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L'écheveau frontalier entre le Cambodge et la Thaïlande sera long à démêler
Par Duong Sokha et Stéphanie Gée   
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22-09-2008

Cambodge - Preah Vihear © John Vink / Magnum

Prasat Preah Vihear (Cambodge), le 20 juillet 2008. Une roquette au poste-frontière avec la Thaïlande
© John Vink / Magnum

 

Avec l'intrusion, le 15 juillet, de troupes armées thaïlandaises dans la zone du temple de Preah Vihear, dans la province cambodgienne éponyme, le contentieux frontalier entre les deux royaumes  est revenu avec acuité sur le devant de la scène. Si l'irruption de cette crise en pleine campagne électorale au Cambodge a certainement conforté l'assise du Parti du peuple cambodgien du Premier ministre Hun Sen, grand vainqueur des législatives du 27 juillet, elle est aujourd'hui une véritable épine au pied du gouvernement. Avec la crise politique que traverse la Thaïlande, le Cambodge a non seulement été privé d'interlocuteurs pour poursuivre des négociations bilatérales mais a également été victime d'autres incursions militaires de son voisin. La volonté de reprendre prochainement les pourparlers pour une résolution "pacifique" du conflit a été affichée des deux côtés depuis la nomination, jeudi 18 septembre, de Somchai Wongsavat au poste de Premier ministre de la Thaïlande. Mais la route s'annonce très longue...

 

La patience... dans un premier temps
A un enlisement de la situation, survenu après l'annulation à la dernière minute d'un rendez-vous programmé entre les parties thaïe et cambodgienne le 29 août - en raison de mouvements de rue à Bangkok appelant le Premier ministre Samak Sundarajev à démissionner -, a récemment succédé une guerre des mots. Le 28 juillet, soit 13 jours après le début du conflit, les chefs de la diplomatie des deux pays réunis à Siem Reap s'étaient pourtant mis d'accord sur le retrait de l'essentiel de leurs forces armées respectives de la zone contestée de Preah Vihear. Depuis, le conflit s'est étendu à d'autres temples séculaires égrenés le long de leur frontière commune.

Chaque camp se garde bien pour l'heure de faire parler les armes mais les rancoeurs enflent. "Alors que nous nous sommes efforcés de désamorcer la crise, la partie thaïlandaise a cherché à aggraver la situation avec l'envoi de troupes supplémentaires à d'autres points de notre frontière commune. Nous ne pouvons accepter cela", a pesté le 17 septembre Hun Sen, lors d'une cérémonie de remise de diplômes dans une université privée de Phnom Penh. Dans un geste d'apaisement, le nouveau chef du gouvernement thaïlandais, Somchai Wongsavat, a immédiatement tendu une main vers son homologue cambodgien, lequel l'a félicité pour sa nomination. Il a déclaré souhaiter que les délégués thaïlandais et cambodgiens se rencontrent sur ce dossier lundi 29 septembre à New York, au cours de la Réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l'Asean, qui se tient en marge de l'Assemblée générale des Nations unies.

A l'issue d'un entretien le 15 septembre avec le Secrétaire d'Etat adjoint américain John D. Negroponte, en visite au Cambodge, le Premier ministre Hun Sen a rapporté aux journalistes avoir attiré l'attention de son interlocuteur américain sur l'immense patience que déployait son gouvernement dans la gestion de cette crise frontalière. Une patience dont le voisin thaï ne devrait pas abuser, a-t-il laissé entendre, tout en répétant que "l'objectif [était] d'éviter la guerre". "L'actuelle instabilité politique en Thaïlande ne doit pas prolonger la présence de militaires thaïlandais sur le sol cambodgien", a-t-il exhorté.

L'agacement fait jour
"Je me demande qui a ordonné aux troupes [thaïlandaises] de venir [au Cambodge] ? Ou alors s'agit-il d'une armée de voleurs si [Bangkok] dit ne pas les avoir envoyées ? Si c'est le cas, les parties thaïlandaise et cambodgienne doivent s'unir pour la combattre !", s'est enflammé en début de semaine dernière Hun Sen. Pour la première fois, il affichait au grand jour son irritation.
 
Le lendemain, le 18 septembre, l'ambassade du Cambodge à Bangkok répliquait aux protestations du ministère thaï des Affaires étrangères qui, dans un aide-mémoire, avait plus tôt dénoncé ce qu'il qualifiait d'une violation du territoire thaï par les forces armées cambodgiennes au temple de Ta Krabey, appelé Ta Kwai en Thaïlande. Disant s'appuyer sur les cartes en vigueur, la chancellerie lui rappelle que ce temple est situé dans la province cambodgienne d'Oddar Meanchey et non point dans la province thaïlandaise de Surin comme il le revendique. Le 10 septembre, rapporte-t-elle, "une centaine de militaires thaïs ont investi les lieux avant de se retirer [le lendemain] suite à une demande insistante des autorités cambodgiennes locales". Et l'ambassade de reprendre à son tour l'accusation de "violation de la souveraineté et de l'intégrité" du Cambodge cette fois-ci.

