Les chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens chargées de juger les anciens dirigeants khmers rouges inaugurent une procédure jamais expérimentée dans un « procès international » de ce type : pour la première fois, les victimes peuvent se constituer partie civile et porter plainte. Pourtant, à ce jour, rares sont celles qui ont franchi le pas. Entre le manque d’information, l’accès difficile aux documents, la lassitude et les craintes de représailles, les nombreuses victimes du régime polpotiste hésitent à se lancer dans ce long et douloureux processus.
Pich Kalyan se dirige avec assurance à travers les broussailles épaisses comme si elle avait fait ce chemin des centaines de fois. Après une dizaine de minutes, elle pointe le doigt vers les vestiges de ce qui a été la prison du district de Kandal Steung, où les Khmers rouges détenaient des centaines de femmes entre 1975 et 1979, à une quinzaine de kilomètres de Phnom Penh. « Plus loin, il y a le charnier, mais on ne peut plus y accéder, la végétation est trop dense », indique cette femme au visage ridé et noirci par le soleil. Seuls subsistent des soubassements en béton, les parois à demi détruites d’un bassin creusé dans le sol et un pilier déjà à moitié avalé par un arbre. Même les anneaux de fer, par lesquels passaient les longues barres où étaient enchaînées les prisonnières la nuit, ont disparu, retirés récemment par des villageois pour être réutilisés. « Ils torturaient les prisonnières dans le bassin en le remplissant d’eau », dit-elle. « Moi, je n’ai jamais été torturée car je faisais très attention à ce que les gardiens khmers rouges ne me voyaient pas si j’attrapais un crabe ou un escargot pour le manger ». Pich Kalyan, âgée aujourd’hui de 52 ans, a passé huit mois en détention dans cet ancien bâtiment de l’école normale de Kandal entre avril 1978 et janvier 1979, quand l’armée viêtnamienne a envahi le Cambodge et renversé le régime communiste radical des Khmers rouges.
« Il n’y a aucune réparation possible » Comme beaucoup des victimes des Khmers rouges, elle n’est pas sûre de la raison de son arrestation. « J’avais étudié à l’école secondaire à Phnom Penh ; une fille du village m’a dénoncée », hasarde-t-elle. Aux yeux des révolutionnaires, elle était une fille de l’élite, de ce « peuple nouveau » qu’il fallait rééduquer en le forçant à travailler jusqu’à l’épuisement et la mort dans les rizières du Kampuchéa Démocratique. Près de trois décennies après l’effondrement du régime khmer rouge, Pich Kalyan a vu, pour la première fois, un des responsables khmers rouges comparaître devant la justice : en novembre dernier, elle s’est rendue à Phnom Penh, avec l’aide du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam) qui collecte les preuves des crimes khmers rouges, pour assister à l’audience de Duch, l’ancien directeur du centre de tortures de Tuol Sleng à Phnom Penh. Celui-ci demandait à être libéré, arguant qu’il avait déjà passé huit ans en prison depuis son arrestation en 1999. « J’ai été indignée de ce qu’il ose demander de l’argent pour compenser sa détention. Combien de personnes a-t-il tuées ? J’ai perdu mes parents, mes frères et mes sœurs, et pour cela il n’y a aucune réparation possible », s’exclame-t-elle. Sa colère reste vive, mais elle ne souhaite toutefois pas se porter partie civile au procès. « En tant que bouddhiste, je ne cherche pas la vengeance, je veux laisser les juges travailler », dit-elle, assise près d’un reliquaire bouddhiste où les ossements des prisonnières ont été rassemblés.
Un formulaire de plainte sur Internet En dehors de la cour pénale internationale, le procès des dirigeants khmers rouges, qui s’est ouvert en juillet 2006 avec la prestation de serment des juges, est le seul « procès international » qui permet la participation des victimes. Selon les termes du règlement intérieur adopté en juin dernier, celles-ci peuvent déposer une plainte, se porter partie civile ou participer en tant que témoin. Les victimes du régime khmer rouge se comptent par centaines de milliers : 1,7 millions de Cambodgiens – soit un quart de la population de l’époque – ont été exécutés ou sont morts de faim, de maladie ou d’épuisement. Mais peu de plaintes ont été déposées et encore moins de personnes se sont portées partie civile, alors même que la phase d’instruction est déjà fortement avancée dans le cas du chef tortionnaire Duch. « Le tribunal s’est contenté de mettre le formulaire de participation sur internet. Pouvez-vous imaginer combien de Cambodgiens disposent d’un accès à l’internet ? Dans les zones rurales ou même dans les villes de provinces, c’est pratiquement impossible pour les Cambodgiens d’obtenir ce formulaire », indique Péou Dara Vanthan, directeur-adjoint du DC-Cam.
