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Les procès des Khmers rouges : ce qu'en pensent les Phnompenhois
Par Stephanie Gee et Duong Sokha   
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17-12-2007
Cinq mises en examen d’anciens responsables khmers rouges [Duch, Nuon Chea, Ieng Sary, Ieng Thirith et Khieu Samphan] par les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), une première audience publique et les premiers procès annoncés dès la mi-2008... Les Phnompenhois interrogés sont nombreux à afficher spontanément leur soutien au tribunal à caractère international et à vouloir croire que justice sera enfin rendue, même si cette confiance s’accompagne parfois de quelques réserves.

 

Il y a les inconditionnels, ceux pour qui l’idée de voir d’anciens affidés de Pol Pot bientôt traduits en justice est un soulagement, peu importent les détails de la formule retenue. Il y a les inquiets, ceux qui ont peur de voir leurs espoirs trahis par un tribunal hybride pas à l’abri de certains dysfonctionnements. Et puis il y a les dubitatifs, les incrédules, que l’on croise principalement dans la jeune génération. Petit tour d’horizon.


Des doutes envolés

« Il y a un an, l’efficacité du tribunal faisait l’objet de nombreuses interrogations. Les choses traînaient alors que les crimes jugés remontent à 30 ans ! Mais là, les arrestations en série et la première audience publique redonnent confiance aux Cambodgiens. » Sothik, 40 ans et directeur d’une ONG, se réjouit : l’entrée en action du tribunal aide les langues à se délier. « Jusque-là, nombre de parents ont tout simplement proscrit le sujet de leurs conversations avec leurs enfants, ne voulant pas se remémorer ce passé traumatisant. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, que les jeunes posent des questions, commencent à s’y intéresser », relève ce père de famille, qui s’est toujours fait fort de partager avec ses jeunes enfants ses souvenirs du régime génocidaire.


Si l’actualité autour du tribunal khmer rouge ne perturbe aucunement les habitudes de Savannah, moto-taxi de son état, et de sa famille, accro aux feuilletons à l’eau de rose, c’est qu’il a foi dans le processus en cours. « On ne regarde pas les informations à la télé pour voir où en est le tribunal... Mais je suis convaincu que la mise en place de ce tribunal est importante ; il faut juger les anciens dirigeants khmers rouges ! » Une certitude partagée par Kosal, chauffeur de taxi, qui a perdu ses parents sous le régime des Khmers rouges : « Il faut rendre justice aux victimes. On a besoin de savoir pourquoi ils ont tué leurs compatriotes, qui étaient les commanditaires de ces crimes de masse... »


Même l’ancien tortionnaire du centre d’interrogatoire S-21, Him Huy, n’hésite pas à affirmer devant les journalistes qu’il soutient les procès de ses anciens « patrons », tout en se présentant comme un « simple gardien qui ne faisait qu’obéir aux ordres pour éviter d’être tué »...


Un exemple pour la justice cambodgienne

Charya, un journaliste radio qui suit de près le dossier, caresse l’espoir que ces procès puissent renforcer la justice au Cambodge. « Ce tribunal pourrait devenir un exemple à suivre pour les tribunaux cambodgiens », veut-il croire.

La condamnation des anciens responsables khmers rouges pourrait guérir le pays d’un de ses principaux maux, l’impunité, estime à son tour Sophea, une employée de banque. « Si des individus qui ont tué plus d’un million de personnes ne sont pas inquiétés par la justice, alors quelqu’un responsable de la mort de seulement deux ou trois personnes peut avoir la conscience tranquille ! Les anciens leaders khmers rouges doivent être jugés pour que cet état d’esprit disparaisse », assure-t-elle avec énergie.


