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Liberté de la presse au Cambodge : un mythe ? Convertir en PDF Version imprimable Suggrer par mail
Par Stéphanie Gée, Ros Dina, Duong Sokha et Chheang Bopha   
05-05-2008

Image
Kambol (Phnom Penh), le 20 novembre 2007. Membres de la presse lors
de la première audience, au tribunal en charge de juger les dirigeants khmers rouges.
© John Vink / Magnum 

"Des pressions exercées sur les journalistes ? Je ne pense pas qu'il y en ait. Je peux parler de tout, critiquer... Je n'ai jamais eu de problème !" Soy Sopheap, présentateur-vedette de la chaîne de télévision CTN [lire rectificatif]*, a-t-il la mémoire qui flanche ou bien souffre-t-il d'un mal diagnostiqué comme commun et prédominant dans un état des lieux des médias cambodgiens dressé par l'ONG de défense des droits de l'Homme Licadho, à savoir l'autocensure ? En 2006, après avoir évoqué à l'antenne un rapport de l'Institut économique du Cambodge très critique sur la corruption dans le royaume et très peu apprécié par le chef du gouvernement, le journaliste était sanctionné, et disparut plusieurs semaines durant du petit écran. Les médias au Cambodge sont souvent décrits comme parmi les plus libres de la région - "pas de censure officielle et une presse florissante" - mais quel est l'envers du décor ?

 

Une liberté de la presse mise à mal ?
Le rapport circonstancié de la Licadho, "Lire entre les lignes : comment la politique, l'argent et la peur contrôlent les médias au Cambodge", publié le 2 mai à l'occasion de la 18e Journée internationale de la liberté de la presse, brosse le portrait de médias influencés par leurs allégeances politiques, une situation qui prévaut pour la quasi-majorité d'entre eux.

La ligne politique des médias donnée par leurs propriétaires dicte ainsi leur ligne éditoriale, séparant les médias locaux entre pro et anti-gouvernementaux. Un manque de neutralité exacerbée par le fait que les médias ne sont pas gérés comme des entreprises durables. Mais de tradition de médias libres et indépendants, le royaume n'en a guère, rappelle cependant l'ONG.

"Les journalistes n'ont pas la prétention de pouvoir changer la société avec un article. Ils ne s'autocensurent pas, ils travaillent doucement mais sûrement", argumente Pen Samitthy, président du Club des journalistes cambodgiens, l'une des quinze associations de presse reconnues.

La peur des menaces
Um Sarin, président de l'Association cambodgienne pour la protection des journalistes et reporter à Radio Free Asia (RFA) , s'inquiète que les journalistes continuent d'être menacés. "Parmi les derniers cas en date, ce confrère de RFA basé dans la province de Battambang exposé à de nombreuses intimidations, à la suite d'une enquête sur la déforestation et le trafic illégal de bois qu'il menait, à commencer par des impacts de balle découverts en avril sur sa maison. [...] La liberté de la presse reste restreinte et l'autocensure un réflexe quand il s'agit de traiter des affaires impliquant des gens du pouvoir."

Dans un sondage mené en 2007 par la Licadho auprès de 150 journalistes, 65 % ont confié craindre d'être physiquement attaqués et 62 % redouter des poursuites judiciaires. Plus parlant encore comme chiffre, 54 % d'entre eux ont affirmé avoir déjà été menacés de violences physiques ou d'actions en justice.

La corruption ? Une question de définition
Pour le journaliste de CTN Soy Sopheap* , prendre ce qu'on appelle dans le jargon "des enveloppes" ne peut pas être considéré comme un acte de corruption. "Prenons l'exemple d'une ONG qui organise un séminaire. Elle défraie les participants venus d'ailleurs, il est normal qu'elle défraie aussi les journalistes."

Le rédacteur en chef du Rasmei Kampuchea, Pen Samitthy, tempère lui aussi les accusations de corruption. "Jusqu'à ce jour, je n'ai jamais entendu parler de journalistes qui recevaient des milliers de dollars. Les enveloppes servent juste à motiver les reporters dans leur travail et correspondent davantage à des remboursements de frais. On ne peut pas dire que cette pratique porte atteinte à la liberté de la presse."