Des sessions d’information Environ 300 plaintes ont été déposées, jusqu’à présent, au bureau des co-procureurs et huit personnes se sont constituées partie civile (quatre de ces dossiers de partie civile ont été, pour l’instant, acceptés par les juges d’instruction). Plusieurs ONG organisent des sessions d’informations à travers le pays pour expliquer aux villageois comment fonctionne le tribunal et aider ceux qui le veulent à remplir les demandes de participation. « Ce tribunal n’a pas pour seule fonction de prendre une décision de justice, mais il doit aider à la réconciliation entre les Cambodgiens. Comment est-ce possible si les gens ne comprennent pas le processus ? », lance Panavuth Long, un juriste qui dirige un comité de coordination des ONG travaillant sur le procès.
« Nous devons nous montrer créatifs » La mise en place tardive du département des victimes, au sein du tribunal, explique en partie la lenteur de la campagne de sensibilisation. Arrivée à Phnom Penh fin novembre dernier, Gabriela Gonzalez Rivas, chef-adjointe du département, se dit optimiste. « Nous devons nous montrer créatifs. Le tribunal doit établir un partenariat avec la société civile pour permettre une participation significative des victimes. Mais le temps presse », reconnaît-elle. Les conditions de la représentation légale des victimes sont encore en discussion. Le tribunal n’a pas prévu pour l’instant l’établissement d’un fonds – comme il en existe à la Cour pénale internationale – pour payer les frais des avocats des victimes. Celles qui se constituent partie civile devront probablement se regrouper – par exemple selon le type de crimes subis – pour être représentées collectivement lors du procès. « Où est la justice si les anciens Khmers rouges peuvent être représentés par des avocats illustres comme Jacques Vergès [l’un des avocats de Khieu Samphan, ndlr] alors que les victimes sont livrées à elles-mêmes pour assurer leur défense ? », s’inquiète Hisham Mousar, qui suit le procès pour l’ONG Adhoc.
Vann Nath refuse « d’accabler les autres » Vann Nath est l’un des trois survivants du centre d’interrogations de Tuol Sleng, où 17 000 personnes ont été torturées puis exécutées, le plus souvent d’un coup de bâton sur la nuque (quatre autres survivants sont morts après la chute des Khmers rouges). Emprisonné à Tuol Sleng au début de 1978, il n’a dû la vie sauve qu’à son métier de peintre : Duch l’avait fait déchaîner pour lui faire reproduire des portraits de Pol Pot, le leader suprême des Khmers rouges (décédé dans des circonstances mystérieuses en 1998). Aujourd’hui âgé de 61 ans et de santé fragile, Vann Nath continue à peindre. Cheveux blanchis et sourcils broussailleux, il fait visiter son atelier et montre ses dernières œuvres : des peintures d’animaux ou de paysages – « parce que cela me détend », dit-il – mais aussi une représentation de Tuol Sleng où l’on voit un Khmer rouge, habillé de noir, monter la garde devant un mur de fils barbelés.
Vann Nath suit passionnément le procès. « Aucune information sur la procédure ne m’échappe », dit-il. Il ajoute toutefois ne pas vouloir déposer plainte ou se porter partie civile car il ne « veut pas accabler les autres comme Duch l’a fait », mais il acceptera de témoigner « si les juges le demandent ». Parlant d’une voix douce et posée, baissant les yeux comme s’il était plongé dans une profonde réflexion, il affirme ne pas attendre de réparation ou de vengeance lors du procès en cours, mais simplement « vouloir voir si Duch reconnaît sa faute ».
