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Des briques mais pas d'argent : les compensations aux expulsés de Dey Krohom revues et corrigées
Par Ros Dina   
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27-01-2009

Dey Krohom - expulsés © John Vink / Magnum

Damnak Trayoung (Cambodge, Phnom Penh), le 25 janvier 2009. Des habitants de Dey Krohom, dont les maisons ont été rasées la veille, attendent d'obtenir le logement promis par la compagnie 7NG
© John Vink / Magnum

La société cambodgienne 7NG a conçu sa "Cité de la paix II" (Borey Santepheap), dans le quartier ouvrier de Chom Chao, à l'image d'une cité-dortoir comme il en pousse sans relâche en périphérie de Phnom Penh. Des rangées de simples compartiments chinois de douze mètres sur quatre, qui s'alignent sagement, parallèles les unes aux autres. Devant, les bâtiments de briques rouges poussent de terre, ceux-là sont destinés à être vendus ; au fond, des appartements pour partie achevés, peints en blanc et munis de grilles coulissantes, ceux qui ont été promis aux familles d'irréductibles qui, depuis 2006, affrontent 7NG à laquelle elles ne veulent pas céder leurs terres à Dey Krohom, dans le quartier de Bassac, à Phnom Penh. Celles-là même qui ont été sauvagement chassées aux premières lueurs du jour, samedi 24 janvier. Petit état des lieux de la situation.

 

Distribution de denrées anarchique
Lundi 26 janvier, à Borey Santepheap II. Sous la caméra d'une équipe de chaîne de télévision publique, une distribution de sacs de riz et de cartons de nouilles déshydratées aux familles expulsées de Dey Krohom, organisée par des représentants de 7NG et en présence de responsables de la municipalité de Phnom Penh, prend soudain des allures de cérémonie officielle. Hors champ : les pleurs de femmes qui s'exclament ne pas comprendre pourquoi elles n'ont pas droit à ces dons promis à titre de compensations par la société concessionnaire, et qui crient famine. "Cela fait deux jours qu'on n'a rien mangé. Pourtant, on vivait à Dey Krohom nous aussi...", lâche l'une d'elles, le visage malheureux et les traits fatigués.

On s'éloigne de la scène à la recherche du bureau où sont remis les "coupons" donnant droit à quelques denrées alimentaires de secours. La municipalité de Phnom Penh a encouragé les 150 dernières familles de Dey Krohom - soit les 91 reconnues par 7NG et éligibles pour une maison ou de l'argent, et les 59 autres - à réclamer ces biens auxquels elles auraient toutes droit. Au lieu d'une liste établissant noir sur blanc les noms des bénéficiaires, c'est un homme, présenté comme l'ancien chef du village de Dey Krohom, qui désigne du doigt celles et ceux qui peuvent obtenir un coupon. Un visage qu'il dit lui être inconnu et la personne passe son tour... Très vite, les plaintes fusent ici et là. "Mais vous ne pouvez pas connaître tous nos visages !", protestent certains. La séance, qui tourne à la foire d'empoigne, est interrompue.

Dans l'attente...
Des campements de fortune, faits de bric et de broc, abritent certaines des familles non reconnues par 7NG qui rêvent de se voir offrir un toit ici, et d'autres, dûment enregistrées sur sa liste, mais qui continuent de réclamer à 7NG des indemnités financières plutôt qu'un logement dans ce quartier périphérique. Elles ont atterri au site "en attendant", n'ayant nulle part où aller, expliquent-elles. Pour leurs besoins quotidiens, un canal d'une eau plus que trouble et une étendue de rizières... "Il n'y a rien ici, sauf des moustiques ! Il y fait une chaleur de plomb, l'école publique pour les enfants se trouve à 4 ou 5 kilomètres d'ici, et la sécurité n'est pas bonne ! La nuit dernière, il y a eu une bagarre, une femme a appelé au secours et personne ne s'est bougé...", rapporte, après deux nuits de campement, une ancienne de Dey Krohom, qui vivait de la vente d'œufs couvés aux jardins Hun Sen.

Certes, nombre des familles posséderaient ici un logement en dur, mieux que les cabanes de bois dans lesquelles la plupart résidaient à Dey Krohom. Seulement, comme souvent, les familles sont relogées avant que le site ne soit fin prêt et, dans ce cas précis, à la veille du Nouvel an chinois... et loin du centre de Phnom Penh où elles travaillaient.

Un village idéalisé ?
Lors de l'expulsion, samedi 24 janvier, le directeur de 7NG, Srey Chanthou, et le vice-gouverneur de Phnom Penh, Mann Chhoeun, avaient dressé devant les journalistes un tableau idyllique de la Cité de la paix où tout était soi-disant prêt pour les accueillir... A quelques détails près cependant. Tout d'abord, la zone est effectivement reliée au réseau d'électricité et d'eau potable... mais pas les maisons. Or toute installation individuelle coûte 140 dollars pour le premier et 150 dollars pour le second. Ensuite, après inspection, il ne semble pas qu'un nombre suffisant de logements soient prêts. Les ouvriers continuent d'être à pied d'œuvre. Et, "pour cause de Nouvel an chinois", nous explique-t-on, seule une dizaine d'habitants de Dey Krohom ont obtenu les clefs d'un appartement.

Pour Mann Chhoeun, plus d'un y aurait malgré tout trouvé son bonheur : "Avant, les habitants refusaient même de venir voir à quoi ressemblait ce quartier, qu'ils imaginaient être un pandémonium. En découvrant l'endroit, ils changent d'avis ! Ici, il n'y a pas de risque d'incendie comme à Dey Krohom et une agence de micro-crédit [de 7NG] est là pour les aider à acheter des moyens de transport et à lancer les petits métiers. 7NG a déjà versé, lundi [26 janvier], 100 millions des 700 millions de riels dévolus à ces petits prêts..."

