Phnom Penh (Cambodge), le 24 janvier 2009. La police a utilisé des gaz lacrimogènes à tir tendu lors de l'éviction finale de Dey Krohom ©John Vink/ Magnum La menace d'expulsion pesait sur eux depuis... 2006. Autant dire que le combat des dizaines de familles qui s'accrochaient encore à leurs maisons à Dey Krohom, dans le quartier central de Tonlé Bassac à Phnom Penh, est l'un des plus longs de la douloureuse histoire foncière du Cambodge qui s'écrit depuis deux décennies. D'ultimatum en ultimatum, l'offensive finale était attendue depuis plusieurs jours. Elle a eu lieu dès potron-minet samedi 24 janvier. Une expulsion dont personne n'imaginait qu'elle serait si bien orchestrée et surtout si violente. La compagnie 7NG, à qui les autorités ont octroyé ce terrain en concession pour y construire une tour d'appartements et un centre commercial, n'a pas lésiné sur les moyens.
Une destruction méthodique Une armée de plus de 600 jeunes hommes a débarqué sur les lieux un peu avant l'aube, accompagnée de policiers armés de boucliers et bâtons, et de représentants des autorités. Le concept de la division du travail a été appliqué de manière rigoureuse dans cette opération d'expulsion. Répartis en plusieurs groupes, différenciés par la couleur de leur T-shirt (rouge, bleu, jaune, vert, noir et blanc), ils ont procédé à un nettoyage méthodique des lieux. Au signal, donné à 6 heures du matin, les uns se sont occupés à dresser en des temps records une barricade autour du terrain, lequel avait été préalablement soigneusement bouclé, les autres se sont vu désigner des parcelles de ce village qu'ils avaient pour instruction de démolir entièrement. Quelque trois heures plus tard, la zone était complètement dévastée, plus rien n'était debout, pas même les arbres, rasés dans la foulée. S'abattant sur chaque maison, les unes après les autres, à l'image d'essaims de sauterelles ravageant des récoltes, des dizaines d'ouvriers oeuvraient ensemble donnant sans relâche coups de masse et de hache pour anéantir tout sur leur passage. La première action entreprise fut de réduire à néant les baraques des habitants constituant le noyau dur de la résistance. Là, ce sont les excavatrices et bulldozers qui ont fait le travail, sans laisser le temps à leurs occupants de sauver leurs affaires. Même les motos parquées à l'intérieur seront broyées. Sans pitié. Les maisons s'écroulaient d'un coup, dans de retentissants fracas de vaisselle. Une jeune fille qui tentait dans l'urgence de sauver quelques maigres richesses est tombée en même temps que sa maison, mise à terre par un bulldozer. Elle est sortie vivante des décombres, mais avec plusieurs blessures. Utilisation de gaz Décidés à ne souffrir aucune contestation de la part des habitants, les déménageurs d'un jour, protégés par un important cordon policier, ont aspergé le quartier et ses habitants de gaz lacrymogènes. Et face à celles et ceux qui ne se décidaient pas à quitter leur domicile, ils ont attaqué en se servant d'extincteurs, noyant les intérieurs et leurs occupants sous une mer de solution chimique blanche jusqu'à les faire sortir. Des extincteurs là aussi pour éteindre toute tentative de feux allumés par les habitants. Une vieille femme se lamentait, assise dehors sur un bat-flanc. "Ils nous ont aspergés de gaz. C'était impossible de respirer et cela nous faisait pleurer. Tout ça pour nous débucher ! Je ne sais pas où je vais aller vivre avec mes petits-enfants. Ici, on payait seulement 100 dollars par mois, on arrivait à s'en sortir." Sa fille, venue la rejoindre, lâche, furieuse : "Si j'avais su qu'ils étaient capables de faire ça, jamais dans la famille on aurait voté pour