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Comment Phnom Penh expulse 20 Ouïghours vers la Chine au nez et à la barbe du HCR
Par Anne-Laure Porée   
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23-12-2009

Moines - Ambassade de Chine au Cambodge ©John Vink/ Magnum

Phnom Penh, le 24 décembre 2009. Moines mendiant à proximité de l'enceinte de l'ambassade de Chine au Cambodge
©John Vink/ Magnum

Vingt Ouïghours qui avaient trouvé refuge au royaume khmer, ont été renvoyés de force samedi 19 décembre en Chine alors que leur demande d'asile n'avait pas été examinée jusqu'au bout. Le Cambodge est vivement critiqué pour cette violation grave de la Convention de Genève dont il est pourtant signataire. Le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (HCR) a, semble-t-il, accumulé les erreurs.


Ils étaient arrivés depuis des semaines. Incognito. Jusqu'à ce qu'un article du Washington Post diffuse la nouvelle de leur entrée sur le territoire cambodgien. Des réseaux de missionnaires chrétiens avaient exfiltré ces 22 Ouïghours de Chine jusqu'au Cambodge où ils avaient demandé, à leur arrivée, le statut de réfugié ou l'asile politique au Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR).

L'espoir de la Convention de 1951

Ils avaient fui leur Xinjiang natal (à l'extrême ouest de la Chine) après les manifestations violentes de juillet dernier, attisées par l'oppression culturelle, religieuse et politique dont leur groupe ethnique est victime. Une répression par les autorités chinoises, non moins brutale, s'en était suivie avec des arrestations, des procès expéditifs, des disparitions, des peines capitales...  Puisque le Cambodge est le seul pays d'Asie du Sud-Est avec les Philippines à avoir signé la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, ces 22 Ouïghours (dont certains auraient été témoins de violences commises contre les leurs) avaient bon espoir d'être protégés jusqu'à ce que leur dossier soit examiné.

C'était sans compter les relations privilégiées du Cambodge avec son principal investisseur et la visite officielle du 20 au 22 décembre du vice-président chinois qui s'est conclue par la signature de 14 contrats. Les autorités cambodgiennes ont donc coupé court aux enquêtes individuelles entamées avec le HCR. Depuis que la présence de ces Ouïghours au Cambodge est officielle, Pékin les qualifie ouvertement de "criminels", un mot que les autorités de Phnom Penh n'ont pas hésité à mettre en avant.

L'erreur de la "safe house"
Vendredi 18 décembre, la police cambodgienne investit la maison du HCR, la "safe house" dans laquelle les vingt Ouïghours ont été regroupés depuis deux jours. Elle les arrête et les embarque. Le ministère de l'Intérieur annonce ensuite l'ordre d'expulsion de ces personnes, dont une femme enceinte et deux enfants. "Ce ne sont pas des réfugiés, ce sont des immigrés illégaux", justifie le porte-parole du ministère cambodgien de l'Intérieur Khieu Sopheak.

"Ce sont des demandeurs d'asile ! Ce ne sont pas des immigrants illégaux !, s'insurge l'avocate de Jesuit Refugee Center, qui a rencontré ces Ouïghours. Il y a des preuves objectives indiquant que ces candidats [au statut de réfugié] pourraient être détenus et éventuellement torturés s'ils retournaient en Chine." Une source proche du dossier indique que les autorités chinoises auraient vérifié les noms des 20 Ouïghours arrêtés et en auraient identifié sept comme ayant participé aux troubles de juillet dernier. Sur les 22 arrivés, deux Ouïghours demandeurs d'asile ont entre-temps disparu. La police cambodgienne les recherche.

Violation des engagements et mémoire courte
En ratifiant la Convention de 1951, le Cambodge s'engageait, entre autres, à ne pas expulser par la force des demandeurs d'asile ou candidats au statut de réfugiés vers leur pays d'origine s'ils risquent d'y être persécutés. La violation grave de cet engagement a suscité de vives réactions du côté des organisations de défense des droits de l'Homme, de certaines ambassades et des Nations unies. "Cette expulsion est d'autant plus consternante dans un pays qui a connu des persécutions massives pendant les guerres et le régime khmer rouge, et qui connaît la valeur de la protection des réfugiés. Des milliers de Cambodgiens ont eu la vie sauve grâce au statut de réfugiés, y compris nombre de dirigeants du pays", rappelle avec insistance Christophe Peschoux, représentant du Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies au Cambodge. "La crédibilité et la fiabilité du système de protection des réfugiés mis en place au Cambodge avec le soutien du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies sont maintenant sérieusement remises en question, ajoute-t-il. A moins que le changement de politique de la semaine dernière ne soit annulé, aucun demandeur d'asile en provenance de Chine ne se sentira désormais en sécurité au Cambodge."

