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Portrait de Chea Vichea : les ouvriers d'abord !
Par Stephanie Gee   
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21-01-2008

Cambodge / Chea Vichea / cérémonie - John Vink / Magnum

Près de 15 000 personnes assistaient aux funérailles de Chea Vichea, le 25 janvier 2004

©John Vink/ Magnum 

Chea Vichea était à l'avant-garde du mouvement syndical cambodgien. Son combat, quatre ans après son assassinat en pleine rue dans la capitale Phnom Penh, continue d'inspirer les défenseurs de la cause ouvrière. Portrait posthume.

 

 

 

Allure discrète, presque anonyme. Mais un nom - Chea Vichea - qui très vite fait le tour des ouvriers de la confection textile qu'il tente, aux côtés de Sam Rainsy, de fédérer en 1996 au sein du premier syndicat non acquis aux intérêts du patronat : le Siorc (Syndicat indépendant des ouvriers du royaume du Cambodge).

Son chemin croise celui de Sam Rainsy en 1995 alors qu'il revient de Russie, après sept années d'études en gestion forestière. Chea Vichea, nommé en poste au département des forêts de la province de Kandal, participe alors à la mise sur pied du Parti de la Nation khmère (rebaptisé plus tard Parti Sam Rainsy), nouvelle formation de Sam Rainsy, fraîchement débarqué du Funcinpec. En 1998, son combat social marque le pas sur le militantisme politique. Il devient conseiller du Siorc avant d'être nommé à sa tête dès l'année suivante, un poste de président qu'il ne quittera plus. Au fil des ans, il prend soin de dissocier l'engagement syndical de l'engagement politique. En écho à ses préoccupations sociales, il convole en noces avec une ouvrière, également représentante syndicale.

Naissance d'une conscience ouvrière
Il le répète à l'envi aux employés d'une industrie de l'habillement qui s'annonce pleine de promesses : « Osez vous exprimer, n'ayez pas peur, l'union fait la force ! » Dès qu'il pose un pied sur le terrain social, Chea Vichea se transforme en un orateur hors pair. Ses talents pour galvaniser les foules lui permettent d'introduire avec succès au Cambodge les premières grèves, les premières manifestations. Un fait d'arme dont il tire une certaine fierté. « J'ai appris aux Cambodgiens à descendre dans la rue pour défendre leurs intérêts », reconnaît-il alors volontiers au cours des interviews.

Son gabarit n'est pas celui d'un hercule mais il sait tenir tête aux patrons. Une tête que d'aucuns décrivent comme « dure ». L'homme dérange, parfois un brin trop agressif aux yeux des employeurs, mais s'impose comme le négociateur phare des conflits sociaux. Des tabous tombent. On ose dénoncer, on se risque à réclamer. On appelle à revoir à la hausse la rémunération des ouvriers, on s'offusque des heures supplémentaires obligatoires, on défend l'idée d'un salaire minimum. Les actions de Chea Vichea et de ses compagnons de lutte font mouche. Une conscience ouvrière émerge.

Eduquer pour mobiliser
Considéré par les siens comme l'érudit de la famille, Chea Vichea a connu une scolarité sans embûche. Une fois sur les rails du syndicalisme, il s'imprègne de tous les écrits qu'il dégote portant sur les droits des ouvriers, avec une avidité insatiable, et s'inspire de ce qui se fait ailleurs. Des connaissances qu'il engrange et qu'il transmet sans compter son temps.

Le meneur syndical met l'accent sur la formation des ouvriers au Code du travail, initiant à leurs droits tous ceux qui le veulent, syndiqués ou non, affiliés au Siorc ou non. Pour lui, la lutte ouvrière doit se nourrir des textes de loi.

Sans peur et sans reproche
Ses engagements ne sont pas sans risque, il le sait. Il est blessé lors d'une attaque à la grenade le 30 mars 1997 visant une manifestation menée par Sam Rainsy à laquelle il participe. Qu'importe, l'activiste ne fait pas marche arrière et ne modère en rien ses ardeurs militantes.

En 2003, Chea Vichea s'ouvre à des organisations de défense des droits de l'Homme et à la presse au sujet de menaces de mort qu'il reçoit. Il craint pour sa vie mais refuse l'asile que lui offrent alors les Etats-Unis. S'il doit s'exiler, ce sera en province. Les mois passent, il succombe à l'appel de la capitale et ses combats sociaux à mener. Il revient sur le devant de la scène, et renoue avec ses habitudes, notamment celle de lire chaque matin la presse devant un kiosque à journaux, adossé au mur du Wat Langka. C'est là que, le 22 janvier 2004, des inconnus à moto tirent sur lui, quasiment à bout portant. Il meurt sur le coup. Il avait 36 ans. Il laisse derrière lui une petite fille et une épouse enceinte, qui obtiennent un peu plus tard l'asile en Finlande.

« Héros des ouvriers »
Les funérailles du président du Siorc revêtent un caractère national. Tandis que le roi Norodom Sihanouk lui remet à titre posthume l'insigne des chevaliers de l'Ordre royal du Cambodge, les ouvriers affluent par centaines au centre de Phnom Penh rendre un dernier hommage à leur charismatique leader. Un catafalque abritant sa dépouille est dressé devant le Wat Botum, lieu accueillant traditionnellement les cérémonies funéraires des plus hauts dignitaires du royaume.

Amis de Chea Vichea, syndicalistes et hommes politiques se succèdent au micro et promettent que son combat lui survivra car « il n'y a pas un seul Chea Vichea au Cambodge » mais plusieurs. Dans les rangs des ouvriers, certains soufflent cependant qu'ils n'oseront plus lever le poing si Chea Vichea n'est plus à leurs côtés. Leurs témoignages convergent, dépeignant tous un homme disponible, « sur qui on pouvait toujours compter », et dont le crédo était invariablement : « les ouvriers d'abord ».

Sans attendre, le Siorc dépose auprès de la municipalité de Phnom Penh une demande pour que soit érigée une statue à l'effigie de Chea Vichea, à quelques mètres de l'endroit où il a perdu la vie, et pour que lui soit octroyé le titre de « héros des ouvriers ». Une requête qui sera dès lors régulièrement renouvelée, toujours en vain.

Pour que la flamme ne s'éteigne pas, le frère de Chea Vichea, Chea Mony, est porté, à l'issue d'un vote courant 2004, à la présidence du Siorc. Il continue à ce jour de présider aux destinées du syndicat, qui revendique, début 2008, 78 000 adhérents répartis dans 180 usines.



Lire aussi sur Ka-set :
- Assassinat de Chea Vichea : la messe n'est pas dite, par Duong Sokha (22 janvier 2008)