eux aux élections !" Des démolitions effectuées avec rage L'une des premières maisons ciblées par les manouvriers fut celle d'une jeune femme qui entre des pleurs et des appels à l'aide déchirants, refusait obstinément de vider sa maison. Elle fut sortie manu militari par les journaliers recrutés et emmenée au loin. Chaque évacuation de maison donnera lieu à de violentes altercations, voire à des affrontements, entre habitants et manoeuvres. Ces derniers ont fait preuve d'une rage et d'une colère démesurées, un zèle qui a suscité l'étonnement. Il faut dire que chaque groupe était cornaqué par un chef qui les exhortait avec virulence à ne pas ralentir la cadence, à ne pas se laisser émouvoir. Aucun d'eux n'acceptera de dévoiler le montant de leur salaire pour effectuer cette besogne.  Phnom Penh (Cambodge), le 24 janvier 2009. Les pelleteuses ont réduit à néant les habitations, les biens et tout ce qui se trouvait sur leur passage, sur les propriétés privées du quartier de Dey Krohom ©John Vink/ Magnum
Dans l'une des baraques, un homme a tenté de s'immoler par le feu, tandis qu'une de ses proches menaçait de lancer une brique sur les déprédateurs. Interrompant leurs coups donnés pour abattre les murs, les hommes ont été aussitôt appelés par leur chef à poursuivre la destruction. Derrière eux, des policiers en uniforme les incitaient tout autant : "Allez-y ! Détruisez ! Nous, on ne peut pas le faire car il y a beaucoup trop de journalistes et de photographes étrangers" ! A la fin des opérations, on déplorait quatre blessés chez les habitants, dont deux graves, et dix blessés chez les ouvriers. Et plusieurs arrestations effectuées par la police... En voyant sa maison être mise en pièce, malgré ses supplications pour qu'on leur donne le temps de déménager toutes leurs affaires, une mère de famille a perdu connaissance et été emmenée à l'hôpital. "Nous tenions une petite épicerie et avions une multitude d'objets à sortir. Ils n'ont rien voulu entendre. J'ai même essayé d'infléchir le chef du quartier, qui m'a rétorqué : 'On vous a laissé quelques jours pour déménager alors pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?' On a perdu la moitié de nos biens...", rapportait, consterné, son mari. Des habitants sous le choc Un peu plus loin, les yeux rougis à force de pleurer et la voix étranglée par la colère, un habitant, un policier qui avait revêtu son uniforme, refusait d'assister impuissant à la démolition de son toit. "T'es tout seul contre eux, tu ne peux rien faire ! Reste tranquille !", lui intimaient des camarades à ses côtés. Il vivait là depuis 1993 et se souvient, comme d'autres, des promesses du Premier ministre Hun Sen faites à cette époque, que les habitants de ce quartier pourraient devenir les véritables propriétaires de leurs lopins...
Une voisine, dont la maison subissait le même sort tragique, n'en finissait pas de s'étonner de la violence déployée. Pas plus intéressée que les autres familles, celles officiellement reconnues par la compagnie 7NG, par un relogement en périphérie de Phnom Penh, dans le quartier de Chom Chao ou par une prime de compensation de 20 000 dollars (dernière offre faite par 7NG), jugée insuffisante, elle rappelait être installée là depuis 1987. "Ils se montrent brutaux et plus méchants que sous Pol Pot ! Pourtant, aujourd'hui, le Cambodge appartient à l'Asean et occupe une place sur la scène internationale, ils ne peuvent pas agir de la sorte ! Le gouvernement vole les habitants pour servir le seul intérêt de la compagnie !" Un jeune professeur, à ses côtés, ajoutait : "On considère les pauvres comme des esclaves. Ils ont le droit de vie et de mort sur nous !"