Un « avertissement » aux leaders politiques Vann Nath avait été l’un des principaux protagonistes du formidable film de Rithy Panh « S-21, la machine de mort khmère rouge » où les victimes étaient confrontées à leurs bourreaux dans le cadre de Tuol Sleng. Il est conscient que de nombreuses victimes cambodgiennes des Khmers rouges préfèrent enterrer le passé, trop occupées par leur lutte quotidienne pour joindre les deux bouts. « Chez moi, dit-il, la douleur est trop forte. Je ne peux pas oublier. Je veux voir, un jour, les tortionnaires devant les juges. On m’a dit que Duch devait être jugé en 2008, je vais attendre. Mais si cela est encore reporté, je changerai peut-être d’avis ». Pour lui, le procès, s’il se déroule de manière équitable, servira à éduquer la jeune génération, à lui montrer qu’un « régime génocidaire ne reste pas impuni », mais il sera aussi un avertissement « aux leaders politiques ambitieux actuels et à venir pour leur montrer que les gens sont des êtres humains et qu’on ne peut pas les exploiter à des fins politiques ».
La peur de représailles Les victimes des Khmers rouges qui ont déposé plainte ou se sont constituées partie civile sont souvent inquiètes des possibles représailles de la part de leurs anciens bourreaux. Auteurs des crimes et victimes vivent souvent côte à côte dans les mêmes villages. « Je me cache », dit un Cambodgien – appelons-le Rith – qui a rempli récemment le formulaire du tribunal pour participer au procès. « J’ai attendu des années avant de pouvoir déposer plainte. Je ne l’ai fait que quand j’ai entendu qu’une ONG pouvait aider les victimes, car si ma plainte est recueillie par le gouvernement je risque d’être pourchassé », affirme-t-il. Le fait que certains anciens cadres khmers rouges travaillent dans l’administration actuelle est bien connu de la population. Pendant la période khmère rouge, l’actuel président du Sénat Chea Sim était un chef de district dans la province de Kompong Cham. Le président de l’Assemblée nationale Heng Samrin était un commandant de division et le Premier ministre Hun Sen commandant-adjoint d’un régiment. Tous trois avaient fui au Viêtnam pendant les purges des années 1977 et 1978.
Ne pas parler, ne pas témoigner La peur des Khmers rouges reste présente chez beaucoup de Cambodgiens et elle semble même s’être intensifiée maintenant que le procès est entré dans le vif du sujet avec l’arrestation de cinq suspects : Duch, l’ancien « frère numéro deux » Nuon Chea, l’ancien chef d’Etat Khieu Samphan, l’ex-ministre khmer rouge des Affaires étrangères Ieng Sary et sa femme Ieng Thirith, ex-ministre des Affaires sociales. Sur l’île de Kok Pohl, un village musulman cambodgien où un massacre de plusieurs centaines d’habitants par les Khmers rouges a eu lieu en 1975, personne ne veut s’exprimer à propos du procès. « S’ils vous parlent, ils ont peur d’être appelés comme témoins », glisse un villageois. Multipliant les appels contre leur détention, les anciens dirigeants khmers rouges se défendent bec et ongles. Les enquêteurs ont le plus grand mal à obtenir la participation de témoins, notamment parmi ceux qui constituaient l’entourage proche des suspects.
« Mes enfants s’en prendront à vos enfants » Pich Kalyan, l’ancienne prisonnière du village de Kandal Steung, préfère aussi rester prudente. Après avoir longuement parlé de son calvaire pendant la période khmère rouge, elle s’inquiète de la présence de trois hommes qui se sont assis tout près et écoutent ses propos. Après un moment, l’un d’eux se présente comme l’un des anciens militaires khmers rouges du district et dit avoir visité souvent, à l’époque, la « prison des femmes ». « Si vous déposez plainte contre moi, mes enfants s’en prendront à vos enfants. Cela ne finira jamais », menace-t-il. Pich Kalyan choisit d’abonder dans son sens et dit reconnaître que les « Khmers rouges, au bas de l’échelle, ne faisaient qu’exécuter les ordres ». Elle met précipitamment un terme à l’entretien et demande à quitter le lieu de l’ancienne prison. Une fois sur la route, elle se dit convaincue que cet ancien Khmer rouge n’était pas là par hasard. « Je suis sûre qu’il nous avait suivis », dit-elle. |