Dans le sondage mené par la Licadho, les journalistes interrogés ignorent presque cet état de fait, seuls 13% d'entre eux admettant avoir déjà reçu un pot-de-vin quand un tiers reconnaît avoir déjà accepté de l'argent ou des cadeaux contre leur participation à une conférence de presse. Dans la profession, on justifie cette situation par les faibles salaires versés aux journalistes. Le salaire mensuel moyen d'un journaliste cambodgien s'établit entre 50 et 200 dollars. "87% des journalistes interrogés disent que leur salaire est insuffisant pour les faire vivre eux et leur famille", relève le rapport.

Un arsenal législatif à améliorer
La loi sur le régime de la presse de 1995 stipule que quiconque a été diffamé par les médias peut réclamer des réparations, au civil, devant une cour de justice. Mais, regrette la Licadho ainsi que des représentants des médias locaux, les plaignants préfèrent souvent recourir au code pénal, qui inclut les offenses de diffamation, de désinformation et d'incitation. Et l'ONG de conclure que la condition explicite figurant dans la loi sur la presse selon laquelle "nul ne sera arrêté ou emprisonné à cause de l'expression de ses opinions" (article 20) a été à maintes reprises violée.

Si la dépénalisation de la diffamation en 2006 a été bien accueillie, il reste que les journalistes demeurent exposés à des peines de prison si les chefs d'inculpation sont la désinformation ou l'incitation, ou s'ils ne peuvent s'acquitter des amendes dont ils écopent.

Outre réclamer l'abolition de ces crimes dans le code pénal, la Licadho appelle également à l'abolition de l'article 12 de la loi sur le régime de la presse relatif à la sécurité nationale et la stabilité politique, dont il est souvent fait mauvais usage selon elle.

L'accès à l'information
Il n'existe pas au Cambodge de culture d'information de la presse et du grand public, "comme il est attendu dans une démocratie", souligne le rapport de la Licadho. "Nous bénéficions d'une liberté de la presse mais le gouvernement continue de cacher l'information", résume ainsi un rédacteur en chef interrogé par l'organisation.

Ils sont ainsi 75% des journalistes interrogés à trouver "difficile", voire "très difficile", l'accès à l'information auprès des tribunaux, cite en exemple l'ONG. D'où le recours massif aux fameuses "sources anonymes" et autres "sources proches du dossier". Les trois sources les plus fréquemment utilisées par les journalistes interrogés pour étayer une histoire sont : les victimes (76%), les ONG (53%) et les témoins (42%). Pen Samitthy confie que les journalistes vont "suggérer au gouvernement de créer des réseaux de porte-parole afin que les informations officielles parviennent clairement aux habitants".

Une loi sur la liberté de l'information est actuellement en cours de rédaction, avec l'aide d'un donateur international. Il reste à savoir si ce texte permettra d'améliorer l'accès à l'information gouvernementale... ou son contraire.

Un métier en mal de professionnalisme
"Certains journalistes extorquent de l'argent à ceux qui ne veulent pas voir certaines affaires étalées au grand jour ou qui souhaitent lire des articles qui leur soient favorables. Ils sont encore nombreux peu ou mal formés", reconnaît Um Sarin, de l'Association cambodgienne pour la protection des journalistes.

Dans la presse écrite, les opinions politiques s'expriment à tout va, avec force accusations infondées, papiers partisans d'où sont exclus les points de vue contraires, ce qui l'apparente à une presse de propagande ou à scandale, souligne la Licadho. Les journalistes qu'elle a interrogés se plaignent de la médiocrité des journaux cambodgiens, truffés de plagiats, d'erreurs factuelles, de partis pris politiques, ou encore de sources non attribuées.

