
Phnom Penh (Cambodge), le 19 mars 2009. Une représentante des familles de Boeung Kak, lors d'une conférence de presse tenue au Clec ©John Vink/ Magnum Une trentaine de représentants des 4 252 familles riveraines du lac de Boeung Kak, en plein cœur de la capitale du Cambodge, menacées d'expulsion, ont tenu à dénoncer publiquement, lors d'une conférence de presse organisée jeudi 19 mars, les "fausses informations" diffusées sur la chaîne de télévision Bayon TV, selon lesquelles 70% d'entre elles avaient accepté de quitter leur logement pour laisser la compagnie privée Shukaku Inc. développer dans cette zone un vaste complexe urbain.
Dans les locaux du Clec (Community Legal Education Centre), devant des journalistes et membres d'organisations non gouvernementales, Duong Bophary, l'une des représentantes de la communauté de Boeung Kak, a démenti formellement les chiffres avancés par un journaliste de la chaîne Bayon TV, dont la directrice n'est autre que Hun Mana, fille et conseillère du Premier ministre Hun Sen. Selon la représentante des familles, à ce jour, seules 20% d'entre elles ont accepté de quitter leur habitation, principalement celles occupant des petites maisons flottantes dans les groupes 2 et 4 de Boeung Kak, situées à proximité des tuyaux qui déversent déjà le sable comblant progressivement le lac. Le reportage en cause, diffusé les 24 et 25 février, présentait des images tournées à Boeung Kak au mois de février, suivies du commentaire d'un journaliste affirmant qu'entre-temps la compagnie Shukaku Inc. avait déjà commencé à développer cette zone et que près de deux familles sur trois avaient accepté d'être relogées sur un autre site. Le journaliste soulignait que cette avancée était à mettre au crédit du gouvernement cambodgien, lequel œuvrait ainsi au développement d'une ville nouvelle. Dans le même reportage, l'oknha Lav Van, représentant de la compagnie concessionnaire, vantait les avantages accordés par sa société aux habitants du lac. "Ils ont l'occasion de transformer leur vie, en passant d'une habitation sur l'eau, dans un environnement malsain, à une vraie maison. De plus, ils peuvent vendre [leur nouveau logement] quand ils veulent et je crois même que son prix leur rapporterait le double ! Alors que la valeur de leur maison à Boeung Kak, dans laquelle ils vivent depuis vingt ans, ne s'est jamais appréciée. Et de toute façon, ils ne peuvent ni acheter ni vendre car ils ne possèdent pas de titre légal de propriété", expliquait l'homme d'affaires. Ce dernier se félicitait aussi de la transformation du lac de Boeung Kak et des terrains voisins, d'une superficie totale de 133 hectares, en une ville nouvelle, annexe de Phnom Penh, comprenant logements, centres commerciaux, hôtels, banques et salles de conférence. Un optimisme que les représentants des familles présents lors de cette conférence de presse ne partagent guère. Ces derniers ont notamment rappelé que la compagnie Shukaku Inc. avait affirmé vouloir suivre le "modèle" d'une autre société privée, 7NG [lire "Violences foncières au Cambodge : Dey Krohom totalement nettoyée au terme d'une expulsion musclée", Ka-set (24-01-2009)], et offrir aux habitants trois solutions : être propriétaire d'une maison dans la cité Santépheap II, construite par... 7NG, à Damnak Trah Yeung, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Phnom Penh ; recevoir une somme d'argent de 8 000 dollars et 2 millions de riels (500 dollars environ) ; ou bénéficier d'une nouvelle maison, sur place. Sur ces trois solutions, seules les deux premières ont effectivement été proposées aux habitants, dénoncent les représentants, la troisième s'étant, comme les eaux du lac, évaporée. "Dans une lettre de la municipalité répondant à une question de l'Assemblée nationale sur le sujet, datée du 25 avril 2008, il est écrit que des discussions sont en cours avec la population afin d'étudier ces trois possibilités. Mais dans les faits, cela n'est pas du tout le cas", argumente Choung Chou Ngy, avocat des habitants de Boeung Kak. D'après Duong Bophary, les représentants de Shukaku Inc. n'ont jamais engagé de discussions avec les habitants. "Jusqu'à présent, nous ne connaissons pas clairement les critères de la compagnie. Y a-t-il une différence entre ceux qui résident dans des maisons flottantes et les autres ? Sur terre, les gens possèdent de grandes maisons, des gesthouses... Quelles seront les compensations qui leur seront offertes ?", questionne la représentante, qui invite à réfléchir à des solutions spécifiques et "raisonnables", favorables à l'ensemble des résidents et respectant leurs droits, plutôt que de s'inspirer de ce qui a été fait dans d'autres zones de Phnom Penh. La plupart des habitants de la zone de 133 hectares concernée par cette expulsion, donc 93 ha concernent des maisons flottantes sur le lac, sont des fonctionnaires du Conseil des ministres, du ministère de l'Information et de celui de la Santé installés ici entre 1980 et 1982, rappelle Duong Bophary. Malgré l'absence d'accord avec l'ensemble des habitants, les travaux de remblaiement ont déjà débuté, causant des inondations et rendant certains chemins inaccessibles. Plusieurs maisons se sont effondrées après les premiers déversements de sable. C'est le cas de la maison de Keo Malay, une veuve. La compagnie ne l'a pas autorisée à reconstruire son logement et lui a proposé une compensation de... 200 dollars, qu'elle a refusée.
Sur Internet - Site de la campagne "Sauvons Boeung Kak", lancée par l'ONG Housing Rights Task Force Egalement sur Ka-set Diaporama sonore sur l'éviction de Dey Krohom (24-01-2009)
- Le Cambodge endormi par les marchands de sable (16-02-2009) - Boeung Kak : les jours du plus grand lac de Phnom Penh sont comptés (18-09-2008) - La propriété au Cambodge en quelques dates (20-02-2008) - Des organisations s'insurgent contre les expulsions forcées (20 février 2008) - Liberté de la presse au Cambodge : un mythe ? (05-05-2008)
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Par Achey
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