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Un témoin à la barre sans raison, un autre appelé à comparaître avec raison
Par Stéphanie Gée   
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10-08-2009

CETC ©John Vink/ Magnum

Kambol (Cambodge), le 10 août 2009. Au procès de Kaing Guek Eav, alias Duch, aux CETC
©John Vink/ Magnum

Et un témoin de plus qui compte pour du beurre ! On n'apprend rien de Chhun Phal et son audition, lundi 10 août, prévue sur une demi-journée, se prolonge au-delà... C'est l'incompréhension la plus totale. Pourquoi laisser venir à la barre des témoins qui n'en valent pas le coup et raccourcir le temps attribué à la déposition de ceux qui font avancer les débats ? On ne peut s'empêcher de questionner la compétence des juges. Un sentiment flotte dans l'air : celui que le procès est désormais terminé dans la tête des magistrats, qui se contentent désormais de respecter le calendrier établi, sans plus d'efforts dans la recherche de la vérité. Le deuxième témoin qui comparaît, plus intéressant, assure quant à lui avoir vu l'accusé frapper un détenu.


Bientôt des parties civiles à la barre
Le président Nil Nonn liste les victimes qui se sont constituées parties civiles au procès de Duch et annonce que 18 seront prochainement entendues par la Chambre - 35 heures au total étant allouées pour leur audition. La défense pourra contester, lundi 17 août, les constitutions de ces dernières parties civiles. Et elle prévient d'ores et déjà que l'accusé émet des doutes sur le bien-fondé de la constitution d'au moins cinq parties civiles, arguant que les documents figurant à leurs dossiers sont "insuffisants" pour prouver que les victimes qu'elles représentent ont bien été détenues à S-21.

Un président préoccupé de vérifier la fiabilité du témoin

L'interrogatoire de Chhun Phal, 47 ans et bouille de gamin qui s'illumine souvent d'un sourire, commence. Ce riziculteur a été garde à l'intérieur de S-21, qu'il désigne sous l'appellation "Tuol Sleng". "Pouvez-vous vous rappeler dans quelle ville ou dans quelle province se trouve ce lieu ?" "Je ne connaissais pas la province ou la ville où cela se trouvait." On se marre dans la galerie du public.

Le président tente de lui faire décrire le bâtiment où il était en faction et ceux alentour, et, sans carte ni photo à l'appui, c'est la confusion, l'échange tourne au ridicule. Nil Nonn semble peu convaincu par ce témoin qui peine à comprendre les questions qui lui sont posées. Puis, le président nous ressert les questions d'usage. Quelles étaient les conditions de détention ? Comment étaient-ils habillés ? Quelles étaient les rations alimentaires ? Comment se lavaient-ils ? Comment retiraient-ils leurs vêtements [pour ces séances d'arrosage] puisque leurs chevilles étaient entravées ? Etc. Sauf que, cette fois-ci, le président cache mal le fait qu'il s'interroge sur la fiabilité du témoignage et semble vouloir vérifier si Chhun Phal a bien travaillé à S-21, ce qui n'est pas l'objet de ce procès...

"Avez-vous vu des étrangers détenus, lui demande le juge, par exemple des Occidentaux, des personnes avec les cheveux blonds, de la pilosité à la poitrine et le teint pâle ?" Cette description des "Occidentaux" semble être devenue une définition standard dans le procès.

Un témoin qui n'a pas connu Duch

Le témoin assure que, pour sortir un prisonnier de sa cellule, le chef de groupe était alerté qui désignait un garde pour emmener le détenu en salle d'interrogatoire. L'ancien garde de S-21 Kok Srov, entendu le 27 juillet par la Chambre, avait, lui, affirmé que "les interrogateurs étaient ceux qui escortaient les prisonniers" aux salles d'interrogatoire, les gardes ne faisant qu'ouvrir et fermer la porte des cellules. Les prisonniers emmenés le soir réintégraient-ils leurs cellules ? Sinon qu'advenait-il d'eux ? "Seule la hiérarchie savait ce qui se passait...", répond Chhun Phal, qui n'a "jamais rencontré ni vu" Duch à S-21. "Qui était le directeur de S-21 ?" "Je ne m'en rappelle pas. Je ne connaissais pas son nom", déclare le témoin, qui, en revanche, connaît le champ d'exécution Choeung Ek, où, une fois, on lui a confié la tâche d'enterrer des cadavres dans une fosse.

