| Petit, pauvre, malade et corrompu : tel serait le portrait-robot du Cambodgien moyen dessiné à partir des données statistiques diffusées ici et là par les multiples organisations nationales et internationales intervenant au Cambodge.
Pourtant, malgré la pléthore de rapports, de tableaux et de bases de données censés permettre de disséquer l'économie et la société cambodgiennes, trouver des éléments récents et fiables dans la jungle numérique des statistiques made in Cambodia demeure une tâche particulièrement ardue. Les discours alarmistes sur la crise économique n'arrangent rien, brandissant des indices devenus élastiques et malléables à l'envi. Les prévisions pour 2009 ont de quoi donner le tournis, qui tablent sur un taux de croissance économique oscillant entre 1 et... 6%, selon les sources. Alors même que les analyses divergent sur les résultats des années passées, prédire le climat économique cambodgien ressemble à une gageure.
 Kralanh (Siem Reap, Cambodge), 28 août 2008. Avis de gros temps : les projections statistiques sont-elles aussi fiables que les prévisions météo ? ©John Vink/ Magnum
PIB : qui dit moins ? Le Fonds monétaire international (FMI) est formel : le Cambodge va subir de plein fouet la crise économique mondiale. Alors qu'il y a six mois, le même organisme estimait que, malgré un léger ralentissement, l'économie cambodgienne demeurait "robuste", tous les indicateurs sont aujourd'hui au rouge : baisse des commandes dans l'industrie textile, chute drastique du nombre de touristes, secteur de la construction en berne... Résultat : le taux de croissance du Produit intérieur brut qui devait dépasser les 7% en 2008 a été revu à la baisse, évalué au terme de l'année à 6,5%. Pour 2009, selon le dernier rapport de cette institution, il ne devrait pas dépasser 4,8%, une prévision d'ores et déjà jugée optimiste par le représentant du FMI au Cambodge, John Nelmes.
La Banque mondiale, qui a elle aussi corrigé ses estimations pour l'année passée (les 7,5% prévus en 2008 ont été ramenés à 6,7%), table pour sa part sur un taux de croissance en 2009 flirtant avec les 5% (4,9% très exactement, soit deux points de moins que les prévisions initiales). La Banque asiatique de développement (BAD) mise sur 4,7%. Et l'Economist Intelligence Unit (branche spécialisée dans les statistiques et prévisions économiques au sein du groupe britannique privé The Economist) joue les Cassandre en annonçant un taux avoisinant 1%, soit le plus faible que le Cambodge ait jamais connu, du moins depuis les Accords de Paris (du 23 octobre 1991).
Ces chiffres, le gouvernement cambodgien se garde de les démentir officiellement, pour la simple raison qu'ils ont été calculés en partie grâce aux données qu'il a lui-même communiquées à ces organismes, via le ministère de l'Economie et des finances, le ministère au Plan et l'Institut national de statistiques. Il a toutefois beau jeu d'en minimiser aujourd'hui la portée, en proposant à son tour ses propres "estimations" et ses "objectifs". Le Premier ministre du Cambodge, Hun Sen, affirmait le 16 février devant un parterre d'économistes internationaux que le PIB cambodgien pourrait tout aussi bien augmenter de 6 %, avec un peu de bonne volonté !
Ciel bleu, averses ou typhon ? Entre le grand soleil dont rêve le gouvernement, le typhon anticipé par le groupe britannique et le ciel de traîne, alternant averses et éclaircies, prévu par la BM, le FMI et la BAD, il est difficile de savoir à quel saint se vouer. La plupart des analystes, toutefois, jouent à l'unisson la même partition pessimiste. L'Organisation internationale du Travail annonce ainsi plusieurs dizaines de milliers de chômeurs dans les secteurs clefs du Cambodge, victimes d'une crise qui affecterait pas moins de 500 000 Cambodgiens et peut-être même, au terme de l'année 2009, plus d'un million d'entre eux. Le quotidien français Le Monde y est lui aussi allé de son couplet. "L'économie cambodgienne pâtit de son ouverture au monde" n'hésitait pas à titrer le journal parisien dans son édition datée du 23 février, soulignant le contraste entre l'image dorée d'un Cambodge qui, depuis ces dix dernières années, "avait pourtant enfourché le cheval de la croissance asiatique" et celle plus sombre d'une économie qui n'est, au bout du compte, que celle de "l'un des pays les plus pauvres du monde".
Petit et souffreteux Il est vrai que si l'on se contente de juxtaposer des données statistiques glanées sur la Toile, le portrait est peu flatteur : "le Cambodgien" est pauvre (un revenu annuel moyen par habitant légèrement inférieur à 600 dollars, selon le gouvernement), corrompu (166e sur 180 pays dans le classement 2008 de l'indice de perception de la corruption de l'ONG Transparency International), souffreteux (l'espérance de vie moyenne est de 62 ans, contre 72 en Thaïlande et au Vietnam) et petit (81e sur 81 pays, avec une taille moyenne pour les hommes adultes de 1,62 m contre 1,64 m pour les Vietnamiens, 1,69 m pour les Thaïlandais et 1,84 m pour les Néerlandais), encore que ce dernier trait gagnerait à être considéré comme une qualité.
Chacun cherche ses chiffres Autant de données qui, même lorsqu'elles sont publiés sur des documents et sites Internet d'institutions réputées fiables, sont bien souvent obsolètes ou collectées selon des méthodes variables rendant les comparaisons stériles. Pour les bases de données publiques de nombreuses organisations (OMS, Banque mondiale, Unicef, CIA...), la population cambodgienne a ainsi largement dépassé les 14 - voire 15 - millions d'habitants dès 2006... alors que le dernier recensement national bouclé en 2008 comptait 13,39 millions d'âmes. Les Cambodgiens vivent cinq années de plus ou de moins selon les sources (de 57 ans selon l'Unicef à 62 ans selon l'OMS)... Et ils ont obtenu un PIB moyen annuel, par habitant, en 2007, de 540 dollars selon la Banque mondiale contre 607 dollars d'après le FMI.
Des indices pour les pays en voie de développement ? Au delà de ces écarts, qui s'expliquent dans certains cas par les méthodes utilisées, la qualité même de ces indices est régulièrement mise en cause. D'aucuns estiment qu'ils apportent une vision déformée de la réalité et appellent à la création de nouveaux instruments - ou à l'utilisation d'autres déjà mis au point - qui permettraient d'affiner les analyses des économies et sociétés du monde moderne, particulièrement dans des pays en voie de développement comme le Cambodge où le secteur informel joue un rôle essentiel. Pointer du doigt, a posteriori, les erreurs statistiques ou blâmer les indices économiques est sans doute un peu facile. Mais cela permet, en tout cas, face aux sombres perspectives que dessinent ces chiffres, de rappeler qu'ils ont d'abord été conçus comme des outils destinés à mieux comprendre un monde complexe et non à le façonner ou le régir.
|
Par hachem
Par Achey
Par Ben du Cambodge