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Entre errements et abus, la prudente reprise des adoptions au Cambodge par la France
Par Zineb Dryef   
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02-10-2008

Cambodge - orphelinat - adoption © John Vink / Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 17 janvier 2008. Orphelinat financé par une riche héritière américaine
© John Vink / Magnum

Ka-set révélait la semaine dernière le cas d’un enfant cambodgien adopté hors procédures légales par un couple français. La famille biologique du petit Sothy leur avait confié l'enfant contre 1000 euros. Ce cas prouve qu’en dépit d’une législation stricte et de l’adhésion du Cambodge à la Convention de la Haye, le pays demeure un marché aux enfants qui a contraint plusieurs pays à y suspendre les procédures d’adoption. Rencontre avec des adoptants, des responsables d’ONG et d’orphelinats pour faire le point.

 

Un verre de thé glacé ruisselant à sa gauche, le directeur de l'orphelinat sommeille la tête posée contre la vitre poussiéreuse de son bureau. Au bruit sec de la porte qui s'entrouvre, il se réveille d'abord lentement puis, avec empressement, reboutonne sa chemise à la vue du visiteur. Il met la main sur sa carte de visite, la tend, puis se redresse: "Asseyez-vous." Il se veut concentré et attentif: "L'adoption... mais vous venez d'où?" "De France". Il hésite avant d'annoncer qu'il est interdit de visiter les orphelinats. "L'ambassade dit que vous n'avez pas le droit d'être là", corrige-t-il pour se débarrasser de toute responsabilité. Ici, dans cet orphelinat à la périphérie de Phnom Penh ou ailleurs, les responsables affichent le même air embarrassé lorsqu'un Français évoque les questions d'adoption dans leurs établissements.

La France semble en effet expérimenter une politique nouvelle en matière d'adoption au  Cambodge. Après une décennie chaotique durant laquelle des dizaines d'abus et de scandales ont été enregistrés, la France a suspendu toute procédure d'adoption au Cambodge en 2003. Plusieurs enfants, dont les parents étaient encore vivants, avaient ainsi été adoptés par des étrangers. Les nourrissons, principalement des filles, étaient majoritairement abandonnés par des familles contre de l’argent ou plus simplement kidnappés. Le 8 juin 2006, un protocole de coopération sur l'adoption a donc été signé entre les ministres français et cambodgien des Affaires étrangères, lequel a permis une  réouverture "progressive et sécurisée des adoptions", selon les mots du Quai d'Orsay. Cet accord a notamment mis fin aux procédures individuelles et impose désormais aux candidats à l'adoption de passer par l’Agence Française de l’Adoption (AFA) créée en 2006 ou auprès du seul OAA (organisme autorisé pour l'adoption) impliqué au Cambodge, "les Amis des Enfants du Monde".

La France a signé un protocole pour limiter les abus
Par ailleurs, depuis le mois d'août, la première volontaire de l'adoption internationale s'est installée à Phnom Penh pour 2 ans. Ces "Peace Corps à la française" voulus par Rama Yade, secrétaire d'Etat française aux droits de l'Homme, ont pour mission de favoriser l'adoption et de venir en aide aux ONG spécialisées dans la protection de l'enfance. Une réforme annoncée en grande pompe l'été dernier suite aux résultats catastrophiques de l'AFA. En 2007, les adoptions françaises dans le monde ont chuté de 20,6%, leur nombre s'établissant à 3 162 enfants adoptés. Une déception énorme pour les familles et une confirmation de la réputation contestée de cette nouvelle agence. En attendant, dans les ONG dédiées à l'enfance, on ne sait pas encore très bien quel est le rôle de cette volontaire.

La France, au Cambodge, doit désormais répondre à deux urgences: permettre aux familles françaises de voir leur procédure d'adoption aboutir et éviter les abus du passé.

"Ah, les Français! Avant 2003, ils étaient partout, c'était le temps des combines", se souvient M.Toui, gérant de la Rega Guesthouse (célèbre pour avoir servi de décor au film Holy Lola de Bertrand Tavernier qui racontait le parcours d'un couple d'adoptants français au Cambodge). "Ils s'installaient dans les hôtels, parlaient d'adoption tout le temps et, surtout ils voulaient aller trop vite." L'homme sourit en racontant les histoires de couples faisant le tour des orphelinats pour "choisir" leur bébé ou de ceux qui déboursaient jusqu'à 10 000 dollars pour tenter de concurrencer les Américains."C'est fini maintenant. Les adoptants français viennent quand c'est leur tour. Au compte-goutte."