Un témoin qui hésite à confirmer ce qu'il a dit lors de l'instruction

"Avez-vous constaté qu'il y avait de nombreux détenus qui reposaient là avant d'être enterrés ?" "Je ne pourrais vous confirmer le nombre exact. Si je vous dis qu'il s'agissait d'un nombre élevé, cela ne refléterait pas la vérité; si je vous dis qu'il ne s'agissait pas d'un nombre très important, cela ne refléterait pas non plus la vérité." Des rires secouent l'audience, notamment chez les nombreux villageois du public. Non, il n'a jamais été amené à creuser des fosses. Pourtant, lui rappelle le juge, il a déclaré, en janvier 2008, aux enquêteurs du bureau des co-juges d'instruction qu'un mois avant l'arrivée des troupes vietnamiennes le 7 janvier 1979, un certain Sueur, son chef de groupe, lui a demandé, à Choeung Ek, de creuser deux-trois fosses. "Il me semble que j'ai oublié [avoir dit cela]", se défile Chhun Phal. Le président essaie de lui rafraîchir la mémoire mais le témoin répond à côté : "Oui, on m'a donné comme tâche d'enfouir des corps". Nil Nonn reformule sa question : "Maintenez-vous cette déclaration, à savoir que votre chef de groupe vous a donné l'ordre de creuser des fosses à cet endroit ?" Silence. Le conseil du témoin sollicite un entretien avec son client. Après une discussion avec son avocat, Chhun Phal est appelé à nouveau à répondre cette question. "Oui, en fait, j'ai creusé des fosses comme je l'ai expliqué aux enquêteurs." On mesure ici les effets de l'intervention de la défense, plus tôt dans le procès, visant à rappeler aux anciens membres du personnel de S-21 appelés à comparaître qu'ils ne doivent pas ignorer que, lorsque leurs propos tenus devant la Chambre peuvent les incriminer, ils ont le droit de garder le silence.

On ne présente pas de documents écrits à un témoin illettré...

Le président donne la parole à l'accusation. Le co-procureur cambodgien fait afficher à l'écran la photo du tableau noir listant les règles du Santebal et lui demande s'il a vu afficher quelque part à S-21 ce règlement. L'avocat du témoin intervient : son client est illettré, il faut donc formuler autrement la question. L'observation est "pertinente", ponctue le président. Le co-procureur reformule et n'obtient aucune réponse. Le président l'invite à passer à la question suivante. Le co-procureur international enchaîne, revenant sur la déclaration faite par Chhun Phal aux enquêteurs du bureau des co-procureur, au cours de laquelle il a déclaré "savoir lire et écrire la langue khmère". "Est-ce exact ?" "Sous le régime de Pol Pot, j'étais jeune et je n'ai reçu qu'une instruction limitée. Alors, je ne sais lire qu'un petit peu. Je n'ai jamais étudié la langue khmère, je n'en connais pas tout l'alphabet."

Chhun Phal a entendu parler de viols à S-21

A ces mêmes enquêteurs, il a affirmé qu'il s'était produit des viols à S-21. Le témoin confirme. Cependant, il n'en a pas été le témoin oculaire ni n'a rencontré de victime concernée, donc il ne peut "rien dire là dessus". Alors sur quoi base-t-il une telle affirmation ? Silence. Des collègues lui en ont-ils parlé ? Son chef de groupe lui a raconté que des gardes qui commettaient des viols de prisonnières devaient être arrêtés, explique-t-il. Puis, Anees Ahmed présente la photo de la biographie du témoin établie à S-21. "S'agit-il de votre biographie ?" "Je n'en suis pas certain car ma biographie a été rédigée par mon chef de groupe et je n'ai jamais vu ce document." L'avocat de Chhun Phal revient à la charge : son client ne peut pas lire un document en khmer donc il faut éviter de le confronter à de tels documents. Le co-procureur international s'énerve : dans le procès-verbal de sa déposition auprès du bureau des co-juges d'instructions, le témoin a dit "savoir lire, écrire et comprendre la langue khmère !".

