Andong (Phnom Penh), 20 février 2008. Distribution de kramas aux habitants de Andong par des organisations des Droits de l'Homme. ©John Vink/ Magnum Au cours des dix dernières années, plus de 100 000 personnes ont été délogées de Phnom Penh tandis que 70 000 autres habitants de la capitale cambodgienne s'apprêtent à connaître le même sort. Un front de solidarité avec ce flot grossissant de victimes s'est formé chez les défenseurs des droits de l'Homme.
La Fédération internationale des droits de l'Homme, et ses deux ligues cambodgiennes Adhoc et Licadho, Amnesty International, Human Rights Watch... En ce début d'année, chacun y va de son rapport, de ses coups de gueule et de ses recommandations pour que le droit au logement ne soit pas bafoué au Cambodge. Ce mercredi, les militants n'ont pas voulu se payer de davantage de mots et ont emmené des représentants de bailleurs de fonds au Cambodge à la rencontre de mal relogés au village d'Andong. Comme l'a souligné devant cette délégation Souhayr Belhassen, la présidente de la FIDH, « voir sur le terrain la situation de ceux qui ont été expulsés est bien plus parlant que tous les discours ».
Andong, l'illustration par l'exemple Une vingtaine de kilomètres et tout un monde séparent Sambok Chap, situé dans le quartier du Tonlé Bassac au coeur de Phnom Penh, d'Andong, dans le district de Dangkao. Il y a vingt mois un millier de personnes recevaient en compensation de leur expulsion de Sambok Chap un lopin de terre dans un village sorti de terre pour l'occasion, auquel conduit un long chemin cahoteux et poussiéreux. Leur réinstallation demeure si précaire qu'elle semble davantage remonter à hier qu'à un an et demi. Le site n'a pas été organisé pour les accueillir, pourtant, rappelle l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme (un programme conjoint de la FIDH et de l'Organisation mondiale contre la torture), le relogement de ces familles était prévu depuis des mois.
Les habitants déplacés n'ont le plus souvent pas retrouvé de travail, isolés du centre économique de Phnom Penh et découragés par des coûts de transport prohibitifs, tandis que leurs enfants ont dû quitter les bancs de l'école. « Les personnes expulsées sont devenues des 'citoyens fantômes', privés du droit de vote, de soins médicaux, souffrant de malnutrition et sujets à de nombreuses maladies telles que la dengue. L'absence d'équipements de base sur le site de réinstallation a entraîné une recrudescence des diarrhées, maladies de peau et infections respiratoires... », relève le rapport de l'Observatoire [in « Défendre les droits économiques et sociaux au Cambodge : une activité à haut risque », Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme, février 2008]. Une insalubrité fatale Pour tout plancher de la terre nue détrempée à chaque pluie sur laquelle ont été posés des murs et un toit faits de bric et de broc : morceaux de tôle, feuilles de palmier, nattes, sacs plastique... Tout ce que les habitants avaient sous la main a fini avec plus ou moins de bonheur dans ces constructions qui n'en finissent pas d'être provisoires. Une nuée d'enfants débraillés se massent autour de ces inhabituels visiteurs dans ce village engourdi par la chaleur de l'après-midi. Avant que le groupe ne s'ébranle, Kek Galabru, la présidente de la Licadho, lance un énième appel aux autorités : « On voudrait voir les personnes qui ont été arrêtées [dans le cadre de litiges fonciers] et sont encore en prison libérées, et que soit mis fin aux expulsions et arrestations liées à la question foncière ! » Et la militante des droits de l'Homme de s'engouffrer dans les venelles de ce village aux allures de camp de réfugiés.
« Regardez, de ce côté-là, une dizaine de personnes, surtout des enfants, sont déjà mortes. A cause de la dengue. Il était trop tard quand nous sommes intervenus... » Quelques mètres plus loin, la présidente pointe du doigt une cahute de fortune traversée de toutes parts par le vent. « Son locataire a dû être hospitalisé. Quand on voit où il vit, on ne s'en étonne pas ! » La même scène se reproduit à chaque ruelle. A un croisement, une habitante s'approche du groupe pour venir exhiber la plante de ses pieds, profondément craquelée en raison du manque d’hygiène, comme pour finir d'illustrer le dénuement le plus total dans lequel vivent ces gens.
Un futur hypothéqué La majorité de ces familles relogées n'a pas reçu de véritable titre de propriété pour ces lots, mais un simple numéro qui n'a pour l'heure aucune valeur légale, dénoncent les ONG. « Elles se sont vu remettre « un ticket pour le droit à s'endetter sans assurance que leur lopin leur appartienne », dénonce Souhayr Belhassen. Celles qui osent investir dans la construction d'un nouveau chez-soi le font ainsi à leurs risques et périls.
