
Prasat Preah Vihear (Cambodge), le 22 juillet 2008. Des soldats cambodgiens regardent la télévision thaïlandaise © John Vink / Magnum
"Nous adorons l'art khmer mais nous détestons les Khmers." Voilà, au moins, qui a le mérite d'être clair. Mais ce propos quelque peu provocateur tenu par Puangthong R. Pawakapan, une spécialiste thaïlandaise du Cambodge, capture l'essence de l'attitude thaïlandaise vis-à-vis de leurs "petits frères" du Sud, comme le montre le contentieux entre Bangkok et Phnom Penh sur le temple de Preah Vihear. Si la Thaïlande a perdu le procès devant la Cour internationale de justice de La Haye en 1962, c'est parce que "nos avocats ont commis une erreur", indique un ancien haut fonctionnaire du ministère thaïlandais des Affaires étrangères. Et si l'on interroge les professeurs de la faculté des lettres de l'université Thammasat, on se rend vite compte qu'il y a un consensus : "Ils n'acceptent pas l'arrêt de la cour de 1962. Ils estiment que Preah Vihear appartient à la Thaïlande", explique Thanet Aphornsuwan, professeur d'histoire d'Asie du Sud-Est.
Une "divergence d'interprétation" A la base du contentieux sur l'arrêt de 1962, il y a, comme le rappelle Raoul M. Jennar, auteur d'une thèse sur les frontières du Cambodge, une "divergence d'interprétation", les Thaïlandais estimant que l'arrêt n'affirme pas la validité juridique des cartes dressées par les Français entre 1904 et 1907. Mais au-delà des arguties juridiques sur la "ligne de partage des eaux" et les relevés topographiques coloniaux, la relation douce-amère entre le Cambodge et la Thaïlande, qui s'est cristallisée autour du temple du IXe siècle, repose sur de profonds soubassements culturels, lesquels font plus appel à l'émotion qu'à la raison. "Le sentiment que les Cambodgiens ne sont pas dignes de confiance, qu'ils ne sont pas loyaux, est transmis de génération en génération", dit Puangthong. Pour les Thaïlandais, il est tout simplement difficile d'admettre "qu'un pays plus pauvre ait pu bâtir une grande civilisation comme Angkor".
Une récupération de la culture khmère par les Thaïlandais Comme souvent en Thaïlande, des éléments contradictoires s'entremêlent : le sentiment de supériorité vis-à-vis du "cousin pauvre", mais aussi la volonté de thaïiser la culture khmère, d'en faire une partie de l'héritage national thaïlandais. Au milieu du XIXe siècle, le roi Mongkut (1851-1868) avait voulu démanteler le temple de Ta Phrom pour le rebâtir à Bangkok. Mais devant la résistance farouche des villageois cambodgiens et la complexité de l'opération, il a abandonné et s'est contenté d'établir une maquette d'Angkor Vat dans l'enceinte du Grand Palais de Bangkok. Les écoliers thaïlandais s'entendent enseigner que le Roi Ramkhamhaeng (1279-1298) a inventé l'écriture thaïlandaise, comme en atteste la fameuse stèle de Ramkhamhaeng, "alors même que l'écriture thaïe est une version simplifiée du khmer".
Les blessures du passé En outre, les blessures ressenties par le Siam pendant la période coloniale ont laissé un étrange traumatisme - étrange compte tenu des souffrances endurées par les pays qui ont été colonisés. "Pour toute une génération, la perte des trois provinces (Sisophon, Siem Reap et Battambang) après la Seconde guerre mondiale a été un symbole d'oppression et d'humiliation", dit l'architecte Sumet Jumsai, auteur d'un ouvrage sur l'art khmer. Avant et après l'arrêt de 1962, le gouvernement militaire de l'époque avait organisé une vaste campagne nationaliste à laquelle tout citoyen, quel que soit son âge, était appelé à participer.
Comme le montre une récente étude de Ladda Khetboonchu de l'université Chulalongkorn, c'est le gouvernement américain qui a fait pression sur les dictateurs Thanom Kittikachorn et Praphat Charusatien pour arrêter la frénésie nationaliste. "Les Américains craignaient que la campagne anti-khmer ne déborde alors qu'ils s'apprêtaient à envoyer des troupes au Vietnam", explique Thanet Aphornsuwan. "Du jour au lendemain, le gouvernement a ordonné que l'on arrête de chanter les chansons sur Preah Vihear."
Un ressentiment contre les Khmers toujours vivace Quarante-six ans après, le thème fait toutefois encore recette si l'on en juge par la précipitation avec laquelle de nombreux groupements politiques ou de la société civile ont cloué au pilori le gouvernement de Samak Sundaravej pour avoir signé le communiqué conjoint khméro-thaïlandais sur l'inscription du temple au patrimoine mondial de l'Unesco. Même Abhisit Vejjajiva, le leader du Parti démocrate d'opposition - défenseur affiché de l'Etat de droit et du rationalisme démocratique - s'est joint à l'hallali. L'occasion était sans doute trop belle pour la laisser passer.
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