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Une cogestion khméro-thaïlandaise de la zone autour du site de Preah Vihear serait-elle la clé ?
Par Arnaud Dubus (correspondant régional de Libération)   
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06-11-2008

 Cambodge - Preah Vihear © John Vink / Magnum

Prasat Preah Vihear (Preah Vihear-Cambodge), le 9 mars 2008. Moines se rendant à une cérémonie religieuse
© John Vink / Magnum

Architecte français et membre associé de l'Ecole française d'Extrême-orient (Efeo), le professeur Pierre Pichard travaille depuis plusieurs décennies en Asie du Sud-Est et en Inde. Il a notamment conduit les chantiers de restauration du Pimay et du Phanom Wan, deux temples khmers situés aujourd'hui en Thaïlande. Il a également participé à des missions de l'Efeo à Angkor, avant d'ouvrir, en 1997, le bureau de l'Efeo de Bangkok. A la veille de l'ouverture de nouvelles négociations sur le conflit frontalier qui oppose la Thaïlande au Cambodge, du 10 au 12 novembre à Siem Reap, cet expert de l'architecture khmère comme de la culture thaïlandaise livre son analyse sur ce dossier sensible, sans omettre de rappeler tout ce qui fait de Preah Vihear un site exceptionnel. Entretien.


Ka-set : Comment caractériseriez-vous historiquement, architecturalement et culturellement le temple de Preah Vihear qui est situé sur la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ?
Pierre Pichard : Le plus intéressant, c'est son site vraiment exceptionnel et unique parmi tous les monuments du Cambodge ancien, parce que Preah Vihear est situé sur la pointe extrême, sur la crête des monts Dangrek. D'autre part, Preah Vihear est ouvert au nord, ce qui montre bien aussi que toute l'implantation des bâtiments et du sanctuaire est liée au relief et au site. […] Depuis le Nord, soit en fait depuis la Thaïlande actuelle mais qui était à l'époque une province de l'empire khmer, une pente douce sur laquelle on a aménagé des rampes, des chaussées, des escaliers conduit jusqu'au temple final, jusqu'au petit sanctuaire qui n'est pas énorme mais qui est situé à l'extrême pointe et derrière lequel s'ouvre immédiatement une falaise très profonde de plus de 200 mètres d'où on domine toute la plaine du Cambodge.


Donc, le site, déjà, est unique. Ensuite, son utilisation est très intéressante : on voit bien que tous les bâtiments ont été placés et construits en fonction du site. Par exemple, même tout en haut, autour du temple central, près du bord de la falaise, le temple est assis directement sur le rocher qui a été sculpté pour constituer la base du sanctuaire. Le temple de Preah Vihear est tellement lié à cette montagne, que c'est vraiment une prouesse architecturale assez étonnante.


D'autre part, le temple lui-même a des bâtiments très particuliers que l'on ne trouve pas dans la majorité des temples khmers, comme ces deux grands bâtiments autour d'une cour rectangulaire que l'on appelait depuis longtemps des palais mais qui probablement n'en étaient pas et dont ne connaît pas l'usage exact. Tout le développement des rampes et des escaliers d'accès est très intéressant et, encore une fois, parfaitement lié au site. C'est donc vraiment un monument important, qui compte et qui n'a pas d'équivalent dans tout l'empire khmer ancien. Les rapports les plus proches peuvent être faits avec Wat Phou, qui est maintenant au Laos : il y a des rapports architecturaux et des rapports sur le site, puisque Wat Phou est aussi construit sur les premières pentes d'une montagne - pas sur le sommet et pas au bord d'une falaise comme Preah Vihear - mais sur les premières pentes d'une montagne proche du Mékong, donc dans un site très particulier également.


Je pense vraiment que, le plus important, c'est ce site lui-même. Et d'ailleurs, c'est ce site qui déclenche la controverse actuelle entre les deux pays puisque, finalement, le temple se retrouve exactement sur la frontière.
Historiquement, c'est un monument important, parce qu'il a été construit au moment où l'architecture et l'art khmers étaient à leur sommet, principalement pendant la première moitié du XIe siècle.

