Phnom Penh (Cambodge), le 12 décembre 2007. Militante des droits de l'Homme manifestant avec les habitants de Dey Krohom, lors de la journée des droits de l'Homme ©John Vink/ Magnum Depuis un an, les militants de défense des droits de l'Homme se retrouvent de plus en plus souvent sur le banc des accusés, pointés du doigt par les autorités cambodgiennes qui leur reprochent d'instiller des velléités de rébellion, et de pousser les citoyens à agir en dehors du cadre légal. Une lecture de la situation que les ONG récusent haut et fort, s'inquiétant par ailleurs des menaces qui pèsent dorénavant plus lourdement sur leurs employés. Elles y voient là une tentative des autorités cambodgiennes de les discréditer pour mieux les museler avec, en arrière-fond, les craintes qu'elles nourrissent au sujet de l'adoption prochaine d'une loi les régissant qui, selon elles, pourrait nettement entamer leur indépendance. L'association locale Adhoc, dans son 8e rapport annuel sur la situation des droits de l'Homme au Cambodge - présenté mardi 3 février -, tire notamment la sonnette d'alarme sur cette question.
Une mission des ONG pourtant claire et légale... L'inquiétude est de mise, a fait savoir le président de l'ONG Adhoc, Thun Saray. En 2008, les militants des droits de l'Homme "assistant de leurs conseils les victimes de spoliations foncières et de ressources naturelles pour les aider à réclamer des réparations auprès des tribunaux ou des autorités, ou encore à libérer ceux de leurs représentants incarcérés", ont particulièrement été la cible de menaces et d'accusations de provoquer des protestations. "De telles accusations de membres du gouvernement sont destinées à intimider les employés et militants" pour les empêcher de venir au secours des victimes de litiges fonciers impliquant des sociétés privées et des puissants, dénonce Adhoc dans son rapport, précisant qu'en 2008 au moins 164 défenseurs des droits de l'Homme dans 63 cas séparés ont été soumis à de telles menaces. Ces pressions existaient déjà en 2007, mais surtout à l'encontre des représentants des communautés, a souligné Thun Saray. Elles se sont multipliées envers les militants en 2008. "Ce que nous faisons n'est pourtant pas illégal, je tiens à le préciser. Nous expliquons aux habitants leurs droits et faisons du conseil juridique pour que leurs revendications ne prennent pas un tour illicite. Je ne veux pas entendre dire que les ONG poussent les villageois à réclamer, cela n'a jamais été le cas. Les habitants agissent d'eux-mêmes ! Nous les invitons au contraire à ne pas céder à la destruction de biens publics ou biens d'autrui", a argumenté le président d'Adhoc. Même discours à la Licadho, une autre grande organisation cambodgienne de défense des droits de l'Homme. Sa présidente, Kek Galabru, observe avec autant de préoccupation la multiplication des menaces à l'encontre des militants, rattachés ou non à des ONG. "Nous l'avons déjà relevé dans plusieurs rapports. Je vous donne un exemple récent : un de nos employés a été frappé à Dey Krohom alors qu'il ne faisait qu'expliquer leurs droits aux habitants ! Notre personnel a par ailleurs reçu un courrier anonyme qui contenait le dessin d'une tête de mort... Et dire que nous sommes derrière les manifestations, ce n'est qu'un prétexte dont se sert le gouvernement pour ne pas résoudre les problèmes. Jamais nous n'avons agi de la sorte !", se défend la présidente. Une voix discordante, celle de Ou Virak, à la tête du Centre des droits de l'Homme du Cambodge. S'il reconnaît que les autorités donnent parfois le mauvais rôle aux ONG de défense des droits de l'Homme, la situation s'est, selon lui, améliorée par rapport à 2007. "Les autorités semblent davantage comprendre le rôle des ONG et les droits des citoyens, même s'il y a certaines limites... A chaque fois que notre centre a organisé en 2008 des forums en province, les autorités n'ont pas empêché leur tenue comme elles l'ont fait en 2007, notamment dans les provinces de Kompong Chhnang et de Ratanakiri." Quand les autorités locales entravent le travail des militants, selon Adhoc Thun Saray pointe un doigt accusateur vers "certaines autorités provinciales qui ferment leurs portes aux ONG et refusent de collaborer avec nous". Une province, Kratié, a-t-il ajouté, a même inscrit Adhoc à sa liste noire tandis qu'une autre, Ratanakiri, mène la vie