Kep (Cambodge), le 2 janvier 2009. Sous le sable, le pétrole... Parmi les sujets essentiels évoqués lors de la visite de Hun Sen en France : les ressources pétrolières au large du Cambodge ©John Vink/ Magnum (archives) Tribunal khmer rouge, pétrole, conflit khméro-thaïlandais, adoptions, droits de l'Homme... Ce ne sont pas les sujets de discussion qui manquaient entre les hauts responsables français et le Premier ministre cambodgien Hun Sen, accueilli à Paris cinq jours durant, du 10 au 14 juillet 2009. Cette visite sera pourtant passée quasiment inaperçue, très peu d'informations ayant filtré des deux côtés sur la teneur de ces entretiens franco-cambodgiens, dont le dernier a eu lieu dans la foulée du défilé militaire du 14 juillet et de la garden-party de l'Elysée entre Hun Sen et le président français Nicolas Sarkozy. Alors que l'organisation Human Rights Watch dénonçait, le jour même de la Fête nationale française, les pressions croissantes à l'égard de toute critique contre le gouvernement cambodgien, les diplomates français et khmers ont visiblement préféré jouer la carte de la discrétion "totale"... [version actualisée le 23-07-2009, avec nouveau lien vers le site de l'Ambassade de France au Cambodge]
L'événement est de taille : pour la première fois depuis quatre ans, le Premier ministre du Cambodge reconduit dans ses fonctions à la suite des élections législatives de juillet 2008, s'est rendu en France. Et non content d'y passer cinq jours - contre deux seulement en septembre 2005 - le chef du gouvernement cambodgien a eu l'honneur d'assister au défilé de la Fête nationale française du haut de la tribune présidentielle, aux côtés de Nicolas Sarkozy, du Premier ministre indien Manmohan Singh et du président allemand Horst Köhler. De ce moment mémorable ne resteront pourtant que très peu d'images officielles. Dans les diaporamas publiés par les principaux sites d'information français, pas l'ombre d'une branche de lunettes de "l'homme fort" du Cambodge. Seules des photographies, largement reproduites, montrant une Bun Rany - épouse de Hun Sen - quelque peu hagarde aux côtés de la première dame de France Carla Bruni-Sarkozy, attestent de la présence du couple tout puissant du Cambodge en France. Les médias français se seront davantage attardés sur la présence des militaires indiens, invités d'honneur des festivités du 14 juillet, et sur la baisse relative des frais de bouche de l'Elysée que sur la visite du chef du gouvernement d'un petit pays asiatique de 13,4 millions d'âmes - tout de même deux fois plus peuplé que la Libye du colonel Kadhafi, dont la visite en France en 2007 avait fait grand bruit. Hun Sen n'est pas Mouammar Khadafi : quand le Libyen exige de planter sa tente dans les jardins de l'Elysée, le Cambodgien avance à pas feutrés, loin des caméras, accompagné de son ministre des Affaires étrangères Hor Namhong, dont seules quelques associations de Cambodgiens en France ont dénoncé la venue, pointant du doigt l'ancien Khmer rouge qu'il aurait été, selon elles, accusations jusque là toujours démenties. Depuis le début de cette visite, les autorités cambodgiennes n'ont pas émis le moindre communiqué, à ce jour. Le site du gouvernement cambodgien reste bloqué sur la rencontre entre Hun Sen et le président de la république de Corée (Corée du Sud) Roh Moo-Hyun, le 29 novembre 2006, tandis que la précédente dépêche relate la rencontre entre le chef de l'exécutif cambodgien et le président français... Jacques Chirac, les 19 et 20 septembre 2005 ! Côté français, les seules informations officielles sont livrées dans des communiqués annonçant le programme de ces cinq jours de visite, sur les sites de l'Elysée et du ministère des Affaires étrangères. Le point presse censé éclairer, le 13 juillet, les journalistes sur les tenants et aboutissants des rencontres avec le Premier ministre François Fillon et le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner a été tout bonnement annulé. La veille d'un jour férié, au beau milieu de l'été, les journalistes sont durs à mobiliser. L'information de ces rencontres au sommet n'est visiblement pas parvenue jusqu'aux bureaux de l'Ambassade de France au Cambodge qui, en guise d'"actualités", publie un texte sur l'historique de la Fête nationale française et les passionnants débats qui ont agité les parlementaires français à ce sujet en... 1880. Pas une ligne, pas un mot sur la venue en France de celui qui gouverne le Cambodge depuis 1985. [ajout du 23-07-2009 : un communiqué ainsi qu'un "album" photographique de la visite officielle de Hun Sen en France les "13 et 14 juillet" sont désormais disponibles sur le site de l'Ambassade de France au Cambodge]
