 Phnom Penh, le 27 septembre 2003 (archive). Porte-parole du Parti du peuple cambodgien, Khieu Kanharith est ministre de l'information depuis 2004 © John Vink / Magnum
Porte-parole du gouvernement cambodgien et ministre de l'Information, Khieu Kanharith vient d'être réélu député dans la province de Kompong Cham, selon les résultats provisoires du Comité national électoral. Dans une interview accordée à Ka-set vendredi 1er août, celui qui occupe aussi le poste de porte-parole du Parti du peuple cambodgien (PPC), victorieux des élections législatives du 27 juillet, se félicite logiquement de la stratégie mise en place par sa formation désormais seule à la tête de toutes les institutions politiques du pays. Il revient sur les racines, selon lui, de cette victoire écrasante du PPC, balaye d'un revers de la main les attaques concernant les irrégularités électorales et évoque la place que le PPC accordera aux autres partis et hommes politiques considérés comme opposants numéro un, alliés ou parias. Entretien.
Ka-set : Selon les résultats provisoires des élections législatives 2008, le Parti du peuple cambodgien aurait obtenu 90 sièges sur 123. Comment expliquez-vous que le PPC ait pu obtenir un tel score ? Khieu Kanharith : Nous avons suivi deux stratégies. Premièrement, nous nous sommes appuyés sur le grand nombre de membres que compte notre formation politique dans le pays. Nous estimons que sur les 8 millions de personnes inscrites sur les listes électorales, plus de 60 % sont membres du Parti du peuple cambodgien. Deuxièmement, nous avons bénéficié des bienfaits accomplis par les membres du parti, qui consacrent un sixième de leur temps à travailler directement auprès des habitants. Ces bienfaits sont multiples : faire en sorte que ne soit pas porté atteinte aux intérêts des citoyens et répondre à leurs demandes, par exemple en construisant des digues ou des routes. Nous faisons tout cela pour eux. Et nous rendons visite régulièrement aux habitants. K7 : Comment le PPC a-t-il pu convaincre autant de citoyens d'adhérer au parti ? K.K. : Nous leur avons expliqué pourquoi il fallait nous rejoindre. Certains ont accepté, d'autres non. Nous n'avons pas convaincu 100% de la population… Certains ont décidé de soutenir d'autres partis. Nous ne pouvons donc pas les forcer ! K7 : La plate-forme politique du PPC a-t-elle vraiment joué un rôle dans la victoire ? K.K. : Oui, elle est aussi due à notre programme politique. Mais cette victoire est surtout liée à la maturité politique des habitants. Certains partis politiques, notamment ceux de l'opposition qui insultent beaucoup, n'ont pas gagné parce que les citoyens savent que s'ils gagnaient un jour les élections, ils auraient une attitude très partisane et ne seraient pas capable d'unifier la nation. Le Parti du peuple cambodgien n'a jamais insulté quelque parti que ce soit. Nous résolvons nos problèmes en fonction de nos principes politiques. Aujourd'hui, les habitants sont capables de comprendre tout cela. Comment [ces opposants] peuvent-ils diriger le pays alors qu'ils n'ont de cesse d'insulter les autres ? Cette victoire est non seulement une joie mais aussi une lourde charge. Les habitants nous ont donné jusqu'à 90 sièges. Ce n'est pas une plaisanterie. C'est une grande responsabilité que nous devons assumer, tout en maintenant l'ordre public et la solidarité au sein de la nation. K7 : Combien le PPC a-t-il dépensé pour obtenir cette victoire ? K.K. : Les dépenses ont probablement été très élevées… Mais ce n'est pas que l'argent du parti. Dans les circonscriptions où les membres ont peu de moyens, c'est le parti qui donne l'argent nécessaire à la campagne. Mais chaque candidat a collecté ses propres ressources et gérait lui-même ses dépenses. C'est beaucoup, mais ce n'est pas trop. K7 : Avant les élections, combien de sièges projetiez-vous d'emporter ? K.K. : Nous avions projeté de décrocher 89 sièges. A Phnom Penh et Kompong Cham, nous pensions n'avoir qu'un siège supplémentaire [par rapport aux élections législatives de 2003]. Finalement, à Phnom Penh, nous en avons gagnés trois de plus, soit sept au total. A Kompong Cham, trois de plus également, soit huit ! Nous nous réunirons prochainement au niveau communal puis provincial et enfin central, afin de tirer des enseignements de ce scrutin : pourquoi avons-nous perdu à certains endroits, pourquoi avons-nous gagné à d'autres ? K7 : Qu'avez-vous à dire au sujet des irrégularités dénoncées par les autres partis : la délivrance du formulaire 1018 [lire encadré], la radiation des noms de certains électeurs des listes, le fait que des personnes aient voté à la place d'autres ? K.K. : J'ai déjà vérifié cela. Avant de clore les listes électorales, après