dure à ses militants qu'elle rend responsables des manifestations menées par les membres de minorités ethniques. Autre exemple, celui de ce fonctionnaire du cabinet provincial de Battambang qui a voulu porter plainte contre Adhoc pour avoir, là encore, encouragé les habitants à manifester devant le tribunal. Une plainte qui ne se concrétisera pas, après intervention du gouverneur, qui a fait valoir au fonctionnaire qu'il ne disposait d'aucune preuve, rapporte Thun Saray. Le principe adopté au sein d'Adhoc est de muter tout militant faisant objet de menace. "Notre but n'est pas de nous emparer du pouvoir des autorités mais seulement de rendre justice aux citoyens. Nous continuons à expliquer notre mission aux autorités et nous encourageons nos militants à ne pas baisser les bras. Même s'il y a des déconvenues..." Des mauvais éléments des deux côtés, selon le gouvernement Interrogé sur ce point, le porte-parole du gouvernement Khieu Kanharith cherche à temporiser. "Il existe certains cas, dans le nord-est du pays, où les habitants avaient légalement vendu leurs terres mais des représentants des droits de l'Homme les ont incités à réclamer le retour de leurs terres. Je ne dis pas que celui-ci a tort ou celui-là a raison, je dis simplement qu'il faut regarder des deux côtés. Il y a des éléments mauvais au sein du gouvernement, et nous ne les soutenons pas, comme il y en a dans les ONG, lesquelles ne sont pas des thevodas ou autres divinités ! Nous devons être conscients que les compte-rendus de nos subordonnés ne sont pas toujours corrects... Ce n'est pas parfait des deux côtés, mais si les deux parties l'admettent, on pourra mieux collaborer ensemble !" Les conflits fonciers, à la source du conflit ONG / autorités Les intimidations à l'encontre des militants des droits de l'Homme interviennent généralement dans le contexte des litiges fonciers dont la violence s'est accrue, déplore Adhoc. Les militaires ont été, en 2008, bien plus impliqués dans ces contentieux, avec un triplement du nombre de cas dans lesquels ils sont l'une des parties en conflit (125 cas en 2008 contre 40 en 2007), est-il relevé dans son rapport. Ny Chakriya, le chef des enquêteurs d'Adhoc, a ainsi fait observer que "la plupart des disputes foncières sont liées à la construction de casernes militaires" qui affecte des villageois déjà implantés sur les lieux. "Un cas de spoliation touche en moyenne au moins 500 familles et concerne une superficie allant de 200 à 500 hectares." Au palmarès des provinces les plus touchées : Battambang, Banteay Meanchey, Mondolkiri, Ratanakiri et Kratié. Des litiges toujours plus violents La gravité de la violence employée dans le cadre de conflits fonciers a augmenté en 2008, note Adhoc, avec 3 personnes tuées sur le lieu du litige et 5 autres décédées à l'hôpital des suites de blessures (contre deux décès à déplorer en 2007). Le système judiciaire reste lourdement influencé par les compagnies privées et des puissants, répète l'organisation, et a été de plus en plus utilisé en vue d'arrêter et de placer en détention des plaignants dans le cadre de conflits fonciers. Ainsi, au cours de l'année 2008, sur 306 cas répertoriés, "150 personnes ont été arrêtés et détenues contre 139 sur 350 cas en 2007". En sus de ces cas, plus de 100 individus qui faisaient face à des mandats d'arrêt ont évité l'arrestation. Et à ce jour, ils seraient encore 59 derrière les barreaux, selon le rapport d'Adhoc. Rien ne change, regrette l'ONG, les expulsions forcées restent motivées par la location ou la vente à des sociétés privées de terres déjà occupées et ce, sans compensations adéquates versées aux actuels occupants. Si le gouvernement s'est engagé à fournir des terres aux pauvres sous la forme de concession foncière sociale, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Selon les informations obtenues par Adhoc, seuls 409 hectares de terre ont été accordés sous la forme de concessions sociales, contre 225 090 hectares (soit 550 fois plus) cédés à quelque 71 sociétés privées sous la forme de concessions économiques. Ces dernières auraient eu des conséquences négatives sur plus de 10 000 familles au Cambodge, aucune étude d'impact social n'ayant été menée avant leur octroi, souligne le rapport.
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Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier