En partenariat avec Samnang (le prénom a été changé) est devenu un Franco-Khmer. Un réfugié malgré lui pour échapper à l'horreur du régime khmer rouge. Après s'être longtemps tu sur sa traversée de l'enfer et sa fuite en Thaïlande, d'où il a rejoint la France, il a accepté de se livrer, devant les yeux ébahis de ses filles qui ne l'avaient encore jamais entendu s'exprimer sur le sujet.
Sur l'écran du salon, les karaokés tournent presqu'en boucle. Sur la table, quelques pochettes contenant des DVD sont étalées. Au mur, des tableaux d’artistes khmers représentent des paysages. Des rizières. Des villages. Comme s’il n’y avait jamais eu la guerre. Pour Samnang ce sont tant de petites fenêtres ouvertes sur le Cambodge, le pays qu'il a quitté il y a 31 ans, contraint de fuir les nouveaux dirigeants, les Khmers rouges. A 57 ans, il vit avec sa femme dans une petite ville du Loir-et-Cher, en France, et repense sans cesse aux dix mois passés dans un camp de travail. Le 17 avril, tout bascule Quand il se refuse à commenter les tribunaux spéciaux destinés à juger les criminels de guerre, on ressent de la crainte. De la peur. C'est que le prix de la vie sauve a été important. Trop dur. Tout juste ose-t-il : "Je voudrais leur demander pourquoi ils ont fait ça. Pourquoi ils ont tué leurs frères ?..." Pour Samnang sa vie a changé le 17 avril 1975. Il se souvient parfaitement de cette date, quand un militaire est venu le voir. "J'étais tailleur et il m'a demandé de lui faire une chemise et un pantalon civil. Je ne lui ai pas fait payer. Il m'a alors dit qu'il fallait fuir. Que les Khmers rouges tuaient des gens. Mais je suis resté". Quelques jours plus tard, les paroles du militaire se confirment. Les révolutionnaires en tongs noires arrivent et demandent à tous les civils de sortir. "Ils disaient que les Américains allaient bombarder. Qu'on devait s'en aller." L'exode commence. La marche le mène dans un camp de travail de la terre. Les journées de labeur s’enchaînent, la faim au ventre. Et les nerfs sont mis à rude épreuve. Samnang se souvient d’un moment précis : "Un jour, les Khmers rouges, des enfants de 15/16 ans ont emmené un homme attaché. Et ils sont revenus sans lui. J'ai pleuré". Débusquer les "intellos" Samnang s’arrête. Ses yeux brillent, puis il mime: "Mais je me suis essuyé les yeux. Il ne fallait pas pleurer". Pleurer pouvait lui coûter la vie. Comme les pièges régulièrement tendus. Il raconte : "Un grand-père Khmer rouge m’a un jour demandé de lui lire une lettre..." La réaction du prisonnier est rapide : "Je ne sais pas lire..." Ceux qui savaient lire, ceux qui parlaient français, ceux qui portaient des lunettes... Tous constituaient un danger pour le régime. Samnang a ainsi perdu un de ses frères, instituteur. Dans une pochette, il garde précieusement une petite photo déchirée. "C'est tout ce qu'il me reste de lui". S'enfuir de cet enfer Il reprend son récit. Une de ses filles née en France est captivée. C’est la première fois qu’elle entend son père raconter son histoire du début à la fin. Samnang lâche : "Dans le camp, la vie était trop dure". Ca le décide à se faire la belle. "Mais je ne voulais pas partir seul. C'était difficile de faire confiance". Pendant plusieurs jours, il jauge des compagnons potentiels. Six prisonniers constituent finalement son équipe. Pendant deux mois, ils économisent du riz pour la fuite. Samnang s'arrête et précise : "Ce que je raconte, c'est vrai. Rien de plus, rien de moins". Il a peur qu’on ne le croit pas. C’est tellement incroyable.
Un soir, dans le camp, il entend un corbeau chanté. Alors que jamais il ne l'avait entendu. "C'était un signe". Le signe du départ. A travers les forêts et montagnes, tous partent, faisant cuire le riz qu'ils ont cantiné à moitié pour éviter de se faire repérer avec la fumée. Pieds nus, ils doivent affronter une nature hostile, et une faune sauvage, faisant même face une fois à un tigre. Pour ne pas sauter sur des mines, ils marchent sur des cadavres. "Il y avait les corps de familles entières. En marchant sur eux, on savait qu'il n'y avait plus de mines". La Thaïlande, terre promise Quand le riz vient à manquer, ils s'attaquent au manioc, cru et aux fruits que les singes ont fait tomber des arbres. Samnang montre: "Avec le manioc, j'ai cassé une dent". Au douzième jour de cette fuite à travers un Cambodge sous la coupe des Khmers rouges, l'équipée arrive dans un petit village. Là, un vieil homme leur fait savoir que la frontière thaïlandaise est à soixante kilomètres. Mais il faut prendre la route de nuit pour éviter les Khmers rouges. Les six hommes ont faim. La nuit venue, ils se dirigent vers la Thaïlande. Au bout de plusieurs dizaines de kilomètres, un champ s'étend devant eux. Les Khmers rouges ont brûlé les herbes hautes pour pouvoir surprendre ceux qui tenteraient de le traverser, mais aussi pour blesser. Samnang trouve une astuce : s'entourer les jambes et les pieds de longs morceaux d'écorce pour traverser le champ. "Je me suis souvenu que les Vietcongs se servaient des pneus de voitures pour faire des chaussures". A la nuit, ils traversent le champ. Ils découvrent des pancartes laissées par les Khmers rouges. En référence au bouddhisme, il est écrit : "Vous avez beau faire des offrandes, on sera toujours là pour vous tuer". Vers un nouveau départ Les six hommes finissent par arriver à une rivière. Dans l’eau gisent cinq corps, tués depuis peu. Sur l'autre rive, c'est la Thaïlande. C'est la dernière ligne droite et Samnang sait qu'il faut se dépêcher, que les Khmers rouges surveillent étroitement ce passage très fréquenté par ceux qui veulent fuir. Les six hommes jettent leurs dernières forces dans la traversée de la rivière. Ils trouvent refuge près d'une cabane. Mais Samnang voit placardé un journal cambodgien. Le désespoir le gagne. "Ce n'était pas possible. Je me disais qu'on était encore au Cambodge. Le journal avait été affiché parce que les photos étaient jolies". Un frontalier confirme bientôt la nouvelle tant attendue. Ils sont bien en Thaïlande. L'homme les rassure. Il avait l'habitude de voir des réfugiés. De leur donner à manger et ensuite de les conduire au camp géré par l'ONU. C'est dans ce camp que Samnang rencontre sa femme avant de partir en France en 1977. Des histoires comme celle-là, il y en a autant que de réfugiés arrivés à la fin des années 70. Ils seraient 45 000 d’après l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Aujourd'hui, on compte en France près de 600 000 personnes de culture khmère et sino-khmère, d’après l’association Accueil cambodgien. Parler pour évacuer On parle de ces familles qui ont été décimées et dont les survivants se sont établis en France... Et de celles qui sont parties pour les Etats-Unis ou l’Australie. Les langues se délient souvent. Façon thérapie. Et les enfants écoutent les histoires de leurs parents qui se sont longtemps tus. Une fille de Samnang explique : "Il a mis longtemps avant d’en parler. Mais maintenant il en parle plus facilement. Comme pour évacuer". Pour évacuer, sans réellement se soucier du sort des vieillards khmers rouges qui devraient être jugés par un tribunal en difficulté financière.
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