
Phnom Penh (Cambodge), le 27 novembre 2008. Membre des Forces d'intervention spéciales empêchant l'accès à la première maison détruite par l'ensablement du lac Boeung Kak © John Vink / Magnum Loin des regards, les baraques encore sur pied sises au bord du lac Boeung Kak, à Phnom Penh, continuent de s'affaisser dans l'eau au fur et à mesure que le remblaiement se poursuit. La société Shukaku Inc., qui a obtenu un bail de 99 ans pour exploiter quelque 133 hectares de cette zone, attend que le sol devienne ferme et, surtout, que les familles récalcitrantes à tout départ soient acculées à plier bagage. Jeudi 27 novembre, une nouvelle paillote a ainsi sombré dans les eaux souillées du lac, prise au piège du sable qui y est déversé quotidiennement. Un spectacle que les curieux ne seraient pas invités à venir observer...
La veille, une documentariste danoise et des militants des droits de l'Homme étaient venus à la rencontre de familles établies dans la zone, au nord de la capitale du Cambodge. Des policiers étaient alors venus leur enjoindre de quitter les lieux. Jeudi, plusieurs membres de l'unité d'intervention de la police municipale étaient postés dans le quartier, sur leurs gardes. Les eaux épaissies de détritus en tout genre ont englouti une maison sous le regard de ses locataires, impuissants, et d'observateurs, malmenés par la police. Pas de vidéo, pas de photo Peter Harris, photographe indépendant américain, qui effectue depuis quelques jours un reportage sur les lieux, rapporte deux incidents survenus jeudi avec les forces de l'ordre. A chaque fois, le même scénario se produit : les policiers de l'unité d'intervention entourent ces "visiteurs", montrent les dents et exigent d'eux qu'ils rebroussent chemin. Le matin, certains de ces policiers, voyant que leurs injonctions n'avaient aucun effet, ont musclé leur intervention à l'égard des étrangers. "L'un d'eux m'a attrapé et m'a fait tomber de la moto sur laquelle j'étais assis. Peu après, la tension est retombée. Puis, nous sommes revenus l'après-midi. Nous étions occupés à discuter avec des habitants à l'intérieur de leur maison quand les policiers ont refait irruption et nous ont à nouveau demandé de partir. J'ai demandé pourquoi, et ils m'ont répondu que cette zone faisait partie d'un projet de développement et n'était donc pas ouverte au public. Ce qui est faux ! Tout le monde peut y avoir accès ! Alors, comme j'étais le seul homme du groupe, trois ou quatre policiers m'ont attrapé par les pieds et les mains et m'ont sorti manu militari de la maison..." Lors de ces accrochages, le photographe a perdu sa carte-mémoire, aussitôt confisquée par les forces de l'ordre, et qu'il n'a pu récupérer. "Une petite histoire" Interrogée sur les incidents de la journée, le commissaire de la police de Phnom Penh, Touch Naroth, s'étonne que des journalistes se passionnent pour ce qu'il considère être des broutilles. "Il ne faut pas que tout le monde se regroupe à Boeung Kak autour d'une petite histoire comme l'écroulement d'une petite maison dans cette zone de développement ! Le propriétaire de cette maison devrait aller négocier avec la compagnie des dédommagements et, s'ils ne parviennent pas à un accord, il pourra alors porter l'affaire devant le tribunal. Ce n'est pas la peine de faire autant de bruit autour de cette histoire", défend le policier, assurant que ses hommes n'ont pas malmené d'étrangers sur les lieux, et n'ont d'ailleurs jamais eu recours à la force. Pourquoi déployer des forces armées ? "Il n'y avait aucune raison d'envoyer sur place des membres de l'unité d'intervention de la police, armés. Où est le mal à prendre des photos et filmer les lieux ? Aujourd'hui, on a vu l'exemple d'une compagnie invisible recourant aux forces de l'ordre pour harceler des personnes faisant leur travail. Aucune loi n'interdit au Cambodge de prendre des photos et de filmer des images !", réagissait pour sa part Naly Pilorge, directrice de l'ONG cambodgienne de défense des droits de l'Homme Licadho. "Au lieu de procéder à une expulsion massive des familles, une opération qui susciterait des réactions et des mouvements de résistance, ils préfèrent attendre que toutes les maisons disparaissent les unes après les autres dans l'eau...", analyse la responsable de la Licadho. L'opération de remblaiement du plus grand lac de la capitale et l'opacité qui entoure cette transaction ont été à plusieurs occasions dénoncées par des organisations de défense des droits de l'Homme, de même que son impact environnemental, qui n'a donné lieu à aucune étude, et qui devrait se traduire, estiment-elles, par une amplification des inondations à Phnom Penh.
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