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Des empreintes digitales pour débarrasser le Cambodge de la corruption Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Duong Sokha   
28-04-2008
Cambodge - corruption - petition © John Vink / Magnum

 

Phnom Penh, 22 avril 2008. Des étudiants volontaires de l'organisation
PDP demandent de signer une pétition contre la corruption
© John Vink / Magnum

 

Dans son dernier rapport, l'organisation Transparency International classe le Cambodge à la 151e place dans son échelle des pays les moins corrompus aux plus corrompus, ce qui range le royaume parmi les derniers de la classe, sur 163 pays listés. Le projet de loi anticorruption, qui fait parler de lui depuis 1994, n'a toujours pas été examiné par les députés cambodgiens, bloqué au Conseil des ministres. La Ligue de la société civile cambodgienne de lutte contre la corruption, un collectif d'une cinquantaine d'ONG locales, a lancé dans le pays une pétition pour pousser à l'adoption au plus vite de ce texte, également réclamé par la communauté internationale.

 

Mardi 22 avril, quatorze dynamiques étudiants, facilement identifiables aux T-shirts frappés du logo de la main propre qu'ils portent, prennent d'assaut le site touristique du Wat Phnom, à Phnom Penh. Il est 8 heures du matin et la lutte contre la corruption n'attend pas. Armés de guides expliquant tout sur cette gangrène, de son impact sur la société aux mille et une manières d'être un citoyen irréprochable, nos quatorze jeunes ont pour tâche de convaincre leurs concitoyens d'apposer leur empreinte digitale à la pétition de la Ligue.

Une campagne indépendante
Les habitants croisés leur prêtent parfois une oreille attentive, mais rarement ne se risquent à faire de commentaires. D'autres considèrent avec méfiance cette campagne, financée par la coopération américaine via l'ONG Pact, et autorisée par la municipalité de Phnom Penh, oubliant difficilement le contexte électoral dans lequel elle s'inscrit.

"Nous n'agissons pas en faveur d'un quelconque parti politique, il s'agit d'une initiative menée par des organisations non gouvernementales et la population", déclare, rassurant, Chey Sambath, l'un de ces soldats anticorruption, à l'attention de trois hommes paisiblement assis sur un banc. Après une courte hésitation, ils se décident à allonger la liste des signataires de la pétition. Un peu plus loin, une voyante originaire de Takéo manifeste son intérêt pour ce grand combat : "Et si je veux rapporter des cas de corruption, votre organisation, elle se trouve où ? Mais attention, si je dénonce, ce sera anonymement. Je ne veux pas me mettre en danger".

Une pétition, pour quoi faire ?
Certains motodops et commerçants refusent net de participer. Un vendeur de billets de loterie avoue en toute franchise ne pas être convaincu de la pertinence de l'opération. "Même si nous protestons au micro, cela changera quoi ? Les corrompus continueront à corrompre. On ne peut pas changer les mentalités", raisonne ce père de famille, qui mentionne l'inscription à l'état civil de la naissance de son dernier né qui lui a coûté 10 dollars quand officiellement ce service est gratuit...

"Entre le 9 décembre, date de la journée internationale de lutte contre la corruption, et le 30 avril, nous entendons atteindre le seuil du million de signataires, recueillis dans dix-neuf provinces et municipalités. Nous avons déjà mobilisé 980 000 personnes. Nous enverrons alors la pétition à l'Assemblée nationale. A travers cette campagne, nous sensibilisons la population aux méfaits de la corruption sur le développement du pays. La grande disparité entre pauvres et riches en résulte", argumente Yong Kim Eng, le président du Centre des citoyens pour le développement et la paix (CCDP), membre de premier plan de la Ligue. La corruption, qu'il étiquette volontiers de "violation des droits de l'Homme", sape dangereusement les bases de la démocratie et génère de l'injustice sociale, fait-il encore valoir.

Des mesures suggérées

Le responsable du CCDP réclame des mesures précises, en premier lieu l'adoption d'une loi anticorruption "en conformité avec les normes internationales", suggérant la création d'une institution indépendante capable d'enquêter sur des cas de corruption et de condamner leurs auteurs, mais aussi de protéger celles et ceux qui dénonceraient des affaires.

Si les députés du Parti Sam Rainsy et du Funcinpec ont déjà signé la pétition, Yong Kim Eng dit n'avoir reçu aucune nouvelle des élus du PPC, à qui il a également fait parvenir le texte. "Il faut mobiliser les hauts fonctionnaires qui sont souvent à l'origine de la corruption, et prévenir cette dernière sans quoi elle deviendra systématique", ajoute le responsable, tout en énumérant une interminable liste de cas au quotidien où de l'argent est indûment réclamé.

