
Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 25 mai 2009. La juge Silvia Cartwright et Nayan Chanda, journaliste auteur de "Frères ennemis" et témoin, au 20e jour du procès de Duch ©John Vink/ Magnum (image composite) Nayan Chanda, auteur de Brother Enemy : The War After the War (Les Frères ennemis, 1986) et longtemps le correspondant de la prestigieuse Far Eastern Economic Review pour l'Indochine, a commencé à déposer lundi 25 mai au procès de Duch pour évoquer le conflit armé opposant le Kampuchea démocratique et le Vietnam. Le journaliste, actuellement directeur de publication d'un institut de recherche à l'Université américaine de Yale, a ainsi eu accès à des responsables de la péninsule indochinoise, sans pour autant pouvoir se rendre au Kampuchea démocratique, et a pu saisir les enjeux politiques, diplomatiques et militaires des frères ennemis. Son témoignage, qui s'appuie sur son ouvrage Les Frères ennemis, éclaire notamment sous un jour nouveau l'argument fréquemment brandi par les anciens responsables khmers rouges pour justifier leurs actions passées, à savoir l'existence de réelles velléités expansionnistes du voisin vietnamien. (Version corrigée le 27 mai suite à une erreur de traduction d'un propos de Nayan Chanda, après vérification auprès de l'expert. Correction ajoutée en italique)
D'escarmouches frontalières à un conflit ouvert Les forces communistes vietnamiennes et cambodgiennes présentent une longue histoire de conflits, à leur paroxysme entre 1975 et 1979. En 1975, démarrent des opérations de mainmise sur des îles situées dans le Golfe du Siam et revendiquées par les deux camps, suivies d'escarmouches à la frontière à l'initiative des Khmers rouges et, selon ces derniers, une tentative du Vietnam de favoriser un coup d'Etat contre le gouvernement du Kampuchea démocratique, qui échoue. En 1977, les Khmers rouges intensifient leurs attaques, auxquelles les Vietnamiens répondent par des incursions, peu profondes, en territoire cambodgien. Le 25 décembre de cette même année, les Cambodgiens rendent public le conflit international qui les oppose à leurs voisins, en rompant les relations diplomatiques avec leur voisin "jusqu'à ce que les forces de l'agresseur se retirent du territoire khmer". Les affrontements frontaliers reprennent de plus belle en 1978 avant que la République socialiste du Vietnam ne lance une dernière attaque d'envergure, fin 1978, qui conduira à la chute de Phnom Penh le 7 janvier 1979. Si au moment de leur prise de pouvoir, les Khmers rouges font passer le mot qu'ils ne toléreront aucune base militaire étrangère sur leur sol, l'expert Nayan Chanda se dit sceptique sur le fait qu'après la victoire des communistes au Vietnam, ces derniers, faisant face à un important flux de réfugiés expulsés du Cambodge, - des Vietnamiens de souche dont ils durent s'occuper -, aient pu maintenir en parallèle des bases à l'intérieur du Cambodge. Si sa mémoire, dit-il, le prend à défaut - les faits remontant à plus de 30 ans -, Nayan Chanda présente un exposé clair de la situation en spécialiste averti. Il se souvient de ce village, visité dans le cadre d'un voyage de presse organisé par les autorités vietnamiennes en mars 1978, et qu'il découvre comme "dévasté après les ravages d'un ouragan", après une attaque khmère rouge. "De toute ma carrière de reporter, je n'ai jamais vu autant de cadavres de civils tués de la manière la plus brutale et abandonnés sur place !" En octobre, l'armée vietnamienne réplique, en lançant une opération militaire sur le sol khmer. "En fait, c'était une fausse attaque, avec une retraite feinte de leurs troupes destinée à faire sortir les Khmers rouges de leur cachette. Mais elle n'a pas eu l'effet dissuasif escompté...", explique-t-il. Les nombreuses mises en garde des Vietnamiens Fin 1977-début 1978, l'armée vietnamienne déploie la grosse artillerie pour des offensives menées sur le sol cambodgien. Malgré l'ampleur de cette attaque, "Hanoï ne voulait pas ouvrir de véritable guerre mais faire passer un message aux Khmers rouges s'ils persistaient dans leurs attaques". Cela n'aura pas davantage d'effets, fait observer l'éminent journaliste indien. Côté Kampuchea démocratique, les gens vivant le long de la frontière considérés comme coupables de sympathies pro-vietnamiennes ou d'être des collaborateurs font l'objet de purges massives dès la fin 1977. Plus tard, Nayan Chanda ajoute : "D'après ce que j'ai pu constater et lire, les Vietnamiens prenaient beaucoup de