Désormais, pour un Français désireux d'adopter au Cambodge, la marche à  suivre est stricte: une demande adressée à l'AFA ou à un OAA enregistré par le royaume. La famille doit ensuite attendre -parfois plusieurs années - que les agences et les autorités cambodgiennes procèdent à un apparentement - proposition d'enfant. La famille en est alors informée et peut se rendre sur place pour boucler l'adoption (passeport et visa) et récupérer l'enfant.

Trop de candidats, peu d’enfants
Ça, c'est pour la théorie. En pratique, la France doit faire face à deux gros problèmes au Cambodge: les demandes affluent pour une offre restreinte et le Cambodge n'a pas tout à fait assaini son système d'adoption.

De 1999 à 2003, le nombre d'adoptions a varié entre 31 et 228 par an, selon le Quai d'Orsay. En dépit de l'absence de cadre légal en 2006 - le protocole signé n'a été appliqué qu'à partir de mai 2007 - 28 visas ont été accordés à des enfants à "titre exceptionnel."  Un "exceptionnel" que l'association Enfance et Familles d'adoption (EFA) qui regroupe 11 000 familles adoptives juge inacceptable: "Les adoptions réalisées ces trois dernières années au Cambodge l'ont été en violation des règles établies tant par la France que par le Cambodge." Dès 2006, l'EFA avait protesté via des communiqués. Les familles avaient alors répondu sur le forum du site internet de l'Efa. Dans ce message datant de 2007, les familles justifiaient ainsi leur adoption hors procédure légale : "Depuis la fermeture de l'adoption en 2003, les orphelinats sont saturés et beaucoup ne peuvent plus accueillir de nouveaux enfants. Que deviendront-ils ? Abandonnés à la misère, dans la rue, à la prostitution, enfant esclave, sur la décharge de Phnom Penh ?" En fait d'action, les familles s'étaient rassemblées en un collectif très actif et avaient entamé une grève de la faim plutôt médiatisée. Alain Peligat, célèbre pour avoir participé à l'équipée de l'Arche de Zoé au Tchad, en faisait partie.

Mettre l'ambassade devant le fait accompli - un bébé recueilli de façon indépendante dans un orphelinat - ne suffira plus. Les autorités françaises n'ont plus envie d'avoir à faire à ces parents prêts à tout pour adopter un enfant. Mais elles ne semblent pas avoir les moyens de satisfaire ceux  disposés à attendre. "Il n'y a personne pour nous soutenir, nous aider ou nous donner des explications. Quand on est le millième sur une liste d'attente, on ne sait plus quoi faire. On essaye de se débrouiller par nous-mêmes", tempête Julie, candidate à l'adoption en Asie. Elle s'est lancée avec son mari dans cette longue bataille depuis près de cinq ans. Son agrément arrive à terme et elle n'a toujours pas de réponse de l'AFA. "Je me demande parfois si les démarches individuelles ne sont pas plus efficaces. J'ai toujours respecté les procédures mais là je sature."

L’Hexagone concurrencé par les pays étrangers
Au Cambodge, en 2007, 26 visas ont été accordés pour des enfants adoptés par des familles françaises. Depuis le début de l’année 2008, ce sont 12 visas qui ont été accordés, la dernière adoption ayant été validée le 27 août 2008. Des chiffres très bas comparés à l'Italie. 163 enfants ont été adoptés par des familles italiennes en 2007 et 147 en 2006. Contre 26 adoptions françaises en 2006. Comment expliquer cette différence? L'une des six agences italiennes dédiées à l'adoption au Cambodge, le Centro Italiano Aiuti all'Infanzia (CIAI), passe pour être l'une des plus sérieuses. Dans le vaste hall de leurs locaux de Phnom Penh, quelques photos de bébés adoptés sont accrochées près d'un panneau où sont punaisées des dizaines de photos d'enfants parrainés.  