Le témoin ne reconnaît pas l'infirmière Nam Mon

Me Hong Kim Suon, du groupe 4 des parties civiles, l'interroge sur le personnel médical de S-21.
"S'il y en avait aujourd'hui des membres, pensez-vous que vous les reconnaîtriez ?" Chhun Phal en doute car "trop d'années se sont écoulées depuis". Et l'avocat lui présente Nam Mon, une partie civile qui a déposé les 9 et 13 juillet et revendique avoir été infirmière à S-21, ce que conteste Duch. La petite femme s'approche, se tenant bien droite, coincée entre la table des avocats des parties civiles et celle des co-procureurs. Quelques courtes secondes passent et Chhun Phal déclare que son visage ne lui est pas familier, ajoutant qu'il n'y avait pas de membre médical de sexe féminin qui travaillait dans son bâtiment. S'ensuivent des questions répétitives.

La toilette des prisonniers : le témoin innove

La défense. "[Dans votre déposition devant le bureau des co-juges d'instruction], vous avez dit que vous deviez arroser les prisonniers et ici, [à Me Hong Kim Suon], vous avez dit que vous passiez le tuyau d'arrosage entre les mains de chaque détenu de manière à se laver". Qu'en est-il, lui demande Me Kar Savuth. Le témoin contredit sa précédente déposition, affirmant maintenant que le tuyau circulait tour à tour entre les prisonniers. Non, Chhun Phal ne se trouve pas incohérent sur ce point : "J'ai dit que je tenais le tuyau puis que je le passais à chaque prisonnier !" Revirement ou erreur dans le procès-verbal de sa déposition ? Il est en tout cas le premier à donner une telle version. Jusque-là, rescapés comme anciens gardes de S-21 ont affirmé qu'un garde arrosait à la volée, depuis la porte de la cellule, les détenus à l'aide d'un tuyau d'arrosage. Me Kar Savuth fait par ailleurs dire au témoin qu'il n'existait "pas de règles interdisant toute communication entre les gardes".

Avantage à la défense

Me Canizarès, co-avocate internationale de Duch, en remplacement de Me Roux, absent pour deux semaines, poursuit. "Lors de la confrontation devant les co-juges d'instruction [...], vous avez déclaré ne pas connaître la personne mise en examen [Duch]. Ce matin, vous avez confirmé devant la Cour cette affirmation, en précisant que vous ne l'aviez ni vu ni rencontré. [...] Puis-je en déduire que Duch, en fait, ne venait jamais, à votre connaissance, dans le ou les bâtiments où vous avez travaillé ?" "Oui, c'est exact." Et encore un témoin présenté par le bureau des co-procureurs dont l'audition tourne à l'avantage de la défense.

La psychologie de Phal, selon Duch

Duch ne peut que reconnaître cet ancien subalterne. "Il comptait parmi ceux que j'ai fait venir de Kompong Chhnang [...] et il avait moins de 16 ans à l'époque. Il répondait aux critères que j'avais établis, notamment relatif à son origine de classe : c'était un paysan pauvre. Par conséquent, il avait un niveau d'instruction très limité comme il ressort aussi aujourd'hui de sa déposition. [...] Je ne voulais pas choisir des personnes qui auraient déjà été formées par qui que ce soit. Je devais donc sélectionner des personnes que je puisse former psychologiquement et politiquement. Je crois que la Chambre comprend aussi la psychologie du camarade Phal. Il ne souhaitait rien avoir ni rien savoir. Il ne savait même pas qui était son supérieur et ne connaît pas mon visage ni ma voix, et n'a pas cherché à les connaître. A mon sens, cela correspond bien au fait qu'il ait été membre de S-21." Et quand le témoin a cité comme chef de groupe Sueur, Duch dit avoir été renforcé dans cette opinion, Sueur ayant été recruté au départ comme son messager qu'il avait par la suite chargé de creuser les fosses à Choeung Ek. L'accusé relève cependant quelques "confusions" dans le témoignage de Chhun Phal.