K7 : C'est un temple dont la construction a été assez longue, qui s'est étalée sur au moins deux siècles…
PP : Oui, presque trois, du 9e au 12e en gros, c'est-à-dire pendant tout le développement de l'empire khmer. Il y a eu des modifications et des additions peu à peu, mais la plupart des monuments que l'on voit aujourd'hui dans leur état actuel ont été construits généralement dans la première moitié du 11e siècle, par Suryavarman 1er [1002-1049], donc à peu près, dans notre ère, entre l'an 1000 et l'an 1050.

K7 : Comment qualifieriez-vous le style de ces monuments : est-ce qu'il est angkorien, pré-angkorien ou est-ce un style en soi ?
PP : C'est un monument angkorien, mais pas un monument angkorien classique du fait même, encore une fois, du site, puisque les temples d'Angkor ont été construits sur une plaine. Ils pouvaient s'étendre de manière vaste et concentrique autour de leur noyau et atteindre des dimensions extraordinaires comme Angkor Wat, parce qu'en terrain plat, on peut s'étendre. Là, il fallait s'adapter au site. C'est ce qui lui donne cet aspect très particulier. Mais l'architecture elle-même est angkorienne avec, quand même, des bâtiments que l'on ne trouve pas ailleurs. Enfin, la sculpture des frontons, des linteaux et de toutes les parties décorées, qui est également très intéressante, est classique, angkorienne, de la meilleure époque d'Angkor.

K7 : A l'origine, il s'agit d'un temple Çivaïte. Y a-t-il une combinaison d'éléments bouddhistes et hindouïstes ou est-ce purement hindouïste ?
PP : C'est purement hindouïste. Toutes les représentations iconographiques, sur les linteaux, sur les frontons sont les thèmes de l'hindouïsme. On y trouve Çiva, Vishnou. C'est un temple hindouïste classique et je ne crois pas qu'il y ait quoi que ce soit de bouddhiste ancien.

K7 : Que pensez-vous de l'ambivalence dans les relations entre le Cambodge et la Thaïlande, dans le sens où les Thaïlandais, tout en étant en général conscients qu'une grande partie de la culture thaïlandaise vient de l'empire khmer - enfin, de l'Inde mais via l'empire khmer -, sont en même temps, dans la période moderne, plutôt méprisants envers les Cambodgiens, voire essaieraient même, d'une certaine manière, de gommer cette influence culturelle cambodgienne ?
PP : Cela est moins fort qu'il y a trente ou quarante ans. A l'époque, on ne voulait pas parler de style khmer en Thaïlande mais on évoquait le "Lopburi style", parce qu'il y a des monuments de style khmer dans la ville thaïlandaise de Lopburi… C'était donc devenu le "style de Lopburi" pour éviter justement de parler du khmer. Maintenant, c'est quand même beaucoup plus accepté, aussi parce qu'on ne peut pas montrer aux touristes tous ces monuments qui ont été restaurés - Pimaï, Phanom Wan, les grands temples khmers de Thaïlande - sans dire que ce sont des temples khmers. Ils ont été un peu forcés...


Mais oui, il y a cette question des nationalismes qui existe, je pense, des deux côtés, aussi bien au Cambodge qu'en Thaïlande, et c'est vraiment dommage, en particulier pour Preah Vihear [...]. Je trouve que la meilleure solution pour un site historique aussi important serait que la zone autour du site soit une sorte de co-gestion entre les Thaïs et les Cambodgiens, que la frontière ne traverse pas le site, qu'elle se sépare des deux côtés, que les Thaïs puissent entrer sur le site par le nord et aller jusqu'à un poste cambodgien au sud, que les Cambodgiens et les touristes qui séjournent au Cambodge puissent y accéder comme ils veulent et le visiter en entier jusqu'à un poste thaï qui serait plus au nord... Faire une zone bilatérale me paraîtrait de loin la meilleure solution pour pouvoir aménager tout le site archéologique et historique d'une façon logique et celle qui serait la plus évidente et la plus intéressante pour les visiteurs.