Des autorités critiques envers la pétition
Pour Om Yentieng, président de l'Unité de lutte contre la corruption, attachée au Conseil des ministres, et conseiller du chef du gouvernement Hun Sen, "un million de signatures ne rime à rien alors que 14 millions de Cambodgiens, aux côtés du gouvernement, condamnent la corruption". "A l'approche des élections, cette pétition se résume à un jeu politique. Elle n'a aucune utilité. Ce qui compte, c'est l'étude des aspects juridiques du projet de loi", défend-il, précisant que ce texte législatif ne verra pas le jour "pour satisfaire les pays étrangers ou rapporter des voix d'électeurs", mais parce qu'il est nécessaire.

Un projet de loi contesté
Par le passé, rappelle Yong Kim Eng, le Conseil des ministres avait invité les ONG à présenter des recommandations sur le projet de loi qui se fait attendre. "Nous avons attiré l'attention sur quatre points, mais n'avons pas été écoutés : la création d'une institution indépendante de lutte anticorruption, et non un secrétariat général sous la tutelle du Conseil national supérieur de lutte contre la corruption (CNSLC) ; l'obligation pour les hauts fonctionnaires nommés par sous-décret ou décret royal de déclarer leur patrimoine et l'état de leurs dettes, et non une déclaration sous enveloppe à laquelle a seulement accès le CNSLC ; la garantie que les témoins dénonçant d'éventuels corrupteurs soient protégés, et non l'article retenu qui stipule que toute fausse dénonciation soit sanctionnée par une condamnation, sans quoi personne n'osera signaler des cas de corruption ; et enfin, sur le plan de la coopération internationale, la mise en place d'accords d'extradition en vue de faciliter la confiscation des biens déposés à l'étranger par les corrupteurs avérés, et de rattraper les fautifs s'ils se sont enfuient."

Cependant, la mise en place d'un train de mesures pour juguler la corruption ne se fera pas sans au préalable avoir défini clairement ce que recouvre la corruption, met en garde Yong Kim Eng.



Cambodge - phnom penh - corruption - petition © John Vink / Magnum

Phnom Penh, 22 avril 2008. Collecte de signatures pour la pétition contre la corruption
© John Vink / Magnum

 

Zoom sur le projet de loi anticorruption
Divisé en 11 chapitres et 92 articles, le projet de loi sur la lutte contre la corruption, actuellement en examen au Conseil des ministres, propose l'établissement d'un Conseil national supérieur lutte contre la corruption (CNSLC) composé de sept membres, habilités à poursuivre les fonctionnaires, militaires et policiers peu scrupuleux. Le roi, le Sénat, l'Assemblée nationale, le Conseil constitutionnel, le gouvernement, le Conseil supérieur de la magistrature et l'Autorité nationale d'audit nommeront chacun un des membres, liés au Conseil par des mandats de cinq ans, renouvelable une seule fois. Ce conseil sera assisté dans sa tâche par un secrétariat général, qui aura entre autres pour missions d'enregistrer les plaintes, d'ouvrir des enquêtes, de sensibiliser le public sur ce thème, de gérer les déclarations de patrimoine, etc.

Ce texte stipule par ailleurs que les élus parlementaires, les hautes personnalités de l'administration et d'institutions telles que la justice, les militaires, les policiers et les fonctionnaires de haut rang nommés par décret royal ou sous-décret seront tenus de remplir une déclaration de leur patrimoine, indiquant également l'état de leurs dettes, à la prise de leurs fonctions ainsi qu'à leur départ.

Toute dénonciation mensongère rapportée au CNSA sera sanctionnée d'une peine de prison de 1 à 6 mois, assortie d'une amende de cent mille à un million de riels.



La corruption : dénoncez-la avec un site internet !

La ligue de la société civile cambodgienne de lutte contre la corruption, un collectif de cinquante ONG locales, a lancé le 8 avril 2008 un site internet d'information sur la lutte contre la corruption, financé par l'agence de coopération américaine USAid via l'ONG Pact, et géré techniquement par l'ONG Open Forum of Cambodia. Le site "Corruption-free Cambodia" met quotidiennement en ligne des informations sur la lutte contre la corruption au Cambodge, collectant tout ce qui a trait au sujet, puisé dans les médias aussi bien qu'auprès de la société civile, du gouvernement ou encore d'organisations privées.

"Nous n'offrons pas qu'un tableau noir de l'action du gouvernement et de la société civile mais présentons également leurs actions et réalisations. Et afin de pouvoir reprendre les informations officielles sur cette thématique, nous avons pris contact avec l'Unité anticorruption du gouvernement qui s'est réjouie de cette collaboration", relève avec satisfaction Im Sokthy, directeur de l'ONG Open Forum of Cambodia.

Par ailleurs, le bulletin d'information mensuel intitulé Corruption Monitor, publié en khmer et en anglais, et initié en décembre 2007 par Pact, devrait prochainement être accessible sur ce site.


 

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