Antonio Piccoli, responsable de l'organisation, précise d'emblée que la première mission du CIAI est de protéger les enfants cambodgiens. Deux personnes s'occupent des affaires d'adoption et le CIAI en finalise moins de dix par an. L'agence ne travaille qu'avec un seul orphelinat public par mesure de  précaution: "On sait d'où ils viennent ce qui n'est pas le cas dans tous les orphelinats cambodgiens. On respecte les lois italiennes et cambodgiennes. Elles sont plutôt strictes et c'est mieux comme ça. Les adoptions individuelles sont interdites, il faut passer par une des agences italiennes."

Au coeur de Phnom Penh, un orphelinat public compte 72 enfants, dont 4 nourrissons. La dernière adoption était italienne et les 4 bébés sont déjà apparentés à des couples italiens. Que sont devenus les parents biologiques de ces enfants? "Morts", tranche la directrice de l'établissement. Un responsable italien nuance: "Beaucoup sont effectivement orphelins mais pour les autres, on ne peut pas être sûrs. Ni des raisons de l'abandon, ni du réel abandon. Les agences transmettent le nombre d'enfants recherchés aux orphelinats. Qui trouvent... Ca s'apparente un peu à un bon de commande." Cynisme? Peut-être mais pour l'heure, l'adoption au Cambodge reste suffisamment opaque pour dissuader les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la Suède d'y reprendre les procédures d'adoption.

"Rien n'a changé", accuse Naly Pilorge, la directrice de la Licadho, l'une des plus importantes organisations de défense des droits de l'Homme du pays. Plaintes à l'appui, elle dénonce le trafic d'enfants dont le Cambodge souffre toujours: "Le problème de l'adoption au Cambodge, c'est que le système est fondé sur la demande. Les familles et les agences réclament des enfants; les orphelinats se mettent à leur recherche. Depuis les années 2000, le gouvernement dit que ça va changer mais il ne suffit pas de légiférer. Tout le système est à revoir: il faut des bases de données, du personnel formé, une autorité centrale. Aujourd'hui, on ne sait même pas combien d'enfants sont adoptés au Cambodge!"

Depuis le début de l'année, la Licadho a enregistré 4 cas de trafic d'enfants en vue d'une adoption. A titre de comparaison, 2 cas de trafic sexuel et 3 de trafic d'enfants pour le travail ont été notés. Naly Pilorge précise que les chiffres sont très en-deçà de la réalité puisque "les gens ne se précipitent pas pour se plaindre à la Licadho. Ce sont des cas isolés".

Malgré plusieurs coups de fil passés au bureau des adoptions du ministères des Affaires sociales et en dépit d'un entretien avec l'un de ses responsables, aucune réponse chiffrée ne nous a été transmise. Selon nos informations, il y aurait environ 250 adoptions internationales par an. Les principaux pays d'accueil sont l'Italie, l'Autriche et la France. Dans les années 2000, plus de 2000 adoptions étaient finalisées chaque année. En tête, les Américains. Une époque dont un diplomate européen estime qu'elle a été catastrophique pour le pays: "Il y avait des milliers de nourrissons dans les orphelinats. On ne sait pas d'où ils venaient. L'adoption américaine déséquilibre tout. La pression est telle qu'elle développe les trafics."

La faible implication des OAA français au Cambodge
Le problème majeur de l'adoption au Cambodge reste son prix. Plus le Cambodge se fait strict, plus le prix des bébés augmente car, dans les faits, législation ou pas, tout se monnaye. Pour accélérer une adoption, les familles déboursent de 1000 à 7000 euros. Selon le mode de procédure choisi. On peut croiser la route d'"intermédiaires" qui mettent directement les familles adoptives et biologiques en contact ou verser une somme conséquente à un orphelinat pour "réserver" un enfant. Ces sommes sont pudiquement qualifiées d'"aides" ou de "dons".

Les familles sont d'ailleurs obligées de verser "un don" à l'orphelinat "fournisseur". Une somme qui permet aux orphelinats de s'en sortir. Les aides publiques sont en effet insuffisantes; le gouvernement ne verse que 5 euros par mois à chacun des 8000 orphelins du royaume. Les ONG étrangères  financent également des orphelinats publics ou gèrent leurs propres établissements.