Hun Sen, le 17 septembre, a de nouveau accusé l'opposition thaïlandaise de se servir de la question du temple de Preah Vihear pour renverser le gouvernement en place à Bangkok, et d'exciter les manifestants en les poussant à venir protester aux abords du temple classé patrimoine mondial de l'Unesco début juillet. Une inscription qu'elle conteste, revendiquant purement et simplement la souveraineté de la Thaïlande sur l'édifice. "Le Premier ministre [cambodgien] reste muet, s'abstient de faire tout commentaire sur cette invasion brutale ! Question de tolérance envers un gouvernement thaïlandais en difficultés." Et pourtant, ajoute-t-il, les Thaïs font valoir une carte validée unilatéralement tandis que le Cambodge s'appuie sur une carte sur laquelle la Cour internationale de justice de La Haye a fondé son jugement en 1962 reconnaissant le temple de Preah Vihear comme relevant du patrimoine cambodgien. "Pourquoi soudain ce désaccord ? [...] Le Cambodge souhaite seulement un retour à la situation qui prévalait avant le 15 juillet."

Les Forces armées royales du Cambodge (Farc) se sont depuis lancées dans la construction de bases militaires le long de sa frontière avec son voisin thaï, destinées à mieux sécuriser les démarcations du pays.

Le recours à un mécanisme international envisagé avec plus de sérieux
A Phnom Penh, au Conseil des ministres du 12 septembre, rapporte Phay Siphan, le porte-parole en charge du dossier de Preah Vihear, Hun Sen a appelé les ministères de la Défense et des Affaires étrangères à bien documenter cette violation du territoire cambodgien en vue de soumettre le litige à un arbitrage international.

Hun Sen entend ainsi, en cas d'échec des pourparlers directs avec la Thaïlande, saisir le Conseil de sécurité de l'Onu et également porter l'affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye. "Cambodge et Thaïlande sont membres des Nations unies. Or, selon son règlement, le fait qu'une personne en uniforme, même sans se servir de ses armes, pénètre illégalement dans un pays souverain et membre de l'Onu est considéré comme une invasion", rappelle Phay Siphan. Ce dernier fait l'impasse sur l'Asean - les deux royaumes en font partie -, dont les avis ne sont que consultatifs, et non contraignants comme ceux des Nations unies, fait-il valoir. "Porter plainte auprès du Conseil de sécurité de l'Onu ne départagera pas nos deux pays entre un vainqueur et un perdant ! Il s'agit tout d'abord de vérifier le tracé signé il y a cent ans et de s'y tenir."

Pour Phay Siphan, il s'agit de rappeler la Thaïlande à ses obligations, qu'elle a reconnues par le passé dans le cadre de divers traités et accords, notamment ceux signés il y a cent ans avec l'Indochine française. "Le droit est du côté du Cambodge. Je crois que le Cambodge a des arguments irrécusables sur le plan légal." Et le porte-parole du Conseil des ministres de conclure : " La Thaïlande ne veut pas perdre la face. A elle de choisir : soit on règle le différend à un niveau bilatéral, soit on porte l'affaire devant le Conseil de sécurité de l'Onu. Mais le temps est compté..." Les Etats-Unis, depuis le début, ne cessent de plaider pour une solution à trouver sur un plan bilatéral, et l'ont répété la semaine dernière par la voix de leur Secrétaire d'Etat adjoint. La Thaïlande, en écho à John D. Negroponte, défend sur le site de son ministère des Affaires étrangères qu'il n'est pas "nécessaire de faire appel à une troisième partie".

Le Cambodge avait lancé, le 20 juillet, un appel au Conseil de sécurité de l'Onu suite aux tensions militaires survenues dans la zone de Preah Vihear, mais décidait de le suspendre deux jours plus tard après l'accord de la Thaïlande de s'asseoir à la table des négociations.

Une démarche approuvée par plusieurs représentants de la société civile
Rong Chhun, président de l'Union des syndicats du Cambodge et représentant du Conseil de surveillance du Cambodge rassemblant cinq organisations locales, a fait de la défense de l'intégrité territoriale l'un de ses chevaux de bataille. "S'obstiner à limiter les négociations sur le plan bilatéral est pure perte de temps et le Cambodge en sortira perdant", pronostique-t-il à la lumière des "nouvelles invasions de militaires thaïs". Le seul saint auquel il veut se vouer : le Conseil de sécurité de l'Onu. Et le syndicaliste de recommander au gouvernement de bien ficeler le dossier de sa plainte, se disant lui aussi assuré que l'Onu saura faire respecter les traités en vigueur.

