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L'Américain Bradley Cox s'attaque au mystère du meurtre du syndicaliste cambodgien Chea Vichea
Par Stéphanie Gée   
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19-01-2009

Funerailles - Chea Vichea © John Vink / Magnum

Phnom Penh (Cambodge), le 25 janvier 2004. Funérailles de Chea Vichea
© John Vink / Magnum
 

Le 22 janvier marquera le cinquième anniversaire de l'assassinat du charismatique leader syndical Chea Vichea, cinq bougies que Born Samnang et Sok Sam Oeun ont failli souffler derrière les barreaux. La culpabilité de ces deux hommes, condamnés à 20 ans de réclusion pour ce meurtre, n'a jamais convaincu. Preuves à charge insuffisantes... procédure entachée d'irrégularités. Le 31 décembre 2008, la Cour suprême a décidé, à la stupéfaction générale, de les remettre en liberté provisoire. Un réalisateur américain, Bradley Cox, s'est passionné depuis le début pour cette affaire, et a mené de son côté l'enquête. Durant quatre ans, il a traqué témoins et indices, et reconstitué ce dossier dans un documentaire aux airs de thriller, "Who killed Chea Vichea ?" ("Qui a tué Chea Vichea ?"), qui sortira cette année et pour lequel il est toujours à la recherche de financements. Retour sur ce travail de longue haleine dans un entretien à Phnom Penh avec Bradley Cox.

 

Ka-set : Qu'est-ce qui vous a conduit au Cambodge ?
Bradley Cox :
Sûrement comme beaucoup d'autres, j'ai atterri ici par accident. J'enseignais le cinéma au Bhoutan et quand mes cours se sont terminés, je suis allé voir du côté de la frontière thaïlandaise quand on m'a proposé de venir tourner un documentaire au Cambodge. J'ai accepté. Ce documentaire s'est avéré être plus ou moins une farce mais le Cambodge entrait en pleine campagne électorale pour les législatives de 2003, et j'ai trouvé ce scrutin vraiment intéressant à suivre, bien plus que dans mon pays ! J'ai donc décidé de faire un documentaire sur les législatives et obtenu un financement de USAid [l'agence de développement international des Etats-Unis]. Pour l'anecdote, je suis arrivé à Phnom Penh exactement une semaine avant les manifestations anti-thaïlandaises du 29 janvier...  

K7 : Pourquoi vous êtes-vous ensuite intéressé à la mort de Chea Vichea jusqu'à vouloir lui consacrer un documentaire ?
BC :
J'avais rencontré Chea Vichea dans le cadre du documentaire que je tournais sur les élections de 2003. Il avait reçu des menaces de mort une semaine avant la tenue du scrutin. Il avait mis en garde que si l'opposition jugeait les élections pas libres et équitables, il appellerait les habitants à manifester. Et c'était quelqu'un capable de mobiliser de grandes manifestations. Je pense que c'est la dernière interview filmée qu'il a donnée. C'était vraiment un homme très sympathique, de ceux qu'il est difficile de ne pas respecter dans un pays où on peut payer le prix fort pour ses actions.

Six mois après l'entretien, il était tué. J'ai pu très vite me rendre sur place car je vivais dans le quartier où ça s'est passé. J'ignorais alors que cela deviendrait le sujet de mon prochain documentaire. Ca a fait tilt dans ma tête en août 2005, quand ils ont condamné pour ce meurtre deux gars que tout le monde savait innocents. J'ai voulu en faire un film pour montrer comment de telles choses peuvent se produire.

K7 : Comment avez-vous procédé pour collecter des informations sur un sujet aussi sensible ?
BC :
L'idée était de mener ma propre enquête sur ce qui s'était passé, sur la culpabilité ou non de ces hommes [Born Samnang et Sok Sam Oeun]. J'ai retrouvé leurs alibis, me suis rendu là où ils disent qu'ils étaient [le jour du crime], interrogé les gens, dont une partie était effrayée à l'idée de parler... Ils étaient nombreux à ne pas vouloir s'exprimer devant la caméra, pour des raisons évidentes. J'ai essayé de reconstituer ce qui s'était réellement passé et ai obtenu des documents que je n'étais pas censé avoir en ma possession.

J'ai rencontré des policiers, de manière officieuse. Je suis allé en Finlande interroger la femme de Chea Vichea [elle a été admise comme réfugiée politique dans ce pays peu après la mort de son mari] qui m'a raconté beaucoup de choses sur son mari, comment ils vivaient en permanence avec des menaces sur leurs têtes. Quand elle le voyait partir le matin, elle se demandait toujours si elle le reverrait le soir. Elle me disait qu'il était toujours nerveux, à regarder à gauche à droite, à ne jamais se sentir détendu... Je suis aussi allé en France rencontrer un ancien policier [cambodgien] qui m'a expliqué la manière dont la police travaillait, c'était très intéressant, cela figurera dans le film.

