 Phnom Penh, le 30 janvier 2003. La crise de Preah Vihear ravive les douloureux souvenirs des émeutes du 29 janvier 2003, durant lesquelles des entreprises thaïlandaises ont été mises à sac © John Vink / Magnum
Les ressortissants thaïlandais présents sur le sol cambodgien suivent avec inquiétude les développements de la crise qui s'est ouverte entre les deux royaumes voisins mardi 15 juillet. Une partie d'entre eux, craignant pour leur sécurité, ont déjà plié bagages pour rejoindre leur patrie. Les autres disent vouloir rester sereins, se préparant néanmoins à une évacuation en urgence au cas où le conflit dégénérerait en affrontements armés.
Tous ont en mémoire les événements de la nuit du 29 janvier 2003 qui avait vu, à Phnom Penh, l'ambassade de Thaïlande mise à sac et de nombreux intérêts thaïlandais être la cible d'émeutes populaires. Le nationalisme se vit à fleur de peau des deux côtés de la frontière, et une inimitié s'est tissée au fil des siècles entre les deux peuples. Les échanges économiques sont néanmoins très dynamiques entre les deux royaumes mais risquent d'être mis à mal si les deux pays continuent de s'opposer ouvertement sur le dossier de Preah Vihear. Un sujet sensible Nombre de Thaïlandais contactés, qu'ils soient à la tête d'établissements commerciaux à Phnom Penh ou encore employés dans des compagnies aériennes, refusent net de faire tout commentaire sur le conflit qui oppose leur royaume à leur pays d'accueil. Le quotidien de Bangkok, The Nation, rapportait dans son édition datée de samedi 19 juillet, que quelque 300 ouvriers de construction thaïlandais à pied d'oeuvre près de la frontière avaient fui la veille avec l'intensification de la crise entre les deux pays. Le propriétaire d'un populaire restaurant thaïlandais de Phnom Penh explique avoir déjà réservé des billets d'avion pour son personnel, qu'il s'est contenté pour l'heure de placer "dans des endroits sûrs", à savoir des hôtels. "On ne veut pas quitter le Cambodge, on est opposés à la guerre. On a tout à perdre avec une guerre, et remonter une autre affaire, ce n'est pas facile..." Les ressortissants thaïlandais de longue date ne cèdent pas à la panique "Bien sûr, je me fais du souci. Plus de 50% des amis thaïs que j'ai au Cambodge sont déjà rentrés au pays. Il faut dire que le fait que cette affaire intervienne à la veille des élections cambodgiennes n'est pas pour nous rassurer", confie Mlle Shampoo, employée dans une agence de voyages de Phnom Penh où elle s'est installée il y a plus de dix ans. Les collègues cambodgiens de Mlle Shampoo se montrent, dit-elle, bienveillants à son égard et n'ont en rien changé leur attitude à son égard. Si la situation s'envenime, ils lui ont promis de la protéger. "Ce sont ceux qui sont arrivés depuis peu qui paniquent. C'est normal. Moi, j'ai déjà traversé les événements de janvier 2003, alors je suis en quelque sorte 'préparée' !" Mme Thanatchaporn, qui travaille au sein d'une société d'import-export de produits cosmétiques opérant dans la capitale cambodgienne, a également vécu "les événements de janvier 2003". "Je n'ai pas peur pour le moment mais si ça tourne mal, je rentre illico en Thaïlande. Tout cela, c'est de la politique. On a tout de même suspendu les importations de Thaïlande à l'approche des législatives", explique-t-elle. Une évacuation cependant envisagée "La plupart de mes amis n'ont pas voulu attendre de voir les choses déraper. Pour ma part, j'estime qu'on en est encore au stade des négociations, donc je préfère patienter." Mlle Shampoo veut se rassurer, une guerre entre les deux pays voisins ne ferait l'affaire de personne, et les pays de la région, veut-elle croire, veillent à maintenir la paix dans la région. De plus, fait-elle observer, l'entrée dans un conflit armé ne ferait pas fuir les seuls Thaïlandais mais nombre d'expatriés de toutes nationalités. Si la situation devait prendre la même tournure qu'en janvier 2003, elle sait qu'un plan d'évacuation a déjà été mis en place par son ambassade, laquelle a donné pour consigne à ses ressortissants de ne pas sortir le soir. "Le seul souci, c'est que j'ai subi une opération à la jambe il y a trois ans et que je ne peux plus courir vite !", glisse-t-elle en riant, avant, en fin de conservation, de nous demander avec gravité de l'informer d'une éventuelle dégradation de la situation. A la frontière, rien à signaler Les échanges commerciaux se sont interrompus à la frontière depuis quelques jours, et les autorités thaïlandaises ont recommandé à leurs compatriotes qui s'aventureraient sur le sol cambodgien d'éviter le sujet du temple de Preah Vihear s'ils venaient à discuter avec des Cambodgiens, et ce "pour leur propre sécurité", écrivait il y a quatre jours The Nation. Selon Sok Hoy, un policier de l'immigration cambodgienne affecté à la porte internationale de Poïpet, les Thaïlandais, principalement des joueurs attirés par les casinos côté khmer, continuent d'aller et venir comme à l'habitude. Les habitants du royaume voisin ont cependant, selon lui, quasiment cessé de fréquenter le marché cambodgien de Long Khloeuv, collé à la frontière, qui fonctionne depuis quelques jours au ralenti. Les Cambodgiens de la rue, indignés par les récentes manoeuvres militaires du royaume voisin, n'hésitent pas réaffirmer ouvertement leur mépris, voire chez certains leur haine, des Thaïlandais, lesquels, cependant, ne volent pas la place d'"ennemi Numéro Un" aux Vietnamiens... |