeung  Kak : "L'Etat ne peut pas faire n'importe quoi avec ces terres. Selon la loi, elles ne peuvent pas être confisquées à ses propriétaires. Le Boeung Kak est une ressource naturelle, il ne peut être privatisé. On va faire invalider le contrat qui lie la municipalité à la compagnie Shukaku. Si le développement porte atteinte aux droits des populations, c'est que ce n'est pas un bon développement."

 

8 500 dollars pour quitter le lac ? "Pas question !"
Aucune négociation préalable n'a été menée entre les autorités de la capitale et les habitants. En guise d'indemnités, Shukaku Inc. et la mairie proposent deux solutions: un relogement en périphérie de Phnom Penh assorti de 500 dollars sonnants et trébuchants ou un paiement forfaitaire de 8 500 dollars.

 

"Il n'en est pas question", tempête Lyi. Derrière son haut comptoir en bois, le jeune homme dénonce une situation injuste. Propriétaire avec sa famille - 15 personnes - d'une confortable guesthouse dans le quartier touristique de Boeung  Kak, il refuse de partir dans ces conditions : "La vie est chère maintenant. On ne peut rien faire avec 8 500 dollars. Si je pars, je ne sais pas où je vais aller, ni ce que l'on va devenir. Notre affaire tourne bien ici. Notre adresse est citée dans les guides." Des touristes déjeunent sur la terrasse, depuis laquelle on peut apercevoir le début des travaux. "Ils ont coupé les arbres pour placer leurs tuyaux", s'agace Lyi. Lui, a grandi dans le coin. Il a vu les gens arriver, s'installer, débroussailler et créer de petites pistes boueuses pour les motos. "Je préférerais qu'ils nettoient le lac plutôt que de le voir nettoyé de sa population."

 

Combien exigent-ils pour partir? Samedyi, employée dans une guesthouse, vit dans un 25m2 avec cinq enfants qu'elle élève seule. Considérant les relogements en périphérie comme une "arnaque", elle attend 2 000 dollars par mètre carré, soit 50 000 dollars. Comme beaucoup, son adresse à Boeung  Kak indiquée sur son livret de famille vaut comme preuve de propriété. Elle a manifesté avec une cinquantaine de résidents devant la mairie au début du mois de septembre pour réclamer des indemnités revues à la hausse. Les autorités avaient alors promis de prendre en considération le mécontentement des riverains. Elle n'a eu depuis aucune nouvelle. Lorsque Samedyi voit le camion chargé de meubles et de matelas de sa voisine Roeun démarrer, elle se contente de soupirer.

 

Des camions chargés de meubles commencent à partir
Cette infirmière de 55 ans, dont le mari est retraité, a accepté les 500 dollars et l'offre de relogement de la municipalité à Borey Santepheap II, nouveau quartier situé à 20 kilomètres de la capitale." La maison est très bien là-bas, l'air est pur. Mes quatre enfants pourront aller travailler dans les usines textiles." Précieuse aussi la délivrance d'un titre de propriété en bonne et due forme. "On ne pourra plus jamais m'expulser et si je n'aime pas la nouvelle maison, je pourrai toujours la vendre." Dans le voisinage, on regarde d'un oeil dubitatif ces dizaines de familles qui acceptent les propositions de la Shukaku Inc. Des familles expulsées d'autres quartiers de la ville (comme celui de Bassac) ont déjà été relogées à Borey Santepheap II. Si les témoignages sont assez favorables à ces immeubles neufs, les habitants se plaignent de l'inactivité qui y règne. Pas de commerces alentour, pas de moyens de transport, pas de travail. Reclus hors de la ville, les anciens pauvres de Phnom Penh sont désormais les nouveaux pauvres de sa périphérie.

 

Dans son rapport de 2007, le HCDH estimait qu'au 31 décembre 2006, 58 promoteurs exploitaient 943 069 hectares dans 15 provinces du Cambodge, soit 5,2% de la superficie du pays et 14,5% de ses terres arables. Parmi eux, le sénateur Lao Meng Khin, directeur de la Shukaku Inc., désormais locataire pour 99 ans de Boeung  Kak. Selon ce même rapport, le sénateur est également directeur de la Pheapimex Co Ltd qui a précédement obtenu 415 025 hectares d'exploitations dans les provinces de Kompong Chhnang, Pursat et Mondolkiri.