J'ai également parlé à de nombreux juges mais je n'ai réussi à faire parler aucun d'entre eux devant la caméra ! Je voulais cependant montrer comment la justice fonctionne vraiment au Cambodge. Je pense qu'il y a beaucoup de choses que des gens comme les diplomates font semblant de ne pas savoir... Avec ce documentaire, il leur deviendra difficile d'ignorer certaines choses !

En tout cas, c'est sûrement le meurtre le plus sensible qui se soit produit au Cambodge depuis celui de Piseth Pilica [actrice adulée des foules assassinée en juillet 1999]. C'est pourquoi j'ai passé énormément de temps à convaincre les gens de me parler. Je sentais qu'ils en avaient envie, qu'ils voulaient que les choses se sachent mais ils ne voulaient pas être ceux qui prendraient le retour de manivelle. C'est compréhensible.  

K7 : Quel est l'objectif d'un tel documentaire ?
BC :
La base est l'affaire Chea Vichea mais c'est aussi un microcosme de certains des problèmes qui continuent d'exister au Cambodge et dont la population souffre. Je pense que les habitants ont été abandonnés par leurs dirigeants et qu'ils méritent mieux. Et on s'imagine que la communauté internationale pourrait être plus utile. Ses représentants parlent toujours de démocratie, d'état de droit... mais je ne pense pas que leurs actions suivent leurs paroles; ils sont en quelque sorte comme des complices passifs de l'impunité et de la corruption qui sévissent ici. Peut-être y a-t-il là un message plus important...

C'était pour moi important de montrer que Born Samnang et Sok Sam Oeun étaient innocents et qu'une sorte de pression nationale sur le gouvernement cambodgien se construise afin qu'ils soient libérés, ce qui est maintenant fait. Et qui sait pourquoi la Cour suprême a rendu une telle décision ? Elle n'a pas été motivée par les preuves, qui sont les mêmes depuis le début et avaient été jusque-là ignorées... C'est une part du mystère bien que je me demande si peut-être cela pourrait avoir un lien avec la mort de Hok Lundy [l'ancien chef de la police nationale, mort dans un accident en novembre 2008]. Et il faut reconnaître que la pression sur ce cas a été énorme. Je pense qu'une organisation comme la Licadho [la Ligue cambodgienne pour la promotion et la défense des droits de l'Homme] n'a pas laissé ce cas mourir... J'ai été en tout cas très surpris de cette décision, comme tout le monde. Le 31 décembre, je n'ai pas rencontré à la Cour suprême une seule personne qui croyait qu'ils puissent être libérés, et le jour même !

K7 : Il vous faut maintenant reprendre la fin de votre documentaire ?
BC :
Oui, maintenant le film va être quelque chose de différent puisqu'il n'y a plus à démontrer que ces deux hommes doivent être relaxés. En rentrant à New York, je dois réfléchir à la façon de revoir le film. Il n'y aura plus la même urgence qu'il y avait quand Born Samnang et Sok Sam Oeun étaient encore en prison. L'histoire est terminée mais il reste dans ce film un tableau plus général du Cambodge, de ce qui continue de s'y passer. C'est pourquoi je pense que ce film restera pertinent !

K7 : En attendant la sortie de "Who killed Chea Vichea ?", vous avez déjà publié "The plastic killers" sur le même sujet. Quelle est la différence entre ces deux documentaires ?
BC :
"The plastic killers" est une version épurée de "Who killed Chea Vichea ?", sans toutes les références expliquées car il s'adresse uniquement aux Cambodgiens qui savent qui était Chea Vichea et ce qu'il représentait. Je voulais qu'ils connaissent l'affaire et ses caractéristiques. J'ai voulu le sortir en juillet 2007, juste la veille où était jugé l'appel de Born Samnang et Sok Sam Oeun. Mais le lendemain, mon film a été interdit [par les autorités] ! La police a effectué des descentes dans les marchés et a confisqué toutes les copies avant qu'elles n'aient eu le temps de se répandre. J'étais vraiment déçu. Le film est bien disponible sur internet (en deux versions, anglaise et khmère) mais la plupart des Cambodgiens n'y ont pas accès. C'est pourquoi en faire des copies sur VCD avait tout son sens car il n'allait pas être diffusé à la télévision ! [rires] Les Cambodgiens n'ont donc jamais eu l'occasion de le voir. Je ne crois pas qu'on puisse encore en trouver des copies au Cambodge.

