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Le rêve américain vendu à des immigrés cambodgiens, ultime rebondissement d'une vaste escroquerie
Par Laurent Le Gouanvic   
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27-08-2008

Retour sur une arnaque, aux Etats-Unis, dont ont été victimes plusieurs centaines de membres de la communauté cambodgienne. Le procès, qui s'est achevé au mois d'août, a permis de mettre en lumière la vulnérabilité des immigrés cambodgiens, parmi les plus pauvres des Etats-Unis.


 

Plus de huit ans après les faits, le dernier membre d'un trio auteur d'une gigantesque arnaque sur des Américains d'origine cambodgienne, aux Etats-Unis, a été placé début août en liberté surveillée pour une période de cinq ans, dont une année durant laquelle il sera assigné à résidence sur décision d'un juge fédéral de Boston (Massachusetts, Etats-Unis). Une peine légère, comme l'ont souligné plusieurs journaux américains, pour celui qui n'est apparu toutefois que comme un complice indirect d'un Américain et de son épouse, tous deux originaires du Cambodge, qui avaient un an plus tôt écopé respectivement de peines de 35 et 20 ans d'emprisonnement pour "complot, fraude et blanchiment d'argent". La condamnation du troisième comparse met un terme à une procédure ouverte en 2005, qui a notamment permis de mettre en lumière la vulnérabilité des membres de la communauté cambodgienne, parmi les plus pauvres des Etats-Unis, à qui les escrocs avaient promis de vivre enfin le rêve américain, loin de l'enfer qu'ils ont connu sous le régime de Pol Pot.


Après le cauchemar, l'illusion
"Signez maintenant ou vous laisserez passer votre meilleure chance de vivre enfin votre rêve américain." C'est en ces termes, rapportés par un compte-rendu de la Commission américaine des opérations de change et de bourse, que le Khméro-Américain James Bunchan, son épouse Seng Tan et leur complice Christian Rochon, ont su séduire quelque 500 victimes, essentiellement issues de la communauté khmère des Etats-Unis, pour leur soutirer pas moins de 27 millions de dollars, entre octobre 2000 et novembre 2005.

De Long Beach (Californie, sur la côte ouest des Etats-Unis) à Lowell (Massachusetts, côte est), le trio a patiemment tissé sa toile dans la communauté cambodgienne, faisant miroiter à des travailleurs modestes des revenus garantis à vie, pour eux et leurs enfants. Leur système a fonctionné pendant près de cinq ans : contre un versement d'au moins 26 000 dollars, censés être investis dans la société World Marketing Direct Selling (WMDS), commercialisant officiellement des compléments vitaminés et des produits cosmétiques, et une filiale One Universe Online, Bunchan, Tan et Rochon promettaient à leurs "investisseurs" des revenus réguliers d'au moins 300 dollars par mois à vie, en sus d'une première prime de 2 600 dollars, selon les révélations d'une enquête menée notamment par le Bureau fédéral d'investigation (FBI).

Pour apâter leurs victimes, également utilisées afin d'en recruter de nouvelles, le trio a bien versé les premiers paiements, grâce à une partie des fonds "investis" par les victimes elles-mêmes. Le reste a été dépensé à des fins personnelles par le couple Bunchan-Tan, et à bien moindre échelle, par Rochon : voitures de luxe, diamants, villa en Floride, croisières sur le Mississippi et voyages à Las Vegas où le couple khméro-américain a dépensé plusieurs millions de dollars dans les casinos.

Une escroquerie pyramidale
Pour les victimes, essentiellement des ouvriers cambodgiens de Lowell et de Long Beach, le rêve américain semblait enfin se concrétiser, au moins durant les premiers mois. Convaincues par les premiers versements, certaines ont radicalement changé leur mode de vie, quittant leur emploi, rompant leurs plans d'épargne-retraite, hypothéquant leurs biens, investissant dans de luxueuses voitures ou de coûteux équipements, encouragées par les prêts sans condition accordés par les banques... Fortes de leur apparente réussite, elles ont elles-mêmes attiré leurs proches et collègues dans ce piège, recevant une rémunération conséquente pour chaque nouvelle recrue. Certaines se sont laissées convaincre d'ouvrir des boutiques destinées à commercialiser les produits de la société WMDS, s'engageant à acheter des stocks sans jamais parvenir à les écouler... Jusqu'à ce que les paiements cessent brutalement, officiellement pour "des raisons techniques", dans les faits parce que le trio d'arnaqueurs peinait à trouver de nouvelles victimes, condition nécessaire à la pérennité de ce système pyramidal.

"De nombreuses victimes sont des personnes qui travaillent dur et qui pensaient être responsables de leur propre avenir financier et de celui de leurs familles, a souligné le procureur général du district du Massachusetts, cité dans un communiqué du département américain de la Justice. Elles ont hypothéqué leurs maisons pour effectuer ce qu'elles estimaient être des placement sûrs [...]. Aujourd'hui, nombre d'entre elles ont perdu leur maison et sont ruinées."