Comment le HCR a-t-il été court-circuité ?
Vendredi 18 décembre, 18 heures. Deux heures après l'arrestation des Ouïghours dans la mal nommée "safe house", en violation complète des relations de confiance établies entre le HCR et le ministère cambodgien de l'Intérieur, en dépit des garanties politiques reçues, le HCR est informé que les 20 réfugiés ont décollé vers la Chine. Ceux qui sont concernés par le dossier s'escriment à vérifier l'information et découvrent finalement que les Ouïghours sont toujours à Phnom Penh, sous bonne garde cambodgienne. Leur capacité de réaction a été neutralisée pendant quelques heures… Le HCR n'a définitivement plus accès à ces candidats à l'exil. La mobilisation et les démarches conjointes menées par les ambassadeurs de Grande-Bretagne, des Etats-Unis, d'Allemagne, d'Australie et du représentant de l'Union européenne resteront sans effet jusqu'à l'expulsion effective des Ouïghours. Le Premier ministre Hun Sen n'accèdera pas à leur demande d'audience.

Des signaux d'alerte ignorés
Pourquoi le HCR a-t-il obtempéré quand, lundi 14 décembre, le ministère de l'Intérieur lui a demandé de regrouper les réfugiés dans une seule "safe house" ? A cette date, différents interlocuteurs consultés sur cette option déconseillent le regroupement et recommandent la prudence. Ils préviennent le HCR de la visite du vice-président chinois. Il est de notoriété publique que la Chine s'intéresse de près au dossier. Le quotidien anglophone Cambodia daily publie le 9 décembre que le ministère des Affaires étrangères chinois a lancé une enquête sur ces Ouïghours. Enfin, l'affiliation du Cambodge à son généreux donateur ne fait pas le moindre doute. En prime de quelques signaux d'alerte, plusieurs personnes rappellent au HCR son rôle de protection des demandeurs d'asile. Mais dans les conversations, ses représentants se défaussent et renvoient aux responsabilités du pays d'accueil, le Cambodge. Enfin, les leçons ne semblent pas avoir été tirées des expériences avec les Montagnards, cas dits sensibles, en relation avec le Vietnam.

A la décharge du HCR, les autorités cambodgiennes semblent avoir convaincu de leur bonne volonté en annonçant la publication prochaine de la législation sur le statut des réfugiés et en proposant de trancher conjointement sur les dossiers des Ouïghours. Y aurait-il eu court-circuitage aussi du côté cambodgien ?

Le manque de réalisme politique du HCR ?
A Bangkok, Kitty McKinsey, responsable de l'information publique du Bureau Asie-Pacifique du HCR, esquive la question du manque de réalisme politique du HCR. Certains parlent de "naïveté", d'autres "d'échec misérable à protéger des réfugiés". Kitty McKinsey, elle, préfère pointer du doigt la faillite des autorités cambodgiennes à honorer leurs engagements.

Dans cette affaire, non seulement le gouvernement cambodgien a adopté la ligne chinoise en violation des lois internationales mais, en plus, il a balisé le terrain législatif en amont arguant de sa souveraineté. Jeudi 17 décembre, le Premier ministre Hun Sen signe le sous-décret numéro 224, qui donne pleine responsabilité aux autorités cambodgiennes pour l'enregistrement des réfugiés, la procédure, l'examen et l'arbitrage des dossiers. "Le Cambodge est un pays indépendant, il n'est colonisé par personne", fait valoir Khieu Sopheak qui assure que la procédure a suivi son cours normal. Hasard du calendrier que ce sous-décret soit signé deux jours avant l'expulsion des Ouïghours ? Kitty McKinsey refuse de parler de surprise. Cette décision, dit-elle, était attendue. Sara Colm, chercheuse à l'organisation de défense des droits de l'Homme Human Rights Watch, estime que ce n'était pas le moment de passer la main au gouvernement cambodgien et déplore une "grossière erreur de jugement" de la part du HCR.

