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| Tribunal khmer rouge : première demande de constitution de partie civile pour crimes sexuels |
| Par Stéphanie Gée | | | 03-09-2008 | | A ce jour, aucune investigation concernant les crimes sexuels commis sous le régime khmer rouge n'a été menée dans le cadre des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC). Principalement par manque de preuves suffisantes, font valoir les CETC. La demande de constitution de partie civile de Sou Sotheavy pour avoir souffert de violences sexuelles, la première du genre, déposée mercredi 3 septembre auprès de l'unité des victimes du tribunal, pourrait changer la donne. Pour que l'événement ne passe pas inaperçu et encourage d'autres victimes de violences sexuelles ainsi que des représentants des minorités sexuelles à oser parler haut et fort, ce transsexuel cambodgien a publiquement présenté sa démarche et raconté son calvaire. [mise à jour 04-09-2008 - ajout des trois derniers paragraphes]
Condamnée pour sa différence par les Khmers rouges Sou Sotheavy s'est mise sur son 31, digne. Perruque noire élégante tombant sur ses épaules, chemisier crème raffiné sur un discret sampot. La voix tremblante, le regard fixé droit devant, déterminé, elle affirme de sa voix grave qu'elle est "très heureuse" d'être là, de dire enfin son histoire.
Cette femme, aujourd'hui âgée de 68 ans, a connu sous le Kampuchea démocratique plusieurs cellules de prison et subi des viols en série. Accusée de "crimes moraux", elle a payé cher sa différence, son travestisme. Forcée à vivre comme un homme, elle n'a pas échappé aux mariages imposés par Angkar, obligée de consommer une union non désirée si elle voulait rester en vie.
"J'ai été violée par le directeur de la prison, un revolver pointé dans ma bouche... Puis on m'a transférée dans un autre centre de détention où j'ai été astreinte à un travail difficile - casser des pierres - contre seulement deux repas par semaine..." Des coups, elle en a reçus aussi. Elle montre une cicatrice qu'elle a gardée en sinistre souvenir et qui continue de lui donner des maux de tête.
Un jour où elle fut violée successivement par plusieurs de ses bourreaux, elle leur a demandé pourquoi ils s'en prenaient à un autre homme. "Ils m'ont dit que la réponse était simple : violer un autre homme était plus facile, ce n'était pas considéré comme un crime et ils ne seraient donc pas inquiétés pour leurs agissements." Sou Sotheavy est sortie "à moitié vivante" de cet enfer, mais a depuis renoué avec son style de vie, ses vêtements de femme, des cheveux longs...
Ses souffrances endurées sous le régime de Pol Pot ont compté pour beaucoup dans sa décision de devenir au Cambodge une militante active des droits des transsexuels, homosexuel(le)s et prostitués. Elle est aujourd'hui la directrice d'une ONG locale - Network men women development Cambodia – qui défend les droits des prostitués et minorités sexuelles.
Encourager d'autres victimes à dénoncer les violences sexuelles Sotheavy rapporte que les persécutions à l'encontre des transsexuels étaient systématiques et répandues dans le Cambodge des pyjamas noirs. Peu ont cependant survécu pour témoigner.
"J'espère que les CETC prendront en compte ma démarche, et rapidement. Après cela, je veux croire que mes problèmes psychologiques s'atténueront..."
Pour la co-avocate de Sou Sotheavy, Silke Studzinsky, "les crimes sexuels [commis sous les Khmers rouges], qui font également partie de la vérité historique, ont été omis et pas encore été convenablement enquêtés". Ce premier cas, espère l'avocate allemande, permettra de "briser le silence sur les crimes sexuels".
Les CETC doivent prendre exemple sur la jurisprudence d'autres cours internationales" Malheureusement, conformément à la loi sur les CETC de 2004, le viol n'est pas considéré comme un crime national ; pourtant, il était inscrit au Code pénal cambodgien depuis 1956. Ce fait montre déjà que la perception des violences sexuelles a été négligée par les auteurs de la loi. Au moment de la création du statut des CETC, d'autres tribunaux internationaux mis en place pour juger des crimes de masse comme la Cour pénale internationale pour l'ancienne Yougoslavie et la Cour pénale internationale pour le Rwanda avaient reconnu la gravité des crimes sexuels et défini le viol comme crime de guerre, crime contre l'humanité, et acte de génocide et de torture, ce qui ne fut pas reflété dans le statut des CETC", a soulevé Me Silke Studzinsky. Autant d'apports à la jurisprudence sur ce domaine dont devraient s'inspirer les CETC, a suggéré l'avocate.
Sous la loi des CETC, a-t-elle développé, seul le viol est listé comme l'un des crimes constitutifs de crimes contre l'humanité". Malheureusement, d'autres formes d'agressions sexuelles ne sont pas comprises comme crime contre l'humanité ou de guerre. Ainsi, d'autres agressions sexuelles doivent être incorporées dans les chefs d'accusation suivants : 'ayant causé sciemment de grandes souffrances ou de graves blessures au corps ou à la santé' et 'torture et traitement inhumain'."
Au-delà de la reconnaissance de l'existence de violences sexuelles sous le régime khmer rouge par les CETC que l'avocate appelle de ses vœux, les besoins des victimes de violences sexuelles ne doivent pas être ignorés des membres du tribunal, lequel doit prendre des mesures adéquates pour prévenir tout risque de nouveau traumatisme chez ces victimes, a également suggéré l'avocate. |

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Pour en savoir plusLire aussi sur Ka-set - Des rescapés lèvent le voile sur un sujet tabou : l'homosexualité sous les Khmers rouges (02-07-2008)
Une nouvelle loi "antitrafficking" dénoncée Plus tôt cette année, le Cambodge a adopté une nouvelle loi contre le trafic d'êtres humains qui condamne la prostitution. Depuis, les prostitués sont arrêtés par la police et envoyés dans des centres de réinsertion, qui sont davantage des prisons qui ne disent pas leur nom selon ceux et celles qui y ont séjourné, a déploré Andrew Hunter, du Réseau Asie-Pacifique des prostitués, également présent aux côtés de Sou Sotheavy, lors de sa conférence de presse. "C'est choquant pour moi de voir qu'après plus de 30 ans nous envoyons à nouveau les prostitués en prison, les affamons et appelons cela réinsertion ou rééducation. Pour moi, cela rappelle le discours que les Khmers rouges tenaient quand ils nous emprisonnaient pour crimes moraux", regrette Sou Sotheavy, qui espère que sa démarche devant les CETC pourra rejaillir sur l'actuelle société cambodgienne et contribuer à diminuer le nombre de violences sexuelles trop courant dans ce petit pays d'Asie du Sud-Est.
L'importance des violences sexuelles dans le Cambodge d'aujourd'hui A la conférence de presse, Mme Lim Mony, du programme des droits des femmes de l'ONG locale de défense des droits de l'Homme Adhoc, a rapporté que son organisation avait eu connaissance de 523 cas de violences sexuelles au cours de l'année 2007. Dans 70% des cas, les victimes sont des mineurs, a-t-elle ajouté, soulignant que ces agressions sont souvent accompagnées de brutalités, et le plus souvent commises par des drogués et des membres de gangs criminels. Malheureusement, "par peur d'actes de vengeance des auteurs de ces viols, les autorités échouent à prévenir ce type de crimes", a-t-elle relevé. Un sujet toujours tabou au Cambodge qui pourrait être levé en étant ainsi mis en lumière par le témoignage notamment d'une Sou Sotheavy, dont tout le monde a unanimement salué le courage.
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