leur révision, de même qu'avant de proclamer officiellement les résultats provisoires, les représentants des partis politiques avaient tous signé pour dire que les listes électorales étaient correctes. Les seuls qui contestent cela, ce sont leurs chefs. Leurs représentants dans les bureaux de vote, eux, ont tous signé ! Il s'agit donc juste pour ces partis de cacher leur échec. Ils n'avaient qu'à étudier la procédure électorale avant ! Nous avons non seulement permis à des observateurs d'ONG d'être présents mais aussi à ceux des partis politiques, qui ont tous signé les documents reconnaissant que les résultats étaient corrects. Très peu ont contesté ces résultats. Donc, leurs chefs ne peuvent pas dire n'importe quoi, alors que ces résultats dépendaient de la signature de leurs représentants locaux ! K7 : Ne pensez-vous pas qu'il y a un trop grand décalage entre le score du PPC et celui des autres partis ? K.K. : Certains partis ne se sont pas rendus dans les circonscriptions pendant un an. Les habitants réfléchissent. Tout cela montre simplement que les citoyens sont matures. Ils observent ! Ils regardent non seulement les chefs de partis qui parlent bien mais aussi qui sont les candidats sur le terrain. K7 : Avec 90 sièges, soit plus des deux tiers de l'Assemblée nationale, le PPC sera en mesure de faire ce qu'il veut et pourra faire adopter seul les projets et propositions de loi, sans avoir besoin de l'opposition. N'est-ce pas inquiétant ? K.K. : C'est pour cela que nous gardons le parti d'opposition Sam Rainsy. Il a beaucoup de sièges, il continue donc à être le principal parti d'opposition. Normalement, dans tout régime démocratique, il faut un parti d'opposition fort. Le PSR a 26 sièges. Avec Kem Sokha, s'il souhaite se poser en opposant, cela fait 28 sièges [selon différentes estimations, le Parti des droits de l'Homme de Kem Sokha obtiendrait 2 ou 3 sièges NDLR] ; et avec Norodom Ranariddh, qui aurait aussi 2 sièges, cela ferait un total de 30 députés d'opposition soit, grosso modo, un peu moins d'un tiers de l'Assemblée [24% NDLR]. En démocratie, même si nous gagnons 90 sièges, voire 100, si nous sommes négligents nous finirons par perdre ces bulletins de vote. Il est donc important d'appliquer le programme politique que nous avions promis aux habitants. Comme je l'ai dit, ce sont les bienfaits des membres de notre parti qui assurent notre victoire. Si nous pensons qu'au prochain mandat nous pouvons nous contenter d'enfourcher le cheval sans tenir la bride, nous risquons fort de tomber ! Les citoyens nous regardent. Ils nous font confiance mais ils attendent de voir : allez-vous tenir vos promesses ou pas ? Par conséquent, le parti se doit d'être sérieux avec ses membres pour que tous s'efforcent de travailler et méritent la confiance que les électeurs leur ont accordée. K7 : Comment voyez-vous l'avenir des partis d'opposition ? K.K. : Tout d'abord, nous sommes bien conscients que le PPC ne plaît pas forcément à tout le monde… Les partis d'opposition doivent exister, sans quoi les fonctionnaires du gouvernement se contenteraient, comme je vous l'ai dit, d'être assis sur le cheval sans tenir la bride… Mais la faiblesse ou la force de la démocratie n'est pas liée au nombre de partis politiques. Les Etats-Unis, par exemple, ne disposent que de deux grands partis. Le système électoral cambodgien n'est pas non plus propice à ce qu'il y ait de nombreux partis. S'il y a trop de partis politiques, la société n'est pas solide. Trois éléments sont essentiels pour éviter un gouvernement sans garde-fous : un, les partis d'opposition ; deux, la société civile ; trois, la liberté de la presse. K7 : Quels vont être les rapports entre le PPC et la société civile ? Aura-t-elle son mot à dire sur les projets et propositions de loi ? Son avis sera-t-il pris en considération ? K.K. : Il le faut, normalement, oui ! Par exemple, pour le projet de loi sur la corruption, nous avons déjà beaucoup collaboré avec la société civile. Le gouvernement ne doit pas se contenter d'écouter uniquement ses fonctionnaires... K7 : Vous avez déjà annoncé une éventuelle intégration de membres du Funcinpec au sein du gouvernement. Comment cette coopération entre le PPC et le Funcinpec va-t-elle être mise en place ? K.K. : Premièrement, il faut rappeler que le Funcinpec a déjà travaillé avec nous lors des trois précédents mandats. Deuxièmement, ses membres sont tous expérimentés et savent ce que c'est que de travailler [au sein du gouvernement], alors que dans d'autres partis, les membres n'ont jamais travaillé et ne comprennent même pas en quoi cela consiste... Après la proclamation des résultats officiels par le Comité national électoral, le PPC se réunira et décidera