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Les procédures d'adoption obscures incitent toujours à l'abandon d'enfants
Par Jérôme Boruszewski (correspondant au Cambodge du quotidien français La Croix)   
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24-09-2008
Assise entre les poteaux de sa maison sur pilotis, Bopha* extirpe d'une pochette plastifiée précieusement conservée la photographie de son fils de sept ans. Sur l'image, Sothy*, vêtu d'un kimono blanc de karateka, semble heureux. La famille française, à qui cette Cambodgienne de 38 ans a accepté de confier son enfant l'an dernier en vue d'une adoption, lui a fait parvenir cet album cet été, en l'informant que le petit est scolarisé dans son pays d'accueil. C'est pour ainsi dire les seules nouvelles dont la maman dispose. Son fils oublie peu à peu sa langue maternelle et ne peut plus communiquer avec sa famille d'origine, qui ne maîtrise pas le français. La France et le Cambodge ont fixé des règles précises pour les adoptions. Mais les deux pays les appliquent mal. Résultat, des abus perdurent. Enquête.


"La famille française nous a donné mille dollars"
"Je suis contente. Comme je suis pauvre et que j'ai beaucoup d'enfants, mon fils aura un meilleur avenir en France", explique Bopha, en terminant sa vaisselle. Elle et son mari travaillent la terre dans un petit village situé à moins de 100 km de Phnom Penh. Il y a trois ans, ils ont confié Sothy à un orphelinat proche de la capitale cambodgienne. Ils disent qu'ils avaient du mal à s'occuper de leurs cinq enfants. Et que Sothy pouvait bénéficier d'une meilleure éducation dans cet établissement, où il apprenait les langues étrangères. Les parents ont également placé un second enfant dans cet orphelinat, tristement connu pour des affaires de corruption et d'abus d'enfants. Ils aimeraient aussi le voir partir à l'étranger.
"Pour le départ de Sothy, nous avons organisé un grand banquet. Nous avons invité les bonzes", poursuit la mère, qui garde un souvenir heureux de la célébration de cette séparation. La famille française qui désire adopter le petit garçon a participé à cette grande fête. "Et elle nous a donné mille dollars", précise Bopha, qui se défend d'avoir vendu son enfant. "C'était juste une aide." Elle reconnaît que cette somme est énorme pour une pauvre famille de paysans cambodgiens. Une somme qui lui a permis d'acheter, entre autres, du riz et deux veaux.

Les voisins aimeraient eux aussi envoyer leurs enfants à l'étranger
Cette procédure d'adoption pose bien des questions éthiques car elle incite à l'abandon. Cette aide financière, ainsi que la perspective d'un avenir considéré comme forcément radieux en France, "le pays où il n'y a pas de guerre", font des envieux. Le voisinage et les proches de Bopha sont tous au courant du grand voyage du petit Sothy. Ils se disent qu'il est plus heureux dans une famille à l'étranger qu'à l'orphelinat. "Ils aimeraient eux aussi que leurs enfants partent en France", note Bopha. Ses voisins, assis autour d'elle sous sa maison de bois pour écouter la conversation, opinent du chef. Que va-t-elle faire de ses deux autres enfants en bas âge ? Va-t-elle les abandonner également ? "Mais non", beugle son mari, à moitié endormi dans un hamac, cigarette au bec. "Nous allons réfléchir", corrige la mère.

Des services sociaux peu développés
L'adoption est censée être une mesure de dernier recours, lorsque le maintien dans la famille n'est plus possible. Un enfant a avant tout besoin de l'amour et de la confiance de ses parents pour se développer et s'épanouir. C'est ce qu'avait rappelé la secrétaire d'Etat française aux droits de l'Homme Rama Yade, en visite officielle au Cambodge en avril dernier. Aurait-on pu aider et responsabiliser cette famille pour éviter le transfert de son enfant en établissement puis vers ce couple de Français ? Pas facile au Cambodge, où les services sociaux pour identifier les familles vulnérables sont peu développés et où les autorités se soucient peu de ces problèmes. A quelques kilomètres de la maison de Bopha par exemple, une petite fille a été achetée pour 12,5 dollars à sa naissance suite au divorce de ses parents. "La police a conseillé de confier la moitié des enfants au père et l'autre moitié à la mère. Le père a vendu une fille", explique la tante de l'enfant. "Le chef du village n'a rien dit puisqu'un accord a été trouvé avec une famille d'accueil" Un accord financier, en l'occurrence.

