 Arlington (USA), avril 2008. Saunora Prom, ingénieur, pose une question publique à Sam Rainsy, lors de sa tournée électorale aux Etats-Unis © Stéphane Janin
La petite communauté cambodgienne disséminée à Washington DC, la capitale fédérale des Etats-Unis, et dans les Etats voisins de Maryland et de Virginie observe d'un regard distant la campagne électorale qui se joue dans sa patrie d'origine. Les Cambodgiens d'outre-mer n'ont, il est vrai, pas la possibilité de prendre part aux élections du royaume depuis l'étranger. Les rares meetings politiques organisés dans ces Etats de l'Est américain, le plus souvent le fait de l'opposition, restent généralement confidentiels, et les questions autour de la démocratie, des droits de l'Homme et de la liberté d'expression occupent l'essentiel des débats. Si les réticences à s'exprimer sur la situation politique, sociale et économique du Cambodge sont nombreuses chez la diaspora, la promotion du patrimoine, et plus généralement de la culture khmère, est l'affaire de tous. Rencontre avec ces déracinés, débarqués chez l'oncle Sam comme réfugiés à la fin des années 1970 ou au cours des années 1980, et leurs enfants, nés sur le sol américain.
Désintérêt chez les jeunes, désillusion chez les plus âgés Chez certains jeunes Khméro-Américains, on l'avoue sans détours, la politique cambodgienne est le cadet de leur souci. Socheat et Bopha* restent tout simplement muettes. Impossible, même en insistant, de les faire parler sur ce sujet. Ces deux jeunes Cambodgiennes, établies dans l'Etat de Maryland, n'en sont pas moins de ferventes militantes de la culture cambodgienne, activement engagées dans les activités du temple khmer bouddhiste de Silver Spring, aux côtés de leurs aînés, professeurs de danse ou de musique. Certains qui ont débarqué en Amérique à l'âge adulte, après avoir traversé les régimes de Lon Nol puis des Khmers rouges, vivent quant à eux toujours avec la peur au ventre à l'idée d'exprimer leurs opinions en matière de politique intérieure cambodgienne. Leurs idéaux politiques se sont depuis longtemps évaporés, confient-ils. Un regard décalé porté sur le Cambodge Un grand nombre de ces Khméro-Américains ne sont pas retournés au pays depuis qu'ils ont posé le pied à l'étranger. Ils gardent du Cambodge l'image d'un pays en guerre où se mêler de politique peut coûter la vie. D'autres ont bien fait le pas, et effectué un voyage "là-bas", dans les années 1990, sans renouveler ensuite l'expérience. Ils ont parfois une vision erronée d'un Cambodge où les routes ne sont pas sûres, où la capitale Phnom Penh vit au rythme des groupes électrogènes et, pour ceux qui s'y sont rendus après les événements des 5 et 6 juillet 1997, où l'aéroport de Pochentong est criblé de balles des combats qui avaient vu s'affronter les troupes des deux co-ministres de l'époque, le prince Ranariddh et Hun Sen. L'assassinat du journaliste d'opposition Khem Sambo et de son fils vendredi 11 juillet dans la capitale cambodgienne a ravivé dans la diaspora le sentiment que le petit royaume demeure "un pays à risque". La peur à distance A un dîner-meeting organisé en avril dernier par le Parti Sam Rainsy dans un restaurant chinois d'Arlington, à 20 minutes de Washington, on rencontre Sydney, un père de famille cambodgien de 35 ans, travaillant dans l'électronique et vivant dans l'Etat de Maryland. Il accepte spontanément de témoigner, et y met beaucoup d'enthousiasme. "Je suis heureux d'avoir fait le déplacement. C'est la première fois de ma vie que je participe à une réunion de ce genre ! Ce n'est pas au Cambodge que je me serais aventuré à faire cela. Je suis fier d'avoir rencontré ce leader d'opposition. Je pense sincèrement qu'il peut faire changer les choses au Cambodge et aider le peuple cambodgien". Sydney est aux anges quand on le photographie posant aux côtés de Sam Rainsy. Un cliché qui rejoindra sans faute l'album familial. Mais, à l'approche des élections, il demande à ce que la photo soit retirée de mon blog ["Khmers abroad" blog créé par Stéphane Janin il y a près d'un an à son arrivée aux Etats-Unis, après avoir vécu au Cambodge - NDLR] où je l'ai