En ces temps de réinstallation, il faut savoir garder sa langue. Nous interrogeons un habitant de Dey Krohom fraîchement débarqué, qui rentre dans son nouveau chez-lui quelques affaires. "Je n'ai pas eu d'autre choix que d'accepter", explique-t-il avant que deux hommes surgissent à moto, des anciens responsables de la communauté de Dey Krohom, partis il y a trois ans, et viennent se poster derrière nous pour ostensiblement suivre la conversation. Notre interlocuteur, soudain refroidi par cette intimidation qui ne dit pas son nom, s'emmure dans le silence.

Les négociations fermées
Difficile d'avoir des chiffres concordants. Srey Chanthou, le directeur de 7NG, assure que, outre les huit familles à avoir accepté avant l'ultimatum l'offre de 20 000 dollars, "déjà 50%" des 83 familles restantes et indemnisables selon les critères de sa société auraient accepté de prendre un logement à Borey Santepheap II, "la régulation des papiers [étant] en cours". Quant aux autres, ils bataillent pour recevoir des indemnités financières, un choix qui leur avait été jusque-là proposé mais qui ne tient plus. "La compagnie ne donne plus d'argent, seulement un logement", annonce Srey Chanthou. Pourtant, le jour de l'expulsion, le vice-gouverneur Mann Chhoeun déclarait qu'il fallait s'en tenir aux principes établis par 7NG : un logement ou une compensation financière... Sa mémoire s'est depuis embrouillée. Alors que ses propos lui étaient rappelés lundi, le vice-gouverneur s'est défendu de n'être qu'un "intermédiaire" dans cette affaire et qu'effectivement l'ultimatum avait pris fin... "Trop tard !, assène Srey Chanthou. Maintenant que les familles ont été expulsées, il n'y a plus de négociations !"

Des habitants ont confié avoir tenté quelques jours avant l'expulsion d'obtenir les 20 000 dollars de dédommagements, et se sont vu répondre qu'ils devaient déjà détruire leur maison avant de percevoir la moitié de la somme, rien n'étant dit sur quand ils recevraient le reste... Côté municipalité, Mann Chhoeun accuse à demi-mot les habitants d'être manipulés, d'où leur entêtement à réclamer de l'argent...

Quant aux 59 familles qui ne figurent pas dans les listes de 7NG, leur sort ne relève pas de sa responsabilité, explique Srey Chanthou, précisant en revanche que les cinquante habitants qui étaient enregistrés comme commerçants à Dey Krohom pourront hériter d'un stand au petit marché du quartier qui peine pour l'heure à prendre vie.

Lundi 26 janvier, une rencontre à la municipalité de Phnom Penh entre Mann Chhoeun et une dizaine de représentants des familles n'a donné aucun résultat, les derniers, en désespoir de cause, ayant décidé de marcher sur l'Assemblée nationale avec une quarantaine d'autres habitants, pour appeler les députés à les soutenir dans leur revendication : être dédommagés par des dollars et non par des briques. Leur représentant Chan Vichet s'est également fait le porte-parole des 59 familles rejetées des listes, lesquelles, selon lui, étaient pourtant inscrites dans les listes visées par les autorités locales en 2006 quand la population de Dey Krohom avait été établie à 1 465 familles, avant de disparaître des dernières listes de 7NG.

L'Assemblée nationale : le dernier recours
Au terme d'un combat de longue haleine et à forces inégales, c'est un représentant des familles usé et désespéré qui peinait mardi 27 janvier à trouver ses mots devant une soixantaine d'habitants rassemblés à nouveau devant l'Assemblée nationale. "Tous les espoirs semblent s'être envolés, il reste un goût amer, celui d'être ballottés avec mépris entre la municipalité et 7NG. On nous a lésés", explique Chan Vichet. Et malgré tout, ces derniers résistants ne renonceront pas. Ils s'apprêtaient mardi 27 janvier en fin de journée à camper devant l'Assemblée nationale, aucun représentant du pouvoir législatif n'étant venu à leur rencontre, avec le risque d'en être expulsés par la police.

Parmi les représentants des droits de l'Homme venus les épauler, Yeng Virak, directeur du Clec (Community Legal Education Center), qui a passé en revue les nombreuses violations commises dans cette affaire. "Tout d'abord, dans le cadre d'une décision prise par le Premier ministre Hun Sen de transformer Dey Krohom en concession sociale, les habitants auraient dû devenir propriétaires de leurs parcelles. Ensuite, le contrat signé entre 7NG et les représentants des habitants est tout à fait illégal car ces derniers ont agi dans leur propre intérêt. Troisièmement, la société ne pouvait pas expulser les familles tant que la justice ne s'est pas prononcée sur cette affaire. Quatrièmement, la destruction des biens personnels des habitants lors de l'opération d'expulsion doit être condamnée et donner lieu à des dédommagements. Enfin, un tel acte s'inscrit en violation de la Convention internationale sur les droits sociaux, économiques et culturels, dont est signataire le Cambodge."

A ce jour, l'expulsion musclée des habitants de Dey Krohom a été condamnée par d'importantes organisations locales (Housing Rights Task Force, Adhoc, Licadho, CCDH, Clec, Bridges Across Borders South East Asia et Cohre) ainsi que par Amnesty International. Elles appellent notamment le gouvernement à porter assistance à ces familles et à entendre leurs revendications, en particulier leur demande de recevoir une compensation financière.

 


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