Tapis rouge à la Chine
Les conséquences ? Côté victimes, aucune nouvelle des 20 Ouïghours rapatriés de force en Chine. Côté Cambodge, des remerciements officiels exprimés par le vice-président chinois pour avoir expulsé les réfugiés. D'après Khieu Kanharith, ministre de l'Information cambodgien, Xi Jinping a salué la bonne coopération entre les deux pays "dans la lutte contre le terrorisme, le trafic d'êtres humains et le crime transfrontalier." La visite s'accompagnait pour les autorités cambodgiennes d'un pactole de 1,2 milliard de dollars, un montant colossal au regard des 2 milliards de dollars d'aide et de prêts avancés par la Chine au Cambodge depuis 1992, selon des chiffres avancés par le ministre de l'Information Khieu Kanharith.

Pendant que Phnom Penh déroulait le tapis rouge à l'homme fort chinois, quelques voix dissidentes se faisaient entendre. Les Etats-Unis annonçaient que les relations avec le Cambodge seraient affectées par l'incident. L'Union européenne manifestait sa "profonde inquiétude".

Bataille par voie de presse

Dans les médias, une bataille a commencé au lendemain de l'expulsion mettant en cause la compétence et la légitimité du gouvernement cambodgien à assumer la législation sur le statut de réfugié. Khieu Kanharith a donc répliqué. Il a accusé à son tour le HCR d'avoir fait traîner durant près d'un mois des dossiers qui, selon lui, auraient pu être bouclés en trois jours. Il reproche également au HCR d'avoir divulgué des informations sur ces Ouïghours dans la presse.

Le HCR, qui n'a pas pris de mesures particulières pour ces demandeurs d'asile à haut risque, explique qu'au Cambodge, la procédure consistait surtout à assister les autorités dans leur travail. Kitty McKinsey nie que le HCR ait donné la moindre information à la presse. Il semblerait en effet que le contact avec les médias relève d'une démarche des réfugiés eux-mêmes. Mais la règle en vigueur au Haut Commissariat des Nations unies est de déconseiller tout contact avec la presse pendant l'examen du dossier et même après. Le réfugié en fait ce qu'il veut bien entendu. Une question demeure : ce conseil a-t-il été donné à temps ?

Depuis, on est sans nouvelles des 20 Ouïghours rapatriés de force en Chine.

 


Sur le Net
Le HCR regrette l'expulsion de demandeurs d'asile avant l'examen de leur requête
(communiqué de presse en anglais) (UNHCR, 19-12-2009)


Egalement sur Ka-set

Le Cambodge, future terre d'asile des exilés climatiques vietnamiens ? (20-06-2009)

- Statut des réfugiés au Cambodge : le gouvernement prend le relais (26-03-2009)

- Des réfugiés Montagnards vietnamiens protestent à Phnom Penh contre les rapatriements dans leur pays (18-07-2008)

- Les Khmers kroms font entendre leur voix aux portes du Palais des Nations unies (08-05-2009)

 

 

 


4 Commentaire
Par Herve 2009-12-25 15:07:40
Kitty McKinsey, elle, préfère pointer du doigt la faillite des autorités cambodgiennes à honorer leurs engagements.
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Hypocrisie totale, on croit rever...
Par Rumchang Pkhar 2009-12-25 19:13:11
Est-ce la faute de la Démocratie du monde?!
Malheureusement, ce n'est pas une surprise! Déjà depuis fort longtemps que PHN a apposé sa signature en faveur des Droits de l'Homme, sans évoquer tant d'autres protocoles internationales.
A propos des montagnards Hmong victimes du gouvernement de Hanoï et qui se sont réfugiés sur le sol du royaume par exemple; PHN avait plutôt depuis entamé et annoncé le mauvais présage.
La Chine détenant les USA et l'Europe et d'autant que le Cambodge ressentant fortement l'envie envers le Tigre d'une amitiée plus que soudée (Une politique et Deux pays) comme celle d' "Une politique et deux Chines", cette Chine se sent davantage de tout disposée et au mpris de tout le monde.
D'autant que les grandes démocraties de ce monde font également faux pas dans leur pays le Cambodge libéro-communisé ne pourra que s'en flatter et les suivre à la lettre: bientôt ce sera la chasse de khmers kroms, bêtes noires des vietnamiens.
Les grans de ce monds ont bien donné naissance aux dictatures et les engraissent à nos jours!
Par John du Cambodge 2009-12-30 23:06:55
Le Cambodge a tout simplement choisi son camp.. la Chine. Les américains ne l'ont pas encore compris?
Par Dje 2010-01-08 11:03:57
"Le Cambodge est un pays indépendant, il n'est colonisé par personne"
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Hypocrisie totale, on croit rever...
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