 Phnom Penh (Cambodge), le 13 juillet 2008. Funérailles du journaliste Khem Sambo et de son fils, tués le 11 juillet © John Vink / Magnum
Le 11 juillet dernier, alors qu'ils quittaient à moto le Stade olympique de Phnom Penh, le journaliste Khem Sambo et son fils de 21 ans tombaient sous les balles d'inconnus. Un double meurtre qui intervenait après l'emprisonnement une semaine durant de Dam Sith, rédacteur en chef de Moneakseka khmer (La Conscience khmère), un journal proche du Parti Sam Rainsy (PSR) auquel Khem Sambo collaborait. Associations, organisations de défense des droits de l'Homme et partis politiques ont tour à tour vivement condamné un assassinat venu entacher la campagne électorale qui battait son plein au Cambodge. Tous ont appelé à ce que les coupables soient arrêtés et traduits en justice. Pour l'heure, ils courent toujours en liberté. Cette fois-ci, grande première, le FBI collabore à l'enquête sur le meurtre d'un journaliste cambodgien.
L'enquête "suit son cours" Quelques jours après le drame, le Bureau fédéral d'investigation (FBI) américain - qui a ouvert un bureau dans la capitale du Cambodge fin janvier - offrait aux autorités cambodgiennes son aide dans la conduite de l'enquête. Une proposition pour la première fois acceptée par le gouvernement cambodgien dans le cadre du meurtre d'un journaliste, et largement saluée tant par la classe politique que par les représentants de la société civile et la famille du défunt Khem Sambo. Presque deux mois plus tard, le dossier ne semble pourtant guère avoir avancé. Lors de sa conférence d'adieu à la presse, lundi 25 août, l'ambassadeur américain Joseph A. Mussomeli confiait attendre des instructions de Phnom Penh, et plus particulièrement de la police cambodgienne. Vendredi 29 août, cependant, une réunion s'est tenue entre la police cambodgienne et le FBI, rapporte Touch Naroth, commissaire de la police municipale de Phnom Penh, au cours de laquelle les deux parties ont discuté des bases d'une collaboration et de la manière dont le FBI pourrait prêter main forte. Pour Mak Chito, directeur du département de la police pénale du ministère de l'Intérieur, "l'enquête suit son cours" et la police disposerait à ce jour de "pas mal d'éléments". " Nous recherchons encore des témoins oculaires supplémentaires", indique le policier, précisant que l'enquête s'oriente vers le fils de Khem Sambo, Khath Sarin Pheatam, un étudiant. Sans en révéler davantage. "Le portrait d'un suspect a déjà été dressé", ajoute Touch Naroth. Le 15 juillet dernier, le commissaire avait livré à Ka-set ses premières hypothèses : il créditait "à 70%" la thèse de la vengeance, "les assaillants n'ayant apparemment pas cherché à s'emparer de la moto que conduisait la victime", et "à 30%" celle du vol à main armée, "les assaillants n'ayant pas eu l'opportunité de s'emparer du véhicule"... Khieu Kanharith, ministre de l'Information et porte-parole du gouvernement, demande à tout un chacun de se garder de politiser l'affaire, et suggère que le FBI, à l'avenir, soit systématiquement associé aux enquêtes portant sur des meurtres de journalistes. "Cela nous épargnera les critiques nous reprochant de faire traîner l'enquête et de ne pas vouloir trouver les assassins. Si le FBI arrête un coupable, personne ne l'accusera d'avoir arrêter un bouc-émissaire", argumente le ministre. L'opinion publique, et en première ligne les enquêteurs des droits de l'Homme, appellent à une action rapide avant que les preuves du dossier ne disparaissent à jamais. "Au-delà de l'aide du FBI, à partir de quels éléments enquêtent-ils ? Le FBI sera-t-il en mesure de rendre public les résultats de cette enquête ?", s'interroge Chan Soveth, enquêteur en chef de l'Association des droits de l'Homme Adhoc. Un meurtre à lier aux articles critiques publiés par Khem Sambo Adhoc, l'une des principales organisations de défense des droits de l'Homme au Cambodge, a mené sa propre enquête en croisant les témoignages des proches des victimes, les sujets souvent très sensibles traités par Khem Sambo dans