K7 : Avez-vous déjà reçu des pressions de la part des autorités cambodgiennes ?
BC :
Non, mais elles savent ce que je faisais. J'avais contacté Hok Lundy pour l'interroger sur l'affaire Chea Vichea. Je crois d'ailleurs qu'il avait ri à ma question... L'enquête que je menais n'était secrète pour personne mais je ne crois pas qu'ils l'ont prise très au sérieux. Hok Lundy m'avait donné l'autorisation d'interviewer des hauts responsables de la police mais ils se sont toujours défilés !

Si je n'ai jamais reçu de menace, j'ai eu deux tentatives de cambriolage à mon domicile qui m'ont convaincu de sortir du pays toutes les cassettes d'enregistrement que j'avais déjà. Si elles étaient volées, je perdais tout mon film ! [...] J'ai choisi de prendre le chemin le plus long possible pour quitter le pays. J'étais très nerveux, j'avais avec moi 500 cassettes. Et si à la douane ils s'amusaient à en vérifier le contenu, je crois qu'ils les auraient confisquées ! J'ai donc décidé de passer par ce qui me semblait être le passage frontalier le plus poreux du Cambodge, à savoir Koh Kong. Je n'aurais jamais pris le risque de passer par un aéroport.

K7 : Ne craignez-vous pas que les personnes interrogées dans votre documentaire rencontrent des problèmes une fois le documentaire diffusé ?
BC :
C'était une de mes inquiétudes, que je puisse mettre en danger certaines personnes. C'est pourquoi j'ai dissimulé leur identité, en modifiant leurs voix, en cachant leurs visages, ou en montrant seulement leurs ombres ou leurs mains afin qu'elles ne puissent pas être reconnues. Mais ceux qui révèlent des choses importantes ne vivent plus au Cambodge, comme le témoin oculaire [du meurtre de Chea Vichea, réfugiée aux Etats-Unis].

K7 : Vous attendez-vous à ce que votre documentaire soit interdit au Cambodge ?
BC :
J'ai le sentiment que le film ne plaira pas aux autorités cambodgienne. Certainement, il sera interdit. Mais j'aimerais bien le diffuser autant que possible. Cependant, la dernière fois que nous avons essayé de distribuer un tel document sur le marché cambodgien, cela n'a pas vraiment bien marché !

K7 : Avez-vous déjà montré en avant-première "Who killed Chea Vichea ?"
BC :
Oui, j'en ai présenté une première ébauche en novembre dernier, au 21e festival international du documentaire d'Amsterdam. J'ai été surpris de voir que les spectateurs semblaient intéressés par ce film alors qu'il n'y avait aucun Asiatique dans l'audience. Ils ont été très réceptifs à l'aspect droits de l'Homme et à la question de l'impunité.  

K7 : Pensez-vous qu'il y ait des profils types de coupables - ou boucs-émissaire - dans ce genre d'affaires ?
BC :
Rappelons que cette affaire est très similaire à celle de Ros Sovannarith, qui était un membre du comité directeur du Siorc [Syndicat indépendant des ouvriers du royaume du Cambodge, que présidait Chea Vichea], et fut assassiné en 2004. Un type a été condamné pour ce meurtre et de nombreux parallèles peuvent être effectués avec le cas de Chea Vichea : Par exemple, il a été arrêté par les mêmes policiers de Tuol Kork qui ont arrêté Born Samnang et Sok Sam Oeun et, apparemment, il y avait des preuves assez consistantes prouvant qu'il était à Siem Reap le jour du meurtre. Malheureusement, cet homme n'a pas bénéficié de la même couverture médiatique et il croupit en prison depuis... Je crois que son affaire est passée en appel et personne n'en a même parlé !

J'ai demandé une fois franchement à un policier : 'Quand vous montez un meurtre, où allez-vous chercher ensuite les meurtriers ?' Il m'a répondu en gros que soit ils pouvaient s'en prendre aux personnes qui avaient effectivement commis le meurtre, ce qui serait le plus facile, mais tout le monde sait que ceux-là ne se font jamais prendre, soit ils essayaient de trouver des gens qui ne sont pas éduqués, pauvres et, sans doute caractéristique la plus importante, qui ont un problème. Dans l'affaire Chea Vichea, l'un des deux accusés avait été viré de son travail parce qu'il avait volé de l'argent. Celui qui a été arrêté pour le meurtre de Ros Sovannarith, je crois que c'était un drogué. Ces personnes, qui ont en sus des problèmes avec leurs familles, présentent le profil idéal !

La première diffusion mondiale de "Who killed Chea Vichea ?" est programmée sur la chaîne publique américaine PBS (Public Broadcasting Service) au cours du second semestre de 2009

 


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