 

Lors du colloque de l'AIMF (Association Internationale des Maires partiellement ou entièrement francophones) en 2006 à Montréal, une présentation de Phnom Penh insistait alors sur l'intégration de Boeung Kak à l'identité de la ville. En présence du gouverneur Kep Chuktéma, l'accent était mis sur la préservation de cette cité des eaux et sur sa diversité minérale et végétale. "Phnom Penh peut s'enorgueillir de posséder un patrimoine paysager de qualité et d'une grande diversité qui fait davantage défaut à la majorité de ses voisines", avait-il alors été déclaré.

 

Les risques d’inondation vont s’accroître à Phnom Penh
Depuis, prise dans une frénésie immobilière galopante, Phnom Penh se métamorphose. Des tours en construction, des banques, de grands hôtels pour ressembler davantage aux  capitales de la région. Le prix des terrains en centre ville est en augmentation constante et les promoteurs pressés.

 

Ainsi, aucune étude d'impacts environnementaux n'a été conduite par le ministère de l'Environnement avant la validation du projet. Cette étude, pourtant obligatoire, vise à mesurer et limiter les impacts négatifs de tout projet de cette ampleur. Le lac étant l'un des plus importants réservoirs naturels de Phnom Penh, COHRE (Centre of housing rights and evictions) met en garde contre les risques d'inondation dans la capitale. Le ministre de l'Environnement lui-même, Mok Mareth, avait protesté dans les colonnes de la presse cambodgienne en avertissant des risques pour le système d'évacuation des eaux de la capitale. Depuis, son ministère se tait et se décharge de toute responsabilité en renvoyant toute question vers la municipalité. Egalement muette.

 

Là aussi, les ONG dénoncent l'illégalité du projet. L'article 8 de la loi de 1996 sur la protection et la gestion des ressources naturelles rend obligatoire l'étude d'impacts environnementaux et souligne que "les ressources naturelles du royaume du Cambodge - terre, eau, air - doivent être conservées, développées, gérées et utilisées de façon durable et rationnelle".
"Ca monte, j'ai peur d'être inondée." Assise sur son lit en bois, récupéré après le départ de ses voisins, Ouk Mony observe que le niveau du lac augmente depuis le lancement des travaux, à travers une large ouverture sur l'un des pans vert de sa maison. Elle vit sur le lac avec sa fille. Toutes deux sont séropositives. Soutenue par une ONG locale, cette institutrice peut ainsi bénéficier d'une trithérapie. Locataire à Boeung  Kak depuis quinze ans, elle paye 30 dollars par mois. Dans quinze jours, Ouk Mony doit quitter les lieux. Son propriétaire a accepté l'offre à 8 500 dollars.

 

Ka-set.info
 
 

Pour en savoir plus

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- Les riverains de Boeung Kak demandent l'intervention de Hun Sen (17-09-2008)
-
La propriété au Cambodge en quelques dates (19-02-2008)
- Des organisations s'insurgent contre les expulsions forcées (19-02-2008)
- Un terreau peu favorable à une résolution rapide de la question foncière (19-02-2008)

 

De la prise de conscience à la contestation
Les riverains de Boeung Kak, aidés par les ONG, multiplient les manifestations et conférences de presse depuis la fin du mois d'août. Après deux manifestations devant l'Hôtel de Ville de Phnom Penh, près de 150 résidents se sont rassemblés près de la résidence du Premier ministre Hun Sen pour l'inviter à intervenir dans ce dossier.
Un site internet sert d'appui à cette campagne et des centaines de T-shirt et d'autocollants "Save Boeung Kak Lake!" sont distribués. Les habitants de Boeung Kak sont représentés par 14 délégués chargés de mener les négociations - jusque-là inexistantes - et de communiquer avec les médias.
Les ONG locales, les associations humanitaires internationales et le HCDH condamnent unanimement le projet de la municipalité de Phnom Penh. Pourtant, le projet a été signé en 2007. Pourquoi avoir attendu un an avant de se montrer offensif? L'avocat des résidents de Boeung Kak accuse la municipalité de n'avoir transmis que peu d'informations sur le sujet et de faire pression sur les habitants en ayant entamé le début des travaux à la fin du mois d'août. Pour autant, le discours des irréductibles est très pacifiste. "Nous ne sommes pas là pour nous battre mais pour discuter et négocier" répétaient les manifestants regroupés devant la résidence du Premier ministre Hun Sen mercredi 17 septembre.
 

 


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