Les standards éditoriaux des journaux se sont cependant améliorés depuis les années 1990, constate-t-elle, "mais du chemin reste à parcourir". Si le gouvernement autorise l'existence de si nombreux titres, ajoute-t-elle, c'est qu'ils ont un impact limité en raison de l'absence d'un réseau de distribution dans le pays couplée à un niveau d'illettrisme élevé. Le média le mieux partagé, la télévision, est quant à lui sous contrôle étroit du gouvernement. Ses non sympathisants se voient ainsi constamment refuser des licences pour diffuser sur les ondes.

* RECTIFICATIF : Dans la première version de cet article, Soy Sopheap était qualifié de "présentateur vedette" de CTN et "conseiller du Premier ministre". Soy Sopheap rejette cette qualification et tient à préciser qu'il n'exerce que les professions de "présentateur de CTN et journaliste pour l'hebdomadaire Dam Ampil", et en aucun cas celle de conseiller du Premier ministre.



Le Cambodge dans le classement mondial de RSF
Place du Cambodge dans le classement mondial de la liberté de la presse effectué par l'association Reporters sans frontières, qui va du pays jouissant de la plus grande liberté de presse (N°1) à celui où elle est la plus malmenée :
- 85e en 2007 (sur 169 pays)
- 108e en 2006
- 90e en 2005
- 109e en 2004
- 81e en 2003
- 71e en 2002



Les médias au Cambodge
Dans une présentation détaillée des médias en activité au Cambodge, la Licadho dénombre :
- entre 15 et 20 journaux en kiosque qui paraissent régulièrement, dont Rasmei Kampuchea, Koh Santepheap et Kampuchea Thmei sont les trois principaux quotidiens avec un tirage autour de 20 à 25 000 contre quelques milliers d'exemplaires chaque jour pour les autres tout au plus. A noter que le nombre de publications explose à la veille de chaque grande élection ou événement politique important
- 53 stations radio enregistrées au ministère de l'Information en juin 2007, dont 22 émettent depuis Phnom Penh, les autres étant basées en province
- 7 chaînes de télévision, toutes affiliées ou propriétés du gouvernement, et plus particulièrement du PPC



Les journalistes assassinés
Le rapport de la Licadho rappelle qu'au moins 9 journalistes, pour la plupart issus de la presse écrite, auraient été assassinés dans le cadre de leur travail depuis l'adoption de la nouvelle Constitution en 1993. "Aucun de leurs meurtriers n'ont été traduits en justice - un message puissant d'impunité envoyé à ceux qui prennent pour cible des journalistes."  
Si les meurtres de reporters ne sont plus à l'ordre du jour, au fil des ans, "d'innombrables journalistes ont été inculpés sur le plan pénal, ou été menacés de l'être", poursuit l'ONG. Or  la corruption notoire du système judiciaire cambodgien laisse les journalistes sans véritable protection, fait valoir la Licadho.



Payer pour publier ou ne pas publier
L'une des raisons pour lesquelles les journalistes, essentiellement les indépendants, sont prompts à rechercher des pots-de-vin, explique la Licadho, est qu'ils doivent eux-mêmes payer le rédacteur en chef pour voir leur histoire publiée. Un journaliste "free-lance" peut ainsi devoir débourser entre 20 et 60 dollars pour que son article soit accepté, lequel, ajoute l'ONG, lui aura sans doute rapporté bien plus.

Par ailleurs, le coût du retrait d'un article faisant état d'un scandale peut se négocier  jusqu'à 1 000 dollars, selon un responsable éditorial interrogé par la Licadho, tandis qu'avec au minimum 100 dollars, quelqu'un du show-bizz peut s'acheter une célébrité en demandant à faire publier sa photo...

Bunthoeun, un journaliste du Koh Santepheap basé à Banteay Meanchey, admet sans détours que dans la profession on accepte des pots-de-vin pour "laisser tomber" une enquête. "Cela ne veut pas dire qu'on ne traitera pas l'information ! Il suffit de trouver des sources qui acceptent de critiquer à notre place. Du coup, je ne rencontre pas de problème, même si j'ai déjà reçu de l'argent de certains qui voulaient que je me taise..."

 

 

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