 Phnom Penh (Cambodge), le 24 janvier 2009. Les familles pleurent la perte de leurs biens et d'habitations dans lesquelles certaines résidaient depuis plus de dix ans, à Dey Krohom ©John Vink/ Magnum Journalistes et observateurs maltraités Personne n'a été admis à pénétrer dans la zone, et ceux qui s'échinaient à se frayer un passage étaient sévèrement rappelés à l'ordre, bousculés, plus ou moins fortement. Le mot d'ordre : tenir à l'écart les observateurs. Les lances à incendie ont ainsi été sciemment braquées sur les photographes. "Ce n'est pas bien pour vous, les Barangs [les expatriés], de rester ici, c'est dangereux !", conseillait avec insistance l'avocat de la société 7NG, avant de se voir répondre, non sans ironie, par un Barang : "Mais il y a des policiers ici, qui sont là pour assurer la sécurité, non" ? Tandis que le porte-parole du Conseil des ministres, Phay Siphan, s'enquérait auprès des observateurs de leur situation : "Est-ce que l'on vous a bien traités" ? Les autorités cherchent à faire bonne figure Dos tourné à la scène, le vice-gouverneur de Phnom Penh Mann Chhoeun, arrivé sur les lieux vers 8 heures, a voulu rassurer. "Nous emmenons les habitants au site de relogement [au village de Damnak Trah Yeung, quartier de Chom Chao, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Phnom Penh]. Il faut respecter ce qui est écrit là !", expliquait-il, en brandissant un rapport de la municipalité sur Dey Krohom, au dos duquel est rappelée la proposition faite par 7NG aux habitants : une maison de 4x12 mètres construite par 7NG dans le village de Damnak Trah Yeung, ou bien la somme de 15 000 dollars, chacune des offres étant complétée par la somme de 770 000 riels (192,5 dollars), et de 30 kg de riz et des sachets de nouilles déshydratées. A la lumière de ce petit rappel, le vice-gouverneur défend l'intervention du matin : "Nous ne les jetons pas à la rue, on a une maison pour eux !" La compagnie 7NG a reconnu l'existence de 91 familles quand le site en compte aujourd'hui 150, certaines étant venues se rajouter au lot à la dernière minute. La compagnie examinera au cas par cas les dossiers, et c'est à elle de décider si elle fera quelque chose pour elles, précise Mann Chhoeun, soulignant que 8 des 91 familles ont ces derniers jours accepté l'offre de 7NG. Un site de relogement promu par les autorités et 7NG "Celles qui n'ont pas sauté sur la dernière proposition de 7NG [qui a dernièrement porté le montant des dédommagements à 20 000 dollars, une offre qui n'est aujourd'hui plus valable, selon le directeur de 7NG] réclament entre 50 000 et 120 000 dollars, demande la plus élevée émanant d'une famille. Mais les négociations sont arrivées à bout..." Le vice-gouverneur a alors dressé un tableau idyllique du site de relogement, "connecté au réseau d'eau potable", et où les habitants pourront bénéficier d'un "fonds de crédit de 700 millions de riels [175 000 dollars] mis en place pour qu'ils puissent obtenir des prêts". "Et puis, les autorités s'occupent de construire une école là-bas." Même argumentaire présenté par Srey Chanthou, le directeur de 7NG, présent sur place avec un T-shirt frappé du logo de sa compagnie et portant au visage un masque de tissus. "Plus de 1 300 familles de Dey Krohom ont consenti à partir s'installer là-bas, pourquoi les autres posent-elles problème ? Elles y seront bien logées !..." Et le responsable d'ajouter à la liste des atouts de Damnak Trah Yeung l'existence d'un marché et d'une usine. Alors que les organisations de défense des droits de l'Homme, et du droit au logement, multiplient les réunions depuis les événements de samedi matin, une vingtaine de familles expulsées ont trouvé refuge au siège de la Ligue cambodgienne des droits de l'Homme (Licadho). A qui le tour ? Les habitants du Building, mitoyen de Dey Krohom, n'ont rien manqué des opérations. Ils se disaient tout autant choqués par le déploiement de violence. L'étau se resserre autour d'eux. Tous les squats et villages de fortune qui les entouraient ont aujourd'hui disparu pour laisser place à de grands bâtiments. Ils le savent, ils sont dorénavant les prochains sur la liste des expulsions à Phnom Penh. Découvrez, dimanche 25 janvier en cours de journée, un diaporama sur l'expulsion de Dey Krohom
Egalement sur Ka-set Diaporama sonore sur l'éviction de Dey Krohom (24-01-2009)
- Dey Krohom : les habitants sommés d'afficher un front uni avant leur expulsion prochaine (13-01-2009)
- L'avenir des derniers habitants de Dey Krohom dans le flou (16-01-2008) - Au Cambodge, les habitants de Dey Krohom se préparent à un réveillon peu festif (29-12-2008) - La propriété au Cambodge en quelques dates (20-02-2008) - Des organisations s'insurgent contre les expulsions forcées (20 février 2008)
|
Par Achey
Par Ben du Cambodge
Par Fournier