postée. "Vous comprenez, explique-t-il gêné, je ne voudrais pas avoir de problèmes ici ou lors de prochains séjours au Cambodge..." L'anecdote est révélatrice, et pas isolée. Même en se tenant à distance du royaume et en vivant dans une certaine aisance, les Cambodgiens de l'étranger nourrissent des peurs quant au déroulement des législatives du 27 juillet. Des élections "jouées d'avance" Les Khméro-Américains interrogés reconnaissent malgré tout une amélioration de la situation des droits de l'Homme et de la liberté d'expression au Cambodge au cours des dernières années, sans jamais omettre d'ajouter que "d'importants progrès restent encore à faire". Ils s'informent essentiellement via internet, qu'il s'agisse d'échanges de mails avec des proches restés au Cambodge ou de la consultation régulière des sites américains de Radio Free Asia et Voice of America. Tung Yap, 41 ans, ingénieur en électronique et fondateur il y a quelques années d'une association dite apolitique mais sensible aux idées de l'opposition cambodgienne appelée "Cambodians American for human rights and democracy", estime que le scrutin du 27 juillet sera, veut-il croire, "le plus juste et libre de l'histoire du Cambodge". Les menaces et intimidations à l'encontre de l'opposition l'inquiètent cependant, d'autant plus que "les médias khmers sont sous la tutelle du gouvernement". "Un seul homme concentre l'essentiel des pouvoirs et en abuse. Heureusement que les ONG sont nombreuses à travailler au Cambodge, elles ont permis d'enregistrer un 'mieux '", commente-t-il. Sophea, arrivée aux Etats-Unis en 1972 à l'âge de 27 ans, dit ne pas être dupe. "On sait bien que ces élections ne seront pas libres ! L'important est qu'elles ne soient pas entachées de violences. Je pense que l'homme qui dirige le pays est habile et a compris que se battre entre nous était pure perte de temps !" L'un des fers de lance du Parti Sam Rainsy dans cette région des Etats-Unis, Marong, 57 ans, n'attend rien de ces élections mais garde espoir. "Ce sera toujours difficile pour ceux qui font le choix d'une pensée politique autre que celle défendue par le pouvoir. Le chemin à parcourir est encore long avant d'arriver à une normalisation de la situation, à l'instar de celles qui prévalent aux USA ou en Europe." Son épouse, Chanthary, y met moins les formes : "Comment m'intéresser à la politique au Cambodge alors que les jeux sont joués d'avance ? Le nom du gagnant, on le connaît déjà ! Le jour où il y aura un processus transparent et équitable, alors là, oui, je me préoccuperai de politique." L'espoir d'un retour Nombre de Khméro-Américains croisés sont des membres actifs de leur communauté et plusieurs d'entre eux confient envisager "plus tard" un retour au pays afin de faire partager leurs connaissances et expériences engrangées à l'étranger à leurs compatriotes. Vibol, un spécialiste financier de 36 ans établi aux Etats-Unis depuis cinq ans, souhaite que l'opposition se maintienne au Parlement et travaille à développer l'éducation et les services de santé publics au Cambodge. "La clé du développement se trouve dans une bonne gouvernance et gestion des ressources et des finances du Cambodge. Cela restaurera la confiance des Cambodgiens dans leur pays et les encouragera à investir chez eux. Il faut aussi stimuler le commerce dans les provinces, créer des emplois..." Sophea, elle, défend une politique de sécurité alimentaire qui doit, selon elle, passer par une moins grande dépendance aux importations du Vietnam et de la Thaïlande. Elle s'inquiète par ailleurs de la dilapidation des ressources naturelles du Cambodge, stigmatise la corruption, espérant qu'un jour un leader politique osera lui tordre le cou. "Les richesses du pays ne profitent pas au peuple cambodgien", déplore la jeune femme. Au final, les uns et les autres affirment que le prochain gouvernement à Phnom Penh devra déployer beaucoup d'ingéniosité pour faire du Cambodge un pays "plus attractif" et juguler l'inflation. Ces Cambodgiens qui goûtent un peu du rêve américain confient en choeur avoir hâte de voir leur patrie s'extraire de la misère. * Les prénoms ont été changés |