précautions pour éviter de provoquer les Khmers rouges, sauf dans le cas de leur occupation de deux îles, et ce jusqu'au milieu de l'année 1977. La première indication d'une intolérance vietnamienne à l'égard du harcèlement cambodgien constant le long de leur frontière survient en juillet 1977 quand leur ministre de la Défense, Giap, est envoyé inspecter la frontière entre les deux pays, et cette visite, qui aurait pu être gardée secrète, est dûment évoquée par les médias vietnamiens à titre d'avertissement à l'attention des Cambodgiens pour qu'ils sachent que 'nous n'allons pas être tolérants à l'infini'." L'attaque du Vietnam par les Khmers rouges le 30 avril 1977, jour anniversaire de la prise de Saïgon par les forces communistes et jour donc de célébration, où la sécurité est en veilleuse, prend le voisin par surprise ainsi que celle du 22 septembre, soit un samedi, jour de relâche des officiers vietnamiens. "Ces deux attaques, ajoutées aux informations obtenues concernant le début de l'arrivée d'une aide militaire chinoise au Cambodge, donne à penser aux Vietnamiens qu'il ne s'agissait pas seulement d'une activité un peu irrationnelle de la part des Cambodgiens quand ils attaquaient des villages de la zone frontalière ; ils comprennent qu'il y a peut-être un plan un peu plus vaste dans lequel il y a peut-être la main de la Chine. C'est le contexte dans lequel intervient la visite de Giap [Ministre vietnamien de la Défense]...", rapporte l'expert indien.
 Kambol (Phnom Penh, Cambodge), le 25 mai 2009. Salle de presse au 20e jour du procès de Duch aux CETC ©John Vink/ Magnum
Pour l'ancien correspondant de la Far Eastern Economic review, la démarche du Vietnam était "empreinte de précautions vis-à-vis des Khmers rouges", la République socialiste espérant que certains des éléments modérés au sein des rangs khmers rouges pourraient éviter que leur pays n'entre dans un conflit ouvert avec le voisin vietnamien. La hantise de devenir un satellite du Vietnam "Les Khmers rouges, rapporte Nayan Chanda, s'inquiétaient énormément des velléités expansionnistes des Vietnamiens et c'est un motif qui les a conduit à s'opposer au Vietnam. [...] Le concept vietnamien des 'relations spéciales' entre les pays de la péninsule indochinoise [auquel faisait référence Ieng Sary, le ministre khmer rouge des Affaires étrangères, qu'il a rencontré], forgé pendant la lutte anticoloniale était un élément visant à assurer le développement et la sécurité des trois pays [Cambodge, Vietnam, Laos]. Les Khmers rouges étaient complètement en désaccord avec cette approche car ils considéraient ces 'relations spéciales' comme une tentative dissimulée du Vietnam pour prendre le pouvoir au Cambodge et s'emparer du territoire cambodgien." Pour remonter le moral de ses troupes sur le front, le Kampuchea démocratique avait répandu fin mai 1978 un slogan : "un soldat khmer rouge équivaut à 30 soldats vietnamiens", qui fait suite à des purges de masse de sympathisants vietnamiens et de personnes d'origine vietnamienne dans la zone Est. Or "pour ceux qui connaissaient la situation, les Vietnamiens étaient de loin supérieurs", souligne-t-il. Un contexte de luttes territoriales Reprenant les conclusions qu'il tire dans son livre Les Frères ennemis, Nayan Chanda explique que les motifs du Kampuchea démocratique dans ce conflit résidaient dans une "animosité héréditaire entre le Cambodge et le Vietnam" et dans une lutte pour le contrôle d'îles situées dans le Golfe du Siam. Le Kampuchea démocratique menait ainsi une action militaire pour empêcher que son territoire ne soit "avalé" par le Vietnam. De l'autre côté, l'action menée par le Vietnam visait à éviter d'être dominé par le pays soutenant le Kampuchea démocratique, à savoir la Chine. Voulant aller plus loin, le journaliste rappelle que "le cadre de la conférence de Genève en 1954 fut le point de départ pour le développement de l'idéologie khmère rouge, qui percevait le Vietnam comme une menace. Et si on revient encore en arrière, à l'empire d'Angkor, celui-ci couvrait une grande partie de la péninsule indochinoise, laquelle a depuis été occupée ici et là par les deux voisins historiques du Cambodge : le Vietnam et la Thaïlande. [...] Et à la conférence de Genève, [...] le Vietnam a obtenu le nord et le sud Vietnam, et le Laos a pris le contrôle de deux provinces tandis que le Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchea [qui deviendrait plus tard le Parti des travailleurs du Kampuchea puis le Parti