Le piège communautaire
Comme le souligne un long article du quotidien The Boston Globe consacré à cette affaire, paru en février 2006 quelques mois après l'arrestation de James Bunchan et Seng Tan, le couple a très clairement exploité sur l'aspect communautaire pour convaincre ses victimes, s'affichant comme un modèle pour tous les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime des Khmers rouges.

"Elle était habillée comme une princesse, une millionnaire", se rappelle ainsi Heng Chea, cité par le Boston Globe, tandis que son épouse Anny avoue "n'avoir jamais vu une femme cambodgienne comme elle". Le couple est rapidement séduit par celle qui, comme eux, se présente comme une simple immigrante cambodgienne, fréquente régulièrement la pagode, invoque le Bouddha qui la fera périr "dans un accident de voiture" si elle se conduit de manière malhonnête, se dit particulièrement sensible aux difficultés de ses compatriotes exilés pour avoir elle-même connu leur sort, partie de zéro après avoir fui les Khmers rouges, et affirme, le coeur sur la main, vouloir faire partager sa réussite en priorité avec les réfugiés cambodgiens.

James Bunchan tire également sur la même corde émotionnelle, s'extasiant au cours de séminaires destinés à remotiver les "investisseurs" de la formidable réussite de ses compatriotes, qui feront rejaillir un jour leur succès sur leur Cambodge maternel. Autant d'arguments qui ont fait mouche auprès de M. et Mme Chea, devenus les principaux recruteurs de Seng Tan, jouissant eux-mêmes d'une réputation de travailleurs sérieux et respectés dans la communauté khmère de Lowell.

Quant au troisième homme, Christian Rochon, qui a plaidé coupable et s'est excusé auprès des victimes cambodgiennes, il est finalement apparu davantage comme un simple exécutant, attiré par la perspective de devenir président en titre d'une société plutôt que par des retombées dont il aura bénéficié dans une moindre mesure. Une complicité pour laquelle il aurait cependant pu être condamné à dix ans d'emprisonnement, comme le réclamait le procureur fédéral, et qui ne lui a finalement valu, lors d'un procès qui s'est clos le 7 août 2008, qu'une période de mise en liberté surveillée de cinq ans avec maintien à domicile pendant un an.

Les Cambodgiens des Etats-Unis, une population vulnérable
Ce dernier procès, après l'arrestation des trois escrocs en novembre 2005, aura permis non seulement de disséquer un système d'escroquerie pyramidale déjà bien connu mais surtout de souligner la vulnérabilité d'immigrants cambodgiens vivant dans des conditions modestes et sensibles aux arguments communautaires. Les premières plaintes ont ainsi tardé à parvenir sur les bureaux des autorités, les victimes craignant d'être elles-mêmes confrontées à la justice, étant peu au fait du système judiciaire et étant repliées sur une communauté soudée et fermée, souligne le Boston Globe. Des faiblesses bien connues de James Bunchan et sa femme Seng Tan, dont ils ont su longtemps profiter.

A Lowell, où réside l'une des plus importantes communautés cambodgiennes des Etats-Unis, la plupart des quelque 35 000 Cambodgiens [selon une estimation de la Cambodian Mutual Assistance Association de Lowell] sont "des cols bleus", des ouvriers de condition modeste, précise le quotidien de Boston. Une situation que connaissent la majorité des 240 000 Cambodgiens des Etats-Unis, qui comptent parmi les immigrés asiatiques les plus pauvres. Une étude du Forum sur la santé des Américains originaires d'Asie et des îles du Pacifique (APIAHF) réalisée en 2005 a souligné l'écart de revenus entre les Cambodgiens et le reste de la population américaine : le revenu moyen annuel par personne pour ces immigrés est de 10 215 dollars, soit deux fois moins que celui de la moyenne nationale américaine. De même, selon le recensement communautaire américain de 2006 (ACS 2006), 42% des Cambodgiens des Etats-Unis ont un niveau d'anglais "limité", plus de 80% ne parlant jamais cette langue chez eux. Seuls 11% des Khméro-Américains ont un diplôme de niveau licence contre plus de 17% des Américains en général. Enfin, plus de 16% étaient considérés comme pauvres en 2006, contre une moyenne nationale de 9,8%.

Des indicateurs qui ne font que souligner la difficile réalité de ces immigrés, dont la plupart (75% selon l'ACS 2006) ont fui le Cambodge pour s'installer aux Etats-Unis avant 1990. "Nous avons tous souffert durant le régime des Khmers rouges. Nous n'avons pas reçu d'éducation. Nous voulions satisfaire notre rêve, vivre aux Etats-Unis, confiait ainsi au Boston Globe Tai Kim, 35 ans, ouvrier d'une imprimerie à Lowell et victime de l'escroquerie des Bunchan-Tan-Rochon. Tel que [Seng Tan] présentait les choses, Dieu semblait l'avoir envoyée ici pour aider notre communauté cambodgienne. Aujourd'hui, ma vie est redevenue comme avant : j'ai les mains vides."

 

 

Pour en savoir plus

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