ses articles, et les récits faits par les témoins oculaires du meurtre. Sa conclusion ? Absolument rien n'alimente la thèse d'une simple vengeance. "En se basant sur les résultats provisoires des recherches menées par des partis politiques et par la société civile, on peut dire que l'assassinat de Khem Sambo est à mettre en lien avec son métier de journaliste. Il savait beaucoup de choses et égratignait régulièrement le gouvernement dans ses articles. En outre, son meurtre s'est produit en plein cœur de la campagne des législatives, et il écrivait pour un quotidien populaire affilié au parti d'opposition de Sam Rainsy", rappelle Chan Soveth. Une voisine de la victime a confirmé que Khem Sambo n'avait jamais eu maille à partir avec son voisinage. Cependant, les témoins oculaires identifiés n'étant pas légion, Adhoc poursuit ses investigations et suit celles menées conjointement par les autorités cambodgiennes et le FBI. Le rédacteur en chef de Moneakseka khmer, Dam Sith, reste frileux à évoquer d'éventuelles raisons qui auraient pu motiver le meurtre de son journaliste Khem Sambo, mais se souvient que, peu avant sa mort, il avait notamment écrit "des analyses sur la situation électorale, des articles sur le conflit à Preah Vihear ainsi que sur la question de la sécurité à Phnom Penh". Dans un communiqué publié le 16 juillet, le Bureau du haut commissariat aux droits de l'Homme au Cambodge avait également rappelé que quelques semaines avant sa disparition, le journaliste avait rédigé des articles mettant directement en cause le parti au pouvoir, le Parti du peuple cambodgien (PPC). Moneakseka khmer : une rédaction inquiète mais déterminée Dam Sith, affligé par l'assassinat de son confrère, voit dans ce crime "une grave menace" à l'encontre de son journal. Il avait été quant à lui incarcéré du 8 au 15 juin à la suite d'une plainte déposée par l'avocat du ministre des Affaires étrangères Hor Namhong pour diffamation et diffusion de fausses informations. Le chef de la diplomatie lui reprochait d'avoir rapporté dans les colonnes de son journal les propos du leader d'opposition Sam Rainsy, qui l'avait publiquement accusé d'avoir dirigé un camp de rééducation, Boeung Trabek, sous le régime de Pol Pot. Il avait été finalement remis en liberté provisoire après une intervention du Premier ministre Hun Sen, qui s'est personnellement porté garant de lui. "Je n'aurais même pas eu l'occasion de revoir Khem Sambo après ma sortie de prison", déplore Dam Sith, qui ne cache pas son inquiétude quant à sa sécurité et celle des membres de son équipe. Depuis le meurtre de Khem Sambo, un journaliste a démissionné, "probablement pour des questions de sécurité", croit deviner le rédacteur en chef. Un journaliste de la rédaction de Moneakseka khmer, sous couvert de l'anonymat, reconnaît être depuis sur ses gardes, au point de réfléchir deux fois avant de se lancer dans la rédaction d'un article. "Tout comme moi, mes collègues redoublent de prudence. Nous ne restons plus tard le soir au bureau, par exemple. Ma famille a bien tenté de me convaincre de changer de métier. J'y ai réfléchi. Mais ce métier me tient trop à cœur ! Mes amis et confrères m'encouragent à faire preuve de vigilance, à bien vérifier mes informations et à consulter le rédacteur en chef quand le sujet de l'article peut être trop sensible car il s'en prend à des hautes personnalités", rapporte-t-il, avant, lui aussi, d'appeler les autorités à écrouer au plus vite les vrais coupables. Toujours est-il que Dam Sith, également membre du Parti Sam Rainsy, s'est refusé à changer d'un iota la ligne éditoriale de son journal. Les quatre pages noir et blanc du Moneakseka khmer, qui paraissent depuis le 4 août 1994, sont toujours autant gorgées de critiques à l'égard du PPC, et plus particulièrement du gouvernement du Premier ministre Hun Sen. Ainsi, il relaie actuellement sans relâche les dénonciations de l'opposition relatives aux irrégularités électorales du scrutin législatif du 27 juillet. Il en faudra plus pour que Moneakseka khmer change de bord. |