communiste du Kampuchea] n'a pas eu de siège autour de la table des négociations. Et on a autorisé que 2 000 cadres khmers vivent à Hanoï et dans la partie nord du Cambodge. Il y avait bien ici un dessein vietnamien de contrôle de la péninsule indochinoise et une expansion de ce contrôle par le biais de cette relation spéciale demandée par le Vietnam. Ceci était la source de l'inquiétude cambodgienne. Côté vietnamien, ils étaient de longue date en proie à des conflits avec la Chine et, pendant près de 2 000 ans, ils avaient tenté de repousser les tentatives d'expansion chinoises. Et donc, ici, les Chinois utilisaient le Cambodge pour harceler les Vietnamiens dans la partie sud en plus de mener des actions dans la partie nord du Vietnam. Et ces luttes territoriales sont devenues le chaudron de cette lutte. Il y avait des inquiétudes de longue date quant au destin de ces pays pour contrôler les territoires." Le racisme khmer rouge envers les Vietnamiens Nayan Chanda a ensuite qualifié de "fascinant" le "livre noir" publié par les instances dirigeantes khmères rouges en septembre 1978 - "un mélange de faits et de fiction", selon lui -, car il donne "une idée de la nature de la pensée de ses auteurs". Il s'explique : "C'est la manière dont c'est dit qui est intéressant : on a, au départ, une position ouvertement raciste envers les Vietnamiens, ce qui, selon moi, constituait un facteur essentiel derrière tous ces massacres et exactions. Car ce livre noir décrit les Vietnamiens comme agressifs par nature [...] et, à partir de là, toutes les personnes ayant des sympathies ou des liens avec le Vietnam sont ipso facto des ennemis du Kampuchea démocratique." Un peu avant, le 10 mai 1978, le Kampuchea démocratique lançait à la radio un appel à tuer les Vietnamiens, qui équivalait à un ordre de pogrom à l'égard de cette nationalité. La défense dénonce un "double détournement de procédure" Quand le co-procureur international, Alex Bates, se lance dans une interminable série de questions visant à vérifier la crédibilité des sources utilisées par Nayan Chanda pour la rédaction des Frères ennemis, il est interrompu par le co-avocat international de Duch, Me Roux, qui dit "perdre patience". L'avocat dénonce un "double détournement de procédure" : d'une part, il rappelle que cet exercice cher au système de common law d'interrogatoire et de contre-interrogatoire n'a pas lieu d'être en civil law, d'autant que la Chambre a déjà soumis l'expert à un interrogatoire détaillé. "Si nous continuons ainsi à passer des heures à vérifier les sources de chaque expert, nous sommes encore en audience l'an prochain ! Je rappelle encore qu'il y a eu plus d'une année d'instruction ! Que les co-procureurs soient ramenés à cette procédure ou bien elle n'a servi à rien et alors, disons-le publiquement !" D'autre part, a complété Me Roux, "je comprends par les questions posées par les co-procureurs qu'ils accumulent des preuves pour le dossier numéro 2 [celui des anciens dirigeants khmers rouges Khieu Samphan, Ieng Sary, Ieng Thirith et Nuon Chea]. On a parlé de Khieu Samphan, de Ieng Sary, or ils ne sont pas dans le box des accusés ! Ce n'est pas correct de vouloir acter des preuves contre des personnes qui ne sont pas là !..." Alex Bates, ne cachant pas son irritation face aux multiples objections de la défense, rétorque que Nayan Chanda n'a pas eu l'occasion d'être entendu comme témoin dans le cadre de l'instruction et, qui plus est, a-t-il argumenté, l'accusé ne veut pas prendre partie avant 1977 sur ces questions. Les avocats des parties civiles se sont tous rangés derrière le co-procureur et la Chambre a suivi, en statuant que l'objection soulevée par la défense était "peu claire, non justifiée et en conséquence rejetée". Le président a toutefois invité les co-procureurs à ne pas répéter des questions qui ont déjà été posées par les juges. L'interrogatoire reprend. L'expert repart sur les réticences du Vietnam à opter pour la voie d'un conflit ouvert avec son voisin, ce qui impliquerait inévitablement d'autres pays, et qui a longtemps voulu croire à une résolution du conflit en comptant "soit que Pol Pot devienne raisonnable soit que des éléments plus modérés dans les rangs de son parti l'écartent du pouvoir". L'audience est suspendue. L'interrogatoire de Nayan Chanda se termine demain, et nul ne sait si l'expert américain Craig Etcheson pourra mercredi reprendre sa place à la barre et continuer à déposer.
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