Une « véritable catastrophe humanitaire » « Nous sommes très inquiets devant l'impressionnante escalade des expulsions forcées à Phnom Penh. C'est une véritable catastrophe humanitaire. Aujourd'hui, nous sommes à Andong où depuis vingt mois des gens vivent dans des conditions terribles avec aucun accès à l'eau, à des infrastructures sanitaires ou à l'école pour les enfants. » Pour Sara Colm, représentante de Human Rights Watch au Cambodge, la législation en place au Cambodge n'est pas appliquée avec rigueur et les activistes des communautés visées par des expulsions font trop systématiquement l'objet d'intimidations. La militante rappelle ainsi qu'au cours des deux dernières années, ils sont plus de cent à avoir été arrêtés pour avoir voulu défendre « leurs terres, leurs maisons et les ressources naturelles dont ils dépendent pour vivre ». Ainsi deux villageois de Sambok Chap purgent-ils actuellement une peine de deux ans de prison pour « atteinte à la propriété privée » parce qu'ils tentaient de s'opposer aux forces de l'ordre lors de l'expulsion de leur communauté.
L'expulsion, une violation courante Selon le dernier rapport publié par Amnesty International (AI) le 11 février ("Expulsions forcées au Cambodge : des maisons rasées, des vies en ruine", disponible en version française et anglaise), les expulsions forcées sont devenues l'une des atteintes aux droits humains affectant le plus les Cambodgiens. Et ce, notamment en raison de l'augmentation des octrois de concessions à des fins d'exploitation économique. L'organisation basée à Londres estime à plus de 150 000 le nombre d'habitants qui à travers le royaume sont exposés à un tel risque en raison de projets de développement, de conflits fonciers et de l'accaparement de terres. Selon AI, le nombre de foyers sans terre en zone rurale, qui était évalué à 12,6% en 1997, représente sept ans plus tard près d'un foyer sur cinq.
Outre la violence accrue avec laquelle les populations ciblées sont délogées, les organisations de défense des droits de l'Homme désapprouvent le fait que ces habitants ne soient ni consultés ni informés à l'avance des décisions d'expulsion les concernant, et que ces solutions soient adoptées avant même que d'autres voies aient été explorées.
Ainsi, souligne Thun Saray, président d'Adhoc, « le manque de transparence des autorités en matière de propriété des terres ainsi que leur volonté de mener des expulsions violentes plutôt que d'avoir recours à des négociations pacifiques pour tenter de résoudre les conflits ont créé un climat de peur, de violence et de confusion ».
La peur du « développement » Preuve en est, la délégation mandatée par l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme pour une mission au Cambodge en juin 2007 rapporte que lors d'une tribune publique organisée par une communauté du Village 28, au centre de Phnom Penh, certains des participants « ont expliqué que le mot 'développement' suscitait désormais plus de peur que d'espoir dans l'esprit de nombreux Cambodgiens, qui l'associaient aux expropriations sans compensation, et aux réinstallations sans davantage de titres de propriété – et craignaient que ce mot ne soit à nouveau employé à l'avenir pour les expulser de leur site de relogement » [in « Défendre les droits économiques et sociaux au Cambodge : une activité à haut risque », Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme, février 2008].
Quels espoirs ? Un sous-décret sur les réinstallations actuellement en préparation devrait tenter de résoudre les cas d'expropriation ne donnant pas lieu à une réinstallation adéquate. « De nombreuses ONG craignent toutefois, souligne l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme, qu'un tel texte ne légitime encore davantage les saisies foncières, et le déplacement forcé de communautés entières. »
L'Observatoire estime en outre qu'il n'existe à ce jour « aucune institution suffisamment solide et indépendante pour pallier l'impact désastreux d'un processus de 'redistribution des terres' massif et inéquitable sur les droits économiques et sociaux ».
Souhayr Belhassen garde cependant espoir que le message soit entendu par les autorités cambodgiennes. Lors de sa mission au Cambodge, elle a été longuement reçue par Sok An, le ministre du Conseil des ministres : « Cela montre que le gouvernement est à l'écoute de nos recommandations, notamment celle d'inclure le droit au logement dans la législation cambodgienne ».
Des recommandations En choeur, les organisations rappellent le Cambodge à ses obligations, le pays ayant ratifié en 1992 un ensemble de traités internationaux relatifs aux droits de l'Homme, notamment le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels qui garantit le droit à un niveau de vie suffisant. Plus concrètement, elles appellent à un moratoire sur toutes les expulsions massives jusqu'à ce que soit adoptée et appliquée une législation imposant des procédures d'expulsion et de réinstallation des populations déplacées en accord avec les standards internationaux des droits de l'Homme.
Elles demandent également la fin des poursuites judiciaires intentées à l'encontre d'activistes communautaires et autres militants impliqués dans la défense du droit au logement ; et enfin, que les populations réinstallées aient droit à des titres de propriété légaux et des conditions de vie acceptables. En un mot, elles réclament la mise en oeuvre d'un programme de logements sociaux cohérent.
Lire aussi sur Ka-set : - Un terreau peu favorable à la résolution de la question foncière (20/02/2008) - La propriété foncière au Cambodge en quelques dates (20/02/2008) Ailleurs sur le net : - « Les procédures d'expulsions dans des villes de pays en voie de développement », un discours prononcé en avril 2005 par Alain Durand-Lasserve au cours du 3e Symposium de la Banque mondiale sur la recherche urbaine, et dont le chapitre 3.3 (pages 12-18) étudie de manière détaillée les expulsions forcées menées à Phnom Penh - Les saisies foncières au Cambodge vues par la Commission asiatique pour les droits de l'Homme, un article mis en ligne sur le site Human Rights Solidarity
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