Vendredi 19 septembre, Moeung Sonn, président de la Fondation de soutien à la civilisation khmère, et Sok Sam Oeun, directeur de l'organisation de défense juridique Cambodian Defenders Project (CDP), convoquaient la presse pour apporter leur plein soutien au gouvernement dans sa démarche auprès du Conseil de sécurité de l'Onu et appeler à une intervention du gouvernement français en soutien au gouvernement cambodgien. Ils suggéraient par ailleurs au gouvernement cambodgien d'initier une plainte pour réclamer des dommages et intérêts à la Thaïlande.

"Une fois que la plainte sera activée auprès du Conseil de sécurité, le gouvernement doit entreprendre un actif lobbying sur la scène internationale avant que les deux parties en conflit ne soient convoquées par l'instance onusienne", conseille Moeung Sonn, pour qui la France peut jouer un rôle clé dans la résolution du conflit, ayant signé il y a un siècle les traités frontaliers avec la Thaïlande (alors le Siam) en tant que représentante du Cambodge, et ayant également co-présidé, avec l'Indonésie, les Accords de paix de Paris du 23 octobre 1991.

Pour lui, les négociations bilatérales sont vouées à l'échec. "On ne négocie jamais avec les envahisseurs ! Si on se fait voler sa voiture et qu'on ne dépose pas plainte auprès de la police, préférant négocier avec le voleur, c'est une perte de temps. Et si on échoue, c'est notre faute ! Recourir à l'Asean est également une voie à éviter car la Thaïlande y compte plus d'alliés que le Cambodge. En outre, elle en assure actuellement la présidence tournante."

Les Accords de paix de Paris : un joker pour le Cambodge ?
Sam Rainsy a suggéré dans un courrier adressé le 17 septembre au Premier ministre Hun Sen, de faire valoir les Accords de paix de Paris, et de demander le soutien des deux pays qui en co-présidèrent la signature. "Il est clairement spécifié que le gouvernement cambodgien peut demander aux co-présidents de convoquer une réunion des pays signataires, parmi lesquels compte d'ailleurs la Thaïlande, et de se porter garants de sa souveraineté."

Phay Siphan conteste l'argument de Sam Rainsy, assurant que ces Accords sont "expirés" car ils ne portaient pas sur la question frontalière mais visaient seulement à mettre fin à la guerre civile et à organiser les premières élections libres au Cambodge.

Le politologue Lao Mong Hay, chercheur à la Commission asiatique des droits de l'Homme basée à Hong Kong, balaie d'un revers de la main l'analyse de Phay Siphan. Les Accords de Paris constituent tout au contraire "une base solide de négociations", explique-t-il. "Au-delà des objectifs d'organiser les premières élections et de faire revenir la paix, ces Accords portent également sur la protection de l'indépendance, de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du Cambodge. Et ils sont toujours valides ! Le gouvernement peut brandir ces Accords devant le Conseil de sécurité de l'Onu, cela aura davantage de poids !"

Les militaires dans l'attente de décisions
Pendant ce temps, sur le front de Preah Vihear, tout est calme dans l'attente d'ordres de la hiérarchie, assure le commandant en chef de la division militaire 12, Srey Doeuk. "Plus de 300 soldats thaïlandais sont encore postés dans la zone mais aucun incident n'est à déplorer." La seule animation vient de la centaine de touristes cambodgiens qui affluent quotidiennement sur le site, appareil photo en main, "pour voir ce qu'il s'y passe".

Même tableau dressé par Neak Vong, le chef d'état major de la division 42 mobilisée au temple de Ta Moane Thom, dans la province d'Oddar Meanchey, perché sur la chaîne des Dangrek : "Les soldats thaïs occupent toujours le temple qu'ils ont protégé d'une clôture. Nous avons déployé au moins une centaine de soldats khmers et, de l'autre côté, ils sont moins de cent. Maintenant, ils acceptent de nous laisser entrer."

Aucune issue prochaine attendue
Le processus à venir sera encore long et périlleux, bien plus qu'il ne l'a été lors du règlement frontalier en 2005 avec le Vietnam, l'Accord signé entre les deux parties ayant été entouré de beaucoup de mystère et la critique généralement muselée des deux côtés de la frontière. En outre, il est à attendre que la Thaïlande organise dans quelques mois de nouvelles élections et que le Cambodge ait ainsi à négocier avec de nouvelles têtes. Plusieurs années pourraient donc être nécessaires avant qu'un accord entre les deux parties ne soit trouvé, estiment nombre d'observateurs.

Si une première leçon est à tirer dans cette crise frontalière, c'est bien le constat d'un isolement du Cambodge sur la scène internationale. Aucun pays n'est à ce jour venu prêter main forte à Phnom Penh en condamnant ouvertement les agissements de l'armée thaïlandaise.

 

 

 


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