 Phnom Penh, juillet 2008. Kéo Rémy, Kem Sokha et Son Soubert © Khem Sovannara
Kem Sokha s'est toujours revendiqué comme l'un des champions des droits de l'Homme au Cambodge. Il a, il y a un an, renoué avec ses premières amours : la politique. Son Parti des droits de l'Homme, l'une des onze formations en lice pour les législatives du 27 juillet, "n'est pas le fruit du hasard", explique-t-il, ayant durant cinq ans (de 2002 à 2007) diffusé ses idéaux et expliqué aux citoyens leurs droits lors de forums publics organisés aux quatre coins du Cambodge. "Deux cent mille habitants ont signé une pétition pour que je crée un parti politique." Il les a écoutés. Son retour sur la scène politique, qui suit une prise de distance avec le Parti Sam Rainsy avec lequel aucune plate-forme d'entente n'a été trouvée, risque, prédisent d'aucuns, de diviser l'opposition en entraînant une redistribution de voix traditionnellement acquises au PSR. Et par là-même, de renforcer la pôle-position du PPC, le parti du Premier ministre Hun Sen. Gros plan sur ce parti qui veut changer la donne.
Le "numéro 11" pour "changer" Dès potron-minet, des supporters tous de jaune et de vert vêtus, les couleurs du Parti des droits de l'Homme (PDH), se retrouvent au quartier général du parti, dans l'arrondissement de Tuol Kork, au nord-ouest de Phnom Penh. Ils se préparent à aller porter la bonne parole du PDH en province. Installés en bon ordre dans des camions, ils n'attendent plus que leur chef, occupé à enregistrer les grands points du programme politique du parti, discours destinés à être radiodiffusés. Kem Sokha apparaît finalement et annonce : "Aujourd'hui, on va à Kompong Speu. On parlera de pauvreté, de conflits fonciers, d'inflation et du péage, les principaux problèmes des habitants de cette province !". Puis il disparaît dans un Land-cruiser noir arborant son portrait. Le convoi s'ébranle sous le regard de curieux, avançant à un train d'escargot permettant à ses militants de sauter en route pour distribuer des tracts et scander quelques slogans. En banlieue de Phnom Penh, ils croisent une longue file d'ouvriers à la porte d'usines. En deux temps trois mouvements, des militants sont à terre pour les haranguer. "Il faut changer, n'est-ce pas ? Alors, on vote pour qui ? Pour le Parti des droits de l'Homme ! C'est quel numéro ? Le numéro 11, 11, 11, 11...!", répètent-ils jusqu'à l'abrutissement. Convaincre les désoeuvrés de la politique Le président du PDH nourrit de grandes ambitions pour son parti, et ne cache pas son espoir de décrocher 58 des 123 sièges de députés. Devant ses candidats et supporters, réunis mardi 22 juillet à son siège, il déclarait que le PDH avait su rallier près d'un million de déçus d'autres partis, "en proie à des querelles internes", et d'indécis. "Il faut redonner confiance aux électeurs, aller à leur rencontre. Les cinq ans que j'ai passés à sensibiliser les habitants à leurs droits [alors qu'il était à la tête du Centre cambodgien des droits de l'Homme] ont vraiment aidé notre campagne !" Défendre la démocratie au sein même du parti Les jeunes et les anciens reçoivent toute l'attention du PDH dans son programme, qu'il entend séduire. L'autre atout que met en avant Kem Sokha est le fonctionnement "démocratique" de sa structure, dont la direction est aux mains d'un quatuor aux "backgrounds" différents, qui se partagerait le pouvoir de manière équitable : Kem Sokha, Son Soubert, Kéo Rémy et Pen Sovann. "On veut faire de notre parti un exemple pour les autres", clame fièrement Kem Sokha. Et pour prouver que le Parti des droits de l'Homme n'est pas le parti d'un seul homme, il prône dans son règlement intérieur la limitation du nombre de mandats de président à deux. Une mesure qu'il veut également voir appliquer au mandat du Premier ministre du Cambodge et qui "reçoit le plein soutien des habitants, las de voir la même personne rester aux commandes du pays ». « Les Cambodgiens aspirent au changement !" Un nom de parti décrié Financé en grande partie par des dons de la diaspora cambodgienne, le PDH, qui présente des listes dans 21 provinces et municipalités du royaume, s'est vite établi dans le paysage politique. Son nom n'est cependant pas pour plaire à nombre de représentants de la société civile, agacés qu'un parti s'approprie l'expression "droits de l'Homme" à des fins électorales. Face à ces critiques, Kem Sokha joue l'innocent. "Cela fait plus de cinq ans que je travaille sur le dossier des droits de l'Homme, ce n'est donc pas de l'usurpation ! Et notre parti s'est donné pour mission d'aider les habitants dont les droits ont été violés par les autorités ou par des riches. Les organisations de défense des droits de l'Homme devraient au contraire se réjouir des accomplissements de notre parti qui oeuvre pour la promotion des droits de l'Homme !" Mettre un visage sur une voix connue Les hauts-parleurs accrochés aux véhicules du PDH crachent en boucle les discours de Kem Sokha. Les habitants tendent l'oreille, cette voix leur est familière. "Je le connais, je l'ai beaucoup entendu à la radio ces dernières années mais je ne l'avais jamais vu avant !", réagit Mme Bun, une vendeuse du marché de Kompong Speu où s'est arrêté le convoi de Kem Sokha. "Ce qui me plaît chez lui, c'est qu'il parle des droits des citoyens et de la corruption qui aggrave notre niveau de vie. Notre quotidien est devenu difficile, tout est cher. J'aimerais que la situation change !", explique-t-elle énergiquement. De l'autre côté de la route, Mme Ry et son mari ont arrêté leur moto pour écouter les discours. Elle aussi découvre pour la première fois le visage du loquace Kem Sokha. "Ce sont de belles paroles qu'il tient mais les mettra-t-il à exécution s'il est élu ?", interroge-t-elle, se disant échaudée par les promesses des hommes politiques qu'ils n'honorent jamais. Des fidèles de Kem Sokha Kem Sokha l'affirme haut et fort : le PDH est "le dernier choix" qui reste à ses concitoyens. Plusieurs anciens employés de son Centre cambodgien pour les droits de l'Homme (CCDH) ont ainsi décidé de marcher dans son sillage. Heng Touch a travaillé cinq ans comme agent d'information pour l'ONG. A force de suivre son président Kem Sokha sur le terrain, il s'est passionné pour ses discours "raisonnables et cohérents". "Il sait s'y prendre pour expliquer aux habitants leurs droits alors que les gens au pouvoir ne pensent qu'à leurs propres intérêts. La population s'appauvrit au Cambodge. Le PDH, c'est notre dernière chance !", veut croire, plein d'espoir, ce natif de Kompong Speu, aujourd'hui membre du parti. Mlle Panha, une étudiante en comptabilité, compte parmi celles et ceux qui ont appelé de leurs voeux la création d'un parti par Kem Sokha, dont elle dit admirer "le courage et la pédagogie". Après avoir travaillé un temps au CCDH, elle s'est aussi activement impliquée dans le Parti des droits de l'Homme, dès son lancement. "En tant que directeur du CCDH, il ne pouvait qu'expliquer et dénoncer, c'est tout ! Les autorités et le gouvernement ne s'occupant pas des problèmes des habitants, il était plus judicieux qu'il crée son propre parti puisqu'il a pu voir de ses yeux les difficultés rencontrées par ses concitoyens. S'il a du pouvoir, il pourra alors intervenir en leur faveur", justifie la jeune femme, qui dit vouloir préparer un avenir meilleur pour ses enfants. |