
Dang Kaek (Kandal), 7 avril 2005. Psychologue s'entretenant avec une victime des Khmers Rouges souffrant de problèmes mentaux ©John Vink / Magnum Dans un village reculé de la province de Stung Treng, tapi dans la forêt, des habitants ont décidé de remplir des formulaires de plainte contre les anciens dirigeants du régime khmer rouge dont un tribunal documente actuellement les crimes. Mais reprendre le fil de leur douloureuse histoire qu'ils avaient le plus souvent enfouie au fond de leur mémoire a rouvert de profondes blessures, qui vont parfois jusqu'à paralyser la parole.
La parole qui tourmente Les villageois d'O Svay ne manquent pas de bonne volonté, et veulent faire entendre leurs voix dans le cadre du processus judiciaire historique mis en place. Ils seraient même davantage prêts à s'impliquer que les habitants des autres villages de Stung Treng qui redoutent, eux, la trop grande perte de temps engendrée par l'enregistrement de leurs plaintes. “Nous sommes en colère quand nous entendons à la radio les anciens chefs khmers rouges clamer leur innocence ! Ils disent qu'ils ne sont pas responsables du génocide, alors qui a tué nos proches ? Ils disent qu'ils n’étaient pas du tout au courant du génocide, alors qui l'était ?”, s'étrangle l'un d'eux.
Chamroeun, responsable du programme khmer rouge dans cette province du nord pour l'ONG de défense des droits de l'Homme Adhoc, explique rencontrer cependant d'immenses difficultés à recueillir leurs témoignages. “Dès qu'ils doivent se remémorer le passé, ils entrent dans de grandes souffrances et commencent à pleurer. Ils s'interrompent alors dans leur récit, disant ne plus vouloir se souvenir car ça leur fait trop mal.”
Un village pas comme les autres Si les habitants d'O Svay ne veulent pas que l'histoire s'écrive sans eux, c'est qu'ils ont été particulièrement exposés à la barbarie khmère rouge. Cette bourgade peuplée d'une centaine de familles est née au début des années 1960 de la volonté du prince Norodom Sihanouk qui voulait ainsi protéger la frontière cambodgienne de poussées expansionnistes du voisin laotien.
Des familles de militaires retraités de tout le royaume ont été encouragées à converger vers ce coin de forêt pour dissuader les envahisseurs. Militaire avant 1975... un statut guère apprécié des Khmers rouges qui eurent à coeur d'éliminer cette catégorie de personnes.
Une plainte dure à accoucher Sok, 57 ans, est l'un des rescapés du massacre organisé par les Khmers rouges dans son village. “Ils haïssaient tous ceux qui avaient été soldats lors des régimes précédents. Ils les tuaient et jetaient leurs corps dans le fleuve Sésan. Un jour, au cours d'une réunion politique, ils ont poignardé de sang froid deux d'entre nous, devant tout le monde. Une exécution publique pour nous intimider. C'était tellement cruel... Je n'oublierai jamais cette scène”, lâche Sok, l'air abattu.
Empêtré dans ses sombres souvenirs, le quinquagénaire reconnaît n'avoir guère avancé dans sa plainte. “Depuis un mois que je travaille dessus, j'ai dû remplir seulement 10% du formulaire ! J'avance lentement.” Dès qu'il se retrouve assiégé par des images du passé, comme tyrannisé par cette mémoire soudain trop vivace, Sok doit abandonner, aller se reposer et oublier cette plainte le temps de se ressaisir.
Plus jamais ça Dans les formulaires de plainte, il est demandé aux victimes de rappeler en détail les meurtres et massacres dont elles ont été victimes. Sok n'est pas le seul à se débattre avec ses vieux démons. Sann a reçu son formulaire de plainte en même temps que lui et en est au même stade. Quand elle doit accoucher de ses souvenirs longtemps enfouis, elle ne parvient pas à retenir la rage et l'angoisse qui l'étreignent.
Sann ne se remet pas de la disparition de son oncle bien aimé qui l'avait recueillie à la mort de ses parents. “J ai vu les Khmers rouges l'escorter. Il a appelé à l'aide, il a crié… Ils l'ont tué pas très loin de notre maison. Repenser à cette scène me donne mal au coeur. A cette époque, ils nous traitaient comme des animaux ! Si aujourd'hui je veux déposer plainte c'est pour que ce genre de régime ne revienne jamais !”, explique Sann, le regard embué de larmes, avant de s'enfermer dans un long silence.
L'appui des psychologies Devant le désarroi de ces futurs plaignants, Chamroeun d'Adhoc s'est adressée à l'ONG TPO, spécialisée dans l'accompagnement et le traitement des personnes souffrant de troubles psychologiques. Une équipe de spécialistes s'est ainsi rendue à O Svay. Lors de la première rencontre avec une dizaine d'habitants, pour la majorité des femmes, TPO a listé, posters et brochures à l'appui, les symptômes des troubles de l'esprit.
Au terme de quelques heures de discussion, le verdict de Taing Soeung Hun, de TPO, rejoint celui dressé par Chamroeun : ces villageois sont profondément traumatisés, notamment trois qui avaient jusque-là étouffé leurs souvenirs rattachés à la période khmère rouge. Pas un mot sur le sujet à personne pendant près de trois décennies. Ce réveil de la mémoire fait en eux l'effet d'un ouragan.
“Ils sont submergés par la tristesse, et ne peuvent retenir leurs larmes quand ils commencent à raconter le passé. Ils ressentent de la honte, et en même temps ont peur pour leur sécurité quand ils savent les assassins de leurs proches encore en vie. Mais s'ils se mettent à parler de plus en plus de leurs problèmes, ils sortiront de ce premier état de choc”, explique l'assistant social.
La parole qui soulage “Ils se mettent en colère ou s'énervent quand ils reparlent du passé, poursuit Taing Soeung Hun, mais ces réactions ne remettent pas en cause la validité des plaintes qu'ils déposeront. Ce sont des personnes en possession de toutes leurs facultés intellectuelles, elles ont même conservé une bonne mémoire des événements, ce qui pourra être utile au travail des juges.”
TPO ne veut pas leur prescrire de médicaments mais les encourage à faire une place à ce passé honni, à le raconter, à en parler entre elles. Que tout sorte pour qu'elles s'apaisent. L'ONG continuera de les soutenir psychologiquement tout le long de leur implication dans la procédure judiciaire.
Demande de reparations Les victimes d'O Svay rêvent de dédommagements. Pas à titre individuel mais collectif. “L'école, l'hôpital, la pagode ont été complètement détruits sous les Khmers rouges. Il faut qu'ils nous les rendent, les reconstruisent”, réclame ainsi Sok. Et il répète avec insistance sa requête. Autour de lui tout le monde acquiesce. |