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Dey Krohom : les habitants sommés d'afficher un front uni avant leur expulsion prochaine
Par Ros Dina   
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13-01-2009

Mann Chhoeun, vice-gouverneur de Phnom Penh © John Vink / Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 13 janvier 2009. Mann Chhoeun, vice-gouverneur de Phnom Penh, lors d'une table ronde sur le relogement des habitants de Dey Krohom. Assis à gauche : l'un des sept fils de Srey Sothea, propriétaire de la compagnie 7NG
© John Vink / Magnum

Fin juillet 2003, un plan d'urbanisation établi par la municipalité de Phnom Penh prévoyait que les habitants du squat de Bassac, au cœur de Phnom Penh, soient en partie regroupés sur la zone dénommée "Dey Krohom" ("les terres rouges") et puissent devenir de véritables propriétaires. Trois ans plus tard, les villageois de ces Terres rouges apprenaient par une circulaire municipale qu'ils allaient être expulsés... Un long bras de fer démarrait entre eux, les autorités locales et la société 7NG, qui a obtenu le terrain en concession pour y construire une tour de logements et un centre commercial. Le 30 décembre, les dizaines de familles récalcitrantes à tout départ, dans les termes proposés, devaient être chassées. Une menace qui n'a pas encore été mise à exécution. Ce feuilleton foncier se prolonge depuis des années mais semble aujourd'hui tirer à sa fin.

 

Depuis 2006, année où ils ont appris qu'ils devaient céder leur place à la compagnie 7NG, les habitants de Dey Krohom répètent vouloir vendre leurs terrains au prix réel du marché et non à un prix sacrifié comme on le leur demande. Ils rappellent aussi les engagements du gouvernement, qui les avait autorisés à développer une communauté sur place. Leur discours n'a guère changé depuis, sauf que dans cette guerre d'usure, déjà 1 374 des 1 465 familles dénombrées au départ sont parties, soit 93% d'entre elles. Elles ont accepté les indemnités de compensation ou bien un relogement au village de Damnak Trah Yeung, dans l'arrondissement de Dangkor, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Phnom Penh.  

Le Club des journalistes du Cambodge a invité, mardi 13 janvier, à s'exprimer sur ce dossier le vice-gouverneur de la capitale du Cambodge, Mann Chhoeun, qui a révélé la dernière proposition élaborée par 7NG : 20 000 dollars (auxquels s'ajoutent des provisions et une prime de déménagement) remis à chaque famille d'irréductibles contre leur départ, soit 5 000 dollars de plus que ce qui était jusque-là proposé, avec comme condition sine qua non que la totalité d'entre elles acceptent cette solution. Une offre dont les habitants ont eu connaissance la veille au soir et qui court jusqu'à mercredi 14 janvier, selon Srey Chanthou, le directeur de la compagnie. La rumeur court que le lendemain de l'échéance, jeudi, l'expulsion des habitants sera cette fois-ci ordonnée. Officiellement, elle doit intervenir "dans un avenir très proche".

Un exercice de relations publiques
Mann Chhoeun s'est prêté mardi à un véritable exercice de relations publiques, ajoutant l'image aux paroles. Un diaporama a ainsi présenté le nouvel univers des relogés au village de Damnak Trah Yeung, qui disposent de l'eau courante, de l'électricité, de vélos neufs qu'ils ont pu acheter à crédit, de plusieurs bus qui effectuent neuf fois par jour la navette jusqu'au marché de Demkor (derrière le théâtre Chenla), d'un marché, de commerces... et d'une usine à proximité. Des habitants heureux dans leurs frêles lotissements de 4m x 12m, uniquement des rez-de-chaussée...

Le vice-gouverneur s'est adressé aux 91 familles restantes, bien que leur nombre s'élèverait aujourd'hui, selon les représentants de la communauté à 150, certaines, opportunistes, ayant rejoint le groupe dans l'espoir d'obtenir également des dédommagements. Des derniers venus que la compagnie ne prendra pas en considération dans les négociations, a-t-il prévenu.

L'édile a ensuite décrit la zone "difficile" que serait Dey Krohom, peuplée de drogués et carrefour de toutes sortes de trafics. Un observateur confiait, à voix basse, avoir vu des représentants de 7NG vendre de la "colle" aux habitants... Quant aux artistes célèbres qu'abrite cette petite communauté -  les joueurs de chapey Kong Nay et Ta Phe - la compagnie aurait, selon Mann Chhoeun, réglé leur problème en leur offrant un relogement dans le quartier phnompenhois de Boeung Tampoun.

"Depuis l'ultimatum du 30 décembre, nous n'avons pas agi. La municipalité - médiatrice entre la compagnie et les habitants - a déployé des trésors de patience et fait preuve de sa bonne volonté à gérer au mieux ce problème !", a fait valoir Mann Chhoeun.