Que l’histoire ne se répète pas

Chum Mey, 77 ans et l’un des sept survivants de la prison de Tuol Sleng, aujourd’hui reconvertie en musée du génocide, redoute que « sans jugement [des anciens cadres khmers rouges], les jeunes ne comprennent pas notre histoire et puissent reproduire les mêmes crimes ». Son désir le plus cher est de voir au moins les cinq mis en examen présenter publiquement leurs excuses à la population, confiait-il lors d’une visite à S-21, avant de s’offusquer des tentatives d’un Khieu Samphan [ancien président du Kampuchea démocratique] pour blanchir son nom. « Qu’il dise dans ses livres qu’il n’était pas au courant de ce qui se passait à l’époque, c’est dur à avaler ! »


Quelques inquiétudes

Pour Than, un coiffeur de rue, comme pour d’autres, ce tribunal est une course contre la montre. « Je veux croire dans ce tribunal mais les choses vont lentement et je crains que les anciens responsables khmers rouges, qui sont déjà âgés, ne meurent avant d’être jugés. »


L’insuffisance du budget du tribunal, longuement évoquée dans la presse, et qui entraverait le processus judiciaire en cours, préoccupe également plus d’un esprit. Ainsi Vipi, un guide de la capitale, implore les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens de faire preuve d’efficacité afin de gagner de nouvelles faveurs des pays donateurs.


Besoin de signaux forts

Saroeun, un serrurier ambulant, dit vouloir attendre avant d’y croire vraiment. « Je me demande quand le tribunal fixera enfin une date pour leurs procès. Je pense qu’en fixant des dates précises, cela aiderait les habitants à faire pleinement confiance à ce tribunal. »

Samnoeun, fonctionnaire au ministère de la Justice, se satisferait, lui, de savoir à quel stade en sont les juges dans leur instruction des dossiers. « Je sais qu’il existe le secret de l’instruction mais connaître au moins le taux d’avancement de l’enquête, le public est en droit de le savoir. »


Thileang, un fonctionnaire du ministère de l’Emploi de 30 ans, déplore pour sa part ne pas avoir pu suivre de ses yeux la première audience publique, retransmise sur grand écran dans une salle voisine de la Chambre préliminaire, alors qu’il avait fait spécialement le déplacement à Kambol où se dressent les Chambres extraordinaires.


Entre scepticisme et désintérêt

Mum, une commerçante de 38 ans, a raconté à ses enfants ses souffrances passées - la malnutrition, les tortures, les séparations... - mais avoue ne pas s’intéresser au tribunal, « une affaire purement politique » selon elle. Si un grand nombre de rescapés du régime génocidaire placent néanmoins beaucoup d’espoir dans ce tribunal, une frange importante de la jeunesse se dit prise en étau entre les témoignages de survivants sur les atrocités passées et les déclarations de bonne foi d’anciens dirigeants khmers rouges clamant leur innocence. Finalement, elle ne sait qui croire, voire se désintéresse de la question.

C’est le cas de Sopoi, un ingénieur du son de 28 ans. « C’est dur pour nous de croire à ces histoires. On n’a pas vécu cette période alors, qu’en penser ? En qui avoir confiance ? », s’interroge le jeune homme, tout en relevant que les parents parlent souvent à leurs enfants des Khmers rouges comme ils agiteraient l’épouvantail d’un père Fouettard pour les forcer à terminer leur assiette ou à bien se tenir. « Parfois, les personnes âgées vont critiquer la paresse d’un jeune et lui dire : ‘Si tu t’étais comporté comme ça sous les Khmers rouges, tu n’aurais pas eu la vie longue !’ Nous, on pense que c’est une façon de nous faire peur pour mieux nous éduquer, c’est tout. »


Le jeune homme admet avoir entendu parler des CETC, mais confie sans ambages ne pas y apporter quelconque crédit. « Depuis ma naissance, je n’ai jamais vu la justice être rendue dans les tribunaux puisque ceux qui ont de l’argent peuvent s’assurer de gagner leur procès... Alors pourquoi ce tribunal serait-il différent des autres ? Les jeunes pensent de toute façon que cela ne sert à rien de juger les anciens leaders khmers rouges. Trente ans se sont écoulés depuis les faits. Même s’ils ne sont pas jugés, quoi qu’il arrive, ils vont bientôt mourir ! »