Une adoption hors cadre légal
La France et le Cambodge ont tous les deux ratifié la Convention de La Haye pour éviter les procédures d'adoption obscures. Ce texte indique noir sur blanc que les consentements des parents ne doivent pas être obtenus "moyennant paiement ou contrepartie d'aucune sorte". Par ailleurs, Sothy a quitté le Cambodge en mai 2007, au moment où les procédures d'adoption ont repris après quatre années de suspension. Mais à partir de cette date, les Français n'avaient plus le droit de rechercher un enfant par eux-mêmes dans le pays et de demander directement l'accord des parents biologiques en vue d'une adoption. C'est pourtant ce qui s'est passé avec Sothy.


Dès lors, pourquoi son départ a-t-il reçu l'accord des autorités françaises ? L'Ambassade de France au Cambodge assure n'avoir "aucune trace d'un visa délivré par [ses] soins au nom de cet enfant". Ses parents cambodgiens et un responsable de l'orphelinat où il a séjourné pendant deux ans confirment pourtant son départ en France et son lieu de résidence actuel. Une association cambodgienne, qui préfère garder l'anonymat, affirme avoir reçu un appel de l'Ambassade de France pour lui demander de ne pas divulguer d'informations au sujet de ce cas précis. Un appel que l'Ambassade nie avoir donné.

Falsification de documents
Depuis que de nombreux pays ont suspendu les adoptions avec le Cambodge suite à la révélation de vastes scandales au début des années 2000, beaucoup d'associations cambodgiennes estiment que le trafic d'enfants lié aux adoptions internationales a diminué, du fait d'une chute de la demande. Mais les autorités cambodgiennes n'ont jamais arrêté ni jugé un seul auteur de trafic dans des affaires d'adoptions. Et elles sont corrompues.


Dans ces conditions, la falsification de certificats de naissance ou d'abandon reste possible. Michael Weiss, responsable d'un orphelinat dans la banlieue de Phnom Penh, s'en est rendu compte il y a deux ans. A cette époque, il soutenait financièrement un établissement géré par une équipe cambodgienne. "Pendant les vacances, des enfants disparaissaient. Leurs copains nous ont dit qu'ils étaient rentrés à la maison. Mais comment des orphelins peuvent-ils rentrer chez eux ? Nous avons alors enquêté. L'âge, la situation de la famille et beaucoup d'autres informations écrites sur les papiers officiels étaient erronées." La France n'opère qu'un contrôle administratif sur les dossiers des enfants cambodgiens qu'on lui propose actuellement à l'adoption.


Beaucoup d'ONG craignent qu'une levée de la suspension des procédures relance en fait les abus et gonfle les effectifs dans les orphelinats. D'après une enquête de l'ONG Holt réalisée en 2005 auprès de sept mille enfants dans des orphelinats cambodgiens, 57% d'entre eux avaient au moins un parent en vie. Les Pays-Bas, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont choisi de ne pas reprendre les procédures avec le Cambodge pour le moment.

* Les noms ont été volontairement modifiés pour protéger les deux familles


La semaine prochaine, jeudi 2 octobre, Ka-set publiera un état des lieux de l'adoption internationale au Cambodge.

 


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Pour en savoir plus

L'AFA et l'AEM, les deux structures en France habilitées pour l'adoption 

Au 1er juillet 2008, l'Agence française de l'adoption (AFA) avait sur ses bureaux 1058 demandes d'adoptants français pour le Cambodge. Soixante et un dossiers étaient en cours de traitement. Et 17 enfants cambodgiens étaient arrivés à cette date en France depuis la levée de la suspension des procédures en mai 2007, en vue d'une adoption par l'intermédiaire de l'AFA. L'association AEM, les Amis des enfants du monde, est également autorisée à recevoir les dossiers des adoptants français pour le Cambodge. Au 1er juillet 2008, elle n'avait concrétisé aucune adoption entre les deux pays.

 

 
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