K7 : L'Unesco serait-elle prête à accepter cette solution ?
PP : Je l'espère.

K7 : Peut-on parler de construction artificielle de la culture thaïlandaise, dans la mesure où elle tente, sinon de gommer, de minimiser l'influence khmère, soit en s'appropriant directement certains éléments d'origine khmère, soit en faisant plutôt référence à leurs origines indiennes ?
PP : Oui, la culture thaïlandaise a sûrement énormément emprunté aux Khmers qui, eux-mêmes, effectivement, avaient une culture empruntée à l'Inde, une culture officielle au moins. Bien sûr, il y a par dessous tout un substrat de rites et de croyances plus anciens qui perdurent encore maintenant, comme le fameux culte des Phi, qui ne sont pas directement empruntés à l'Inde. Mais je crois quand même que les historiens thaïs sérieux l'acceptent de plus en plus et ont une vision assez logique et assez simple de la question. Il faudrait savoir comment on présente cette question aux enfants, dans les manuels de l'école primaire. Comment leur parle-t-on de l'empire khmer qui s'étendait sur la plus grande partie de la Thaïlande actuelle ? Est-ce que cela est gommé ? C'est par là qu'il faudrait commencer à étudier ce genre de questions.

K7 : Les Français ont joué un rôle politique important pendant des décennies dans cette région et d'une certaine manière les Thaïlandais considèrent que cette affaire de Preah Vihear est un peu un héritage de la colonisation française du Cambodge. Quel rôle pensez-vous que la France a effectivement joué dans le passé ? La France, vu qu'elle entretient des relations plutôt bonnes avec la Thaïlande et a été l'ancienne puissance tutélaire du Cambodge, ne pourrait-elle pas jouer un rôle de médiateur dans cette querelle, d'autant plus que le siège de l'Unesco est à Paris ?
PP : A cause justement de la présence coloniale au Cambodge, je ne suis pas sûr que la France soit finalement très bien placée... Bien sûr, à titre individuel, des experts français sont venus aider en particulier les Cambodgiens, je crois, plus que les Thaïs, lorsque les Cambodgiens ont préparé le dossier de nomination de Preah Vihear à la liste du patrimoine mondial. C'est un prolongement de la coopération culturelle qui existe [entre le Cambodge et la France]. Les Français sont par exemple en train de restaurer un grand temple à Angkor...

 

Je pense quand même que pour les Thaïs, la France est trop marquée par sa colonisation ancienne et qu'ils estiment que la France est partiale et qu'elle défendra le Cambodge. Je crois qu'ils accusent d'ailleurs plus ou moins la France d'avoir influé sur le jugement de la cour [internationale de justice] de La Haye qui a attribué Preah Vihear au Cambodge [le 15 juin 1962]. Je pense donc que la France n'est sans doute pas la mieux placée pour servir d'intermédiaire et essayer d'aider à résoudre cette question entre la Thaïlande et le Cambodge, parce que les Thaïs vont se méfier, et peut-être en partie à juste titre, des liens entre la France et le Cambodge. Peut-être que l'Unesco pourrait finalement être [une tierce partie] plus neutre pour essayer de régler cette question.

 

Pour en savoir plus

Lire aussi sur Ka-set

 

Preah Vihear - Cambodge - Soldat - John Vink / Magnum

 

- Frontière(s ?), diaporama sonore sur le conflit entre la Thaïlande et le Cambodge, qui ont déployé des forces armées dans la zone de Preah Vihear, par John Vink / Magnum (24-07-2008)

- Dossier spécial sur Preah Vihear : l'actualité au jour le jour, les analyses, les reportages et les diaporamas sonores de la rédaction de Ka-set sur le conflit qui oppose la Thaïlande au Cambodge, le long de leur frontière commune

 


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