Les accusations portées contre 7NG

Dans l'audience, David Pred, directeur de l'ONG Bridges Across Borders Cambodge, a demandé pourquoi dans cet exposé il n'était pas fait mention de la corruption qui entacherait l'attribution des lots dans le village de relogement. Le mot "corruption" s'est perdu dans la traduction en khmer... Mann Chhoeun lui a répondu que s'il questionnait les différences de chiffres, gonflés depuis le départ, c'est qu'il se rangeait alors du côté de la société 7NG.  

David Pred a ensuite accusé certains représentants de la communauté d'agir dans leur seul intérêt personnel, sans considération pour les villageois. Le vice-gouverneur a fait observer que les habitants avaient accepté leurs candidatures et ne les avaient pas empêchés d'intervenir en leur nom... Quand le représentant de Bridges Across Borders a ensuite évoqué les pressions et violences exercées à l'encontre des habitants pour les faire fléchir, Mann Chhoeun a agité dans sa main un courrier de 7NG, dans lequel elle ordonne à son avocat de retirer sa plainte contre l'une des habitantes de Dey Krohom, la propriétaire d'un café que la compagnie accuse de violences... Et le vice-gouverneur de dresser le portrait d'habitants indisciplinés et rebelles, n'hésitant pas à jeter des sacs d'urine et de matières fécales sur les représentants de 7NG.

Ensuite, Bunn Rachana, de l'organisation Housing Rights Task Force, a pris la parole et demandé pourquoi les habitants ne pouvaient pas avoir la possibilité d'être relogés sur place, disant se référer à la loi foncière. Là, c'est Chhim Phalvorin, directeur de l'Institut de démographie et spécialiste de la Constitution cambodgienne, second invité du Club des journalistes, qui a répondu. Il a tout d'abord estimé que "parfois, les gens réclament beaucoup trop à titre de dédommagements, comme s'ils étaient encouragés par d'autres à le faire...". Puis, il a rappelé que les habitants de Dey Krohom avaient écrit en 2003 au Premier ministre Hun Sen pour qu'il les autorise à rester là, "preuve que les habitants avaient conscience de s'y être installés en toute illégalité". Et le spécialiste d'insister sur le fait qu'une occupation est déclarée légale du moment qu'elle s'appuie sur un titre de propriété légal. "Si c'était le cas, alors les habitants pourraient légitimement réclamer des compensations financières établies sur la base du cours du foncier actuel !"

Mann Chhoeun a poursuivi les explications, soulignant que l'hypothèse d'un relogement sur place avait été envisagée dans un premier temps, la moitié du terrain allant à la compagnie, l'autre aux habitants. "Mais voilà, pour donner un toit à tout le monde, le seul moyen était de construire un immeuble de neuf étages. Or les habitants ont dit ne pas vouloir vivre dans les étages en hauteur et ont en outre réclamé la présence d'un ascenseur... Et qui paiera l'électricité pour l'ascenseur ?... Comme la société 7NG disposait d'un terrain dans le village de Damnak Trah Yeung, elle a proposé d'y reloger les habitants."  

Des habitants partagés
Mardi après-midi, les habitants se sont retrouvés au siège de l'ONG Community Legal Education Center (Clec), pour discuter d'une nouvelle stratégie commune alors que les choses semblent s'accélérer. Les représentants d'ONG présents leur ont conseillé de négocier un report de l'ultimatum d'expulsion donné par les autorités, en en formulant la demande à la municipalité de Phnom Penh et à 7NG. Un délai qui leur donnerait le temps de s'entendre sur le montant d'argent qu'ils veulent obtenir en échange de leur départ, leur a expliqué leur avocat Me Chiv Sambath, qui leur a suggéré de prôner pour une reprise des négociations à trois. Car dorénavant, ce sera le même prix pour tout le monde, leur a fait comprendre 7NG.

"Cela devient très compliqué car personne n'est du même avis. Seules deux ou trois familles m'ont confié accepter la dernière proposition de 7NG à 20 000 dollars. Celles qui possèdent de grandes maisons jugent cette somme toujours insuffisante. J'ai sondé les habitants, leurs demandes se situent dans une fourchette de 30 000 à 60 000 dollars. Et certains changent d'avis en cours de route, en fonction de ce que réclament leurs voisins... C'est dur de dégager un consensus !", expliquait en fin de journée Chan Vichet, le représentant des familles récalcitrantes au départ.

Les débats entre les habitants devaient se poursuivre en soirée. Ils jouent maintenant une course contre la montre et, plus que jamais, doivent présenter un front uni face à la municipalité et la société 7NG.

 


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