Saom Meth éclaire sur la prison spéciale à S-21

A la barre, s'installe Saom Meth, 51 ans, un cultivateur à lunettes. La clarté de ses réponses laisse deviner un certain niveau d'instruction, qui contraste avec le niveau de celui qui vient de le précéder à la barre. Il a été affecté par l'Angkar à l'unité des messagers de la "prison de l'Etat à Dampeng, près de Monivong [la PJ], dont le chef à l'époque était Nath", et qui a ensuite été relocalisée à S-21. Un transfert de lieux qu'il date, étonnamment, en 1977. Là, il surveille les prisonniers à l'extérieur, notamment à "la prison spéciale" de S-21. Puis, fin 1978, il est transféré, "par Him Huy", à Prey Sar où il creuse des canaux et construit des digues à des fins agricoles, ne sachant pas s'il comptait alors parmi les détenus. Peu avant, son frère avait été arrêté et envoyé à S-21.

 

cantine - CETC ©John Vink/ Magnum
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 10 août 2009. L'afflux de visiteurs ces jours derniers a incité le tribunal à acquérir de nouvelles chaises pour la cantine
©John Vink/ Magnum



Le rôle de Duch à S-21, le témoin l'ignorait, mais se doutait qu'il devait en être le directeur. Il apporte des informations sur la prison spéciale, située au sud des bâtiments de S-21, jusque-là seulement survolée au cours du procès. Elle se composait de quatre bâtiments, selon ses souvenirs, et son objectif était de "détenir des cadres de haut rang, de secteurs ou de zones, des commandants de régiment ou de brigades". Une déduction qu'il a faite en constatant que ces personnes étaient placées "dans des cellules séparées", et avec "un garde affecté à la surveillance de chacune d'elle". Saom Meth devait être en sentinelle à la porte des cellules de détention. Dans ce quartier spécial de S-21, seuls les prisonniers qui ne se montraient pas dociles se voyaient menotter en sus d'avoir les chevilles entravées.

Un témoin qui dit avoir vu Duch frapper un détenu

Ces prisonniers importants - au nombre d'une centaine, estime le témoin -, pouvaient se laver, sans que leurs entraves soient retirées, une ou deux fois par semaine, selon, un baquet d'eau étant mis à leur disposition. Leurs interrogatoires avaient lieu dans les cellules mêmes et, dans certaines circonstances, ailleurs. Thuy était l'un des interrogateurs attitrés de ces détenus et le témoin, rapporte-t-il, l'a vu frapper à sang un prisonnier avec un bâton, puis lui envoyer des décharges électriques aux orteils et à l'oreille jusqu'à ce qu'il s'évanouisse. Après l'inspection de la cellule, Saom Meth est parti déjeuner et, à son retour, il a vu Duch "à la maison en bois". "Avez-vous vu Duch frapper le détenu ?", lui demande le juge Ya Sokhan. "Duch a utilisé une tige de rotin pour frapper le détenu. Il ne l'a pas beaucoup battu avant que je passe mon chemin et ne retourne chez moi." Le témoin dit avoir vu Duch "occasionnellement" se rendre à la prison spéciale - "il était inévitable qu'il ait à s'y rendre" - pour y inspecter les cellules, ajoute-t-il.

Le juge Lavergne enchaîne. "[Aux enquêteurs des co-juges d'instruction], vous avez déclaré - on vous demande quels genres de torture les interrogateurs utilisaient-ils sur les prisonniers - et vous dites : 'ils frappaient les prisonniers pour qu'ils répondent, ou les électrocutaient, enlevaient des doigts et des orteils, transperçaient avec des épingles dans les ongles, enveloppaient dans un sac plastique pour les asphyxier, quelques fois, ils mettaient, je cite, 'à poil' les prisonniers, les électrocutaient sur leur appareil génital ou bien aux oreilles. J'ai regardé à la cachette de la fenêtre pendant que je montais la garde'. [...] Confirmez-vous ce que je viens de lire ? Ce sont des choses que vous avez vues personnellement ?" "Oui, c'est exact. Je suis désolé, j'ai oublié d'en faire mention." Et Saom Meth ajoute, grave : "A l'époque, ce que j'ai dit est vrai, je n'ai rien exagéré. Je n'ai dit que la vérité et je ne dirai rien qui n'est pas fidèle à la vérité."

On peut s'attendre à ce que Duch, demain, conteste au moins plusieurs points de son témoignage.


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