officiellement de la mise en place de cette collaboration. Nous ne voulons pas que le Funcinpec se divise. Le Funcinpec est passé d'une quarantaine à une vingtaine de sièges [du 2e au 3 mandat] parce qu'il a insulté le PPC. Il a insulté le gouvernement au moment même où il était aussi au sein du gouvernement ! Comme s'il prenait une pirogue et qu'il insultait le rameur ! Nous voulons donc que le Funcinpec apprenne à réfléchir, qu'il constitue un groupe de travail et qu'il se dote d'une stratégie correcte. Quand le PPC travaille, il met en place un groupe de travail qui s'assoit, qui ne se montre pas mais qui réfléchit. A l'heure actuelle, nous sommes déjà partenaire du Funcinpec, mais nous déciderons avec qui nous travaillerons. Son excellence Nhek Bun Chay [secrétaire général du Funcinpec] doit établir une liste pour nous dire qui au Funcinpec voudrait tel ou tel poste et nous en discuterons ensuite. Cela, c'est son travail. Nous ne nous impliquons pas… K7 : Mais vous refusez de collaborer avec le président du Funcinpec Kéo Puth Rasmey... K.K. : M. Kéo Puth Rasmey a dit qu'il n'avait pas contesté [les résultats du vote]. Mais M. Kéo Puth Rasmey a fauté, de même que 'Sirirath' [le prince Sisowath Sirirath, deuxième vice-président du Funcinpec]. Ce dernier a signé avec les autres partis d'opposition un document contestant les résultats électoraux, alors que nous avions un accord : si nous décidions de quelque chose, nous devions nous prévenir mutuellement. Kéo Puth Rasmey ne nous a informés de rien. De même, il a écrit une lettre demandant le retrait de la plainte du Funcinpec contre Samdech Krom Preah [Norodom Ranariddh] sans même nous prévenir, alors que nous sommes des partis partenaires ! Cela n'est pas correct. Mercredi [30 juillet] en fin d'après-midi, nous avons donc décidé, lors d'une réunion du PPC, de choisir Nhek Bun Chhay comme partenaire. Le Funcinpec n'a obtenu que deux sièges, mais quand il nous rejoindra [au gouvernement], cela ne veut pas dire qu'il n'aura que deux sièges. Nous penserons à d'autres personnes. Quant à la répartition des postes au sein du gouvernement, un comité opérationnel décidera après les élections. Au PPC, nous avons deux personnes en réserve pour chaque poste. Mais je pense plutôt que les mêmes personnes resteront. K7 : Quels sont désormais les objectifs du PPC, après ces élections ? K.K. : Ce qui compte, c'est de poursuivre l'application de la stratégie rectangulaire, dans sa deuxième phase. La base, c'est la bonne gouvernance. Ce qui est également important, c'est le renforcement des infrastructures et la résolution des divers problèmes : par exemple, l'augmentation des connaissances des citoyens par l'éducation. Pendant la campagne, nous avons insisté auprès des habitants pour qu'ils continuent à envoyer leurs enfants à l'école. Parce qu'aujourd'hui, la concurrence se joue au niveau des cerveaux ! Pour pouvoir intégrer le marché international, nous devons tout mettre en œuvre pour améliorer le niveau d'éducation. K7 : Comment voyez-vous l'avenir du pays, après la victoire écrasante du PPC, sur les plans économique et politique ? K.K. : Le PPC est fort d'une grande expérience dans la direction du pays et c'est un parti stable, ce qui permet d'attirer au Cambodge de nombreux investisseurs. Nous pensons que les investissements vont encore beaucoup augmenté, de même que la croissance économique. Même si le prix élevé du pétrole pose problème, les étrangers reconnaissent eux-mêmes que le Cambodge dispose d'un fort potentiel de croissance économique. Cela peut aider à limiter les effets préjudiciables de l'inflation. A partir de 2012, nous devrions avoir suffisamment d'électricité pour tout le pays, et le gouvernement s'est engagé à ce que dans les trente prochaines années, il n'y ait pas d'augmentation du prix de l'électricité. Nous aurons les moyens de trouver du pétrole et du gaz et de générer du travail pour tous les citoyens. Les besoins en main d'œuvre sont très importants : actuellement, dans le secteur textile, il manque 20 000 personnes. Chaque usine a besoin d'un à deux milliers d'ouvriers. Nous avons aussi grandement besoin de cadres intermédiaires locaux. Notre Code du travail oblige les investisseurs à recruter en priorité du personnel cambodgien, mais le problème aujourd'hui est que nous n'avons pas suffisamment de ressources humaines capables d'occuper des postes de cadres intermédiaires. Nous manquons également de main d'œuvre dans le secteur du bâtiment : entre 7 et 8000 ouvriers. Il reste donc beaucoup à faire… Sur le plan politique, il n'y a pas de problème. La priorité, c'est que nous continuions la collaboration au sein de l'Asean et, deuxièmement, que nous intégrions le marché international. |