Ces multiples rencontres entre diplomates et hauts responsables politiques cambodgiens et français étaient-elles à ce point dénuées d'enjeux ? Il faut chercher du côté de l'agence chinoise d'information Xinhua (Chine nouvelle) pour entrevoir, en quatre lignes, le nerf de la guerre : le pétrole. "Lors de ses rencontres avec les dirigeants français, Hun Sen a indiqué que le Cambodge a accepté de permettre à la compagnie pétrolière française Total l'exploration pétrolière dans le bloc III, l'une des ressources pétrolières et gazières potentielles du Cambodge dans le golfe de Thaïlande, ce qui a été bien accueilli par la France". Une information qui ne pouvait échapper aux Chinois, lesquels sont également sur les rangs, aux côtés des Américains (Chevron s'étant déjà vu confier l'exploration du bloc A) et des Sud-Coréens, entre autres, pour forer puis exploiter ce qui est déjà présenté comme une "manne pétrolière" et pourrait rapporter à l'Etat cambodgien, entre 500 millions et 1,7 milliard de dollars par an (pour un PIB annuel de 8,7 milliards de dollars en 2007), selon le Fonds monétaire international. La nouvelle, reprise par d'autres agences, n'a pas été criée sur les toits : cette zone attribuée par les autorités cambodgiennes au pétrolier français fait partie d'un territoire maritime revendiqué par la Thaïlande. Ce conflit frontalier khméro-thaïlandais promet de longues discussions, voire des échanges plus explosifs encore que ceux qui ont cours dans la zone disputée du temple de Preah Vihear, où militaires thaïlandais et cambodgiens en sont venus aux armes et continuent de se regarder en chiens de faïence. Au-delà de ces différends territoriaux, dans lesquels les compagnies pétrolières pourraient parvenir à tirer leur épingle du jeu, l'exploitation des ressources naturelles cambodgiennes suscite de profondes interrogations, dans un pays gangrené par la corruption et où règne l'opacité. Le gouvernement cambodgien refuse ainsi d'adhérer à l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives, comme le soulignait récemment, dans un rapport intitulé "Pays à vendre", l'organisation Global Witness. Fruit de plusieurs années de négociations, l'attribution de cette concession à Total n'était logiquement pas mentionnée dans les communiqués de la diplomatie française, qui fait en revanche état des discussions sur le "tribunal khmer rouge", la France étant le second pays contributeur des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) après le Japon. Il est vrai qu'en France, le Cambodge est systématiquement désigné, à juste titre, comme un pays profondément marqué par le génocide perpétré sous le régime de Pol Pot. Mais jamais comme un futur Etat pétrolier que lorgnent les puissances étrangères.
Human Rights Watch dénonce les pressions à l'égard de "toute critique" A l'instar de plusieurs organisations de défense des droits de l'Homme au Cambodge, Human Rights Watch (HRW) dénonce dans un communiqué publié mardi 14 juillet, au dernier jour de la visite du Premier ministre cambodgien Hun Sen en France, "sa campagne de harcèlement, de menaces et d'actions judiciaires injustifiées visant à renforcer son pouvoir en réduisant au silence l'opposition politique et les critiques pacifiques". L'organisation basée à New York rappelle qu'au cours des derniers mois pas moins de neuf poursuites "politiquement motivées" pour diffamation et désinformation ont été engagées par des responsables gouvernementaux cambodgiens à l'encontre de journalistes, de parlementaires de l'opposition, d'avocats et de personnes critiques à l'égard du gouvernement. Il s'agit, selon le directeur de HRW en Asie Brad Adams, de "la répression la plus grave de ces dernières années contre la liberté d'expression". "Une fois encore, Hun Sen montre son véritable aspect, en harcelant et en menaçant d'emprisonner les critiques pacifiques contre son gouvernement de plus en plus autoritaire", s'alarme le représentant de HRW en Asie dans le même communiqué, qui détaille plusieurs affaires, des poursuites engagées contre Mu Sochua, députée du Parti Sam Rainsy (opposition) privée de son immunité parlementaire, à la condamnation du président de la Fondation pour la civilisation khmère Moeung Sonn à deux ans d'emprisonnement pour "désinformation". Ce dernier, comme le souligne un autre communiqué du Comité cambodgien des droits de l'Homme et de la Licadho, publié le 15 juillet, avait simplement osé critiquer la mise en place de systèmes d'éclairage sur des monuments du complexe architectural d'Angkor. De même, HRW déplore les condamnations à l'encontre de journalistes travaillant dans des publications d'opposition, dont plusieurs ont été contraintes de fermer au cours des derniers mois.
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