Si l'Italie parvient à faire de "bons résultats", c'est notamment en raison de l'implantation de ses agences d'adoption dans le pays et de l'aide qu'elles apportent aux orphelinats. La France n'est représentée que par un seul OAA et l'AFA n'a pas de représentant dans le pays.
 
Isabelle, sur liste d'attente au Cambodge, parle d'hypocrisie: "On se demande à quoi sert l'AFA... C'est à se demander si la France prend la peine de se renseigner sur un pays avant d'y envoyer des adoptants. Ca ne sert à rien d'être moralisateur ici. Peut-être qu'en théorie, on a raison de ne pas vouloir "acheter" des enfants mais en attendant, des gamins crèvent de faim dans les orphelinats ici. Il faut les aider, mettre de l'argent pour permettre leur adoption. Ce n'est pas du trafic, c'est de l'humanitaire." Elle ajoute que "l'argent versé sert aussi à aider les enfants qui n'auront pas la chance d'être adoptés".

Le pays a besoin de temps. Dans son rapport sur l'adoption , Jean-Marie Colombani signalait à ce propos: "Au mieux, ce n'est pas avant 2009-2010 que les adoptions internationales pourront être gérées de manière parfaitement fluide et transparente. C'est d'ailleurs l'analyse tant de l'ambassade des Etats-Unis que de la délégation de l'Unicef à Phnom Penh." C'est donc de la patience qui est demandée aux familles souhaitant adopter au Cambodge.

Mille dossiers sont en attente pour le pays à l'AFA. Pour 2008, la France ne parviendra à finaliser qu'une trentaine d'adoptions. Un chiffre en conformité avec la volonté d'avancer prudemment et de procéder à toutes les vérifications idoines dans ce type d'affaires. Mais que les familles en attente d'enfants trouveront sans doute trop bas. En 2006 pourtant, l'EFA mettait déjà en garde: "Compte tenu de sa faible population, de son histoire et de ses coutumes, le Cambodge est potentiellement un petit pays d'adoption."

 


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- Les procédures d'adoption obscures incitent toujours à l'abandon d'enfants (23-09-2008)

 

La législation cambodgienne concernant l'adoption
Pour l'heure, l'adoption internationale est régie au Cambodge par le sous-décret du 14 mars 2001 portant sur l'adoption d'un nouveau-né ou d'un enfant orphelin par des étrangers. Les couples mariés de 25 à 55 ans et les célibataires de 40 à 50 ans sont autorisés à adopter à condition de ne pas avoir déjà plus de deux enfants. L'article 13 précise que "le titulaire adoptant peut généreusement et volontairement apporter une contribution financière au ministère des Affaires sociales, du travail, de la formation professionnelle et de la réinsertion dans l'intérêt des nouveau-nés ou des enfants orphelins".
Le Cambodge s'est déclaré favorable à l'adoption d'une nouvelle loi concernant l'adoption internationale et le gouvernement, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, a fait savoir en 2007 que le système serait entièrement refondé et l'adoption nationale - régie par le Code civil - adaptée aux exigences de la Convention de la Haye dont le pays est signataire depuis avril 2007.
L'interdiction des procédures individuelles, stipulée par la Convention de la Haye, ne concerne cependant pas les expatriés. Les Australiens, les Américains ou les Britanniques résidant régulièrement au Cambodge peuvent donc adopter des enfants en dépit de la suspension des procédures par leurs pays d'origine. Certains Français utilisent également ce vide juridique pour entamer des procédures individuelles.
L'un des points majeurs de ce texte est le suivant : "Les adoptions visées par la Convention ne peuvent avoir lieu que si les autorités compétentes de l'Etat d'origine ont constaté, après avoir dûment examiné les possibilités de placement de l'enfant dans son Etat d'origine, qu'une adoption internationale répond à l'intérêt supérieur de l'enfant."
Au Cambodge, les chefs de villages ont pour mission de s'occuper des cas d'enfants abandonnés ou en difficulté. Aujourd'hui, le royaume en compterait environ 530 000 dont la majorité est recueillie par des membres de leurs familles élargies. Sur les 11 000 enfants ayant échoué dans l'un des 204 orphelinats du pays ou dans des pagodes, un peu plus de